Il manque de bras pour prendre soin des résidentes aux Jardins d’Évangéline.
Il manque de bras pour prendre soin des résidentes aux Jardins d’Évangéline.

Éclosion aux Jardins d’Évangéline: «C’est vraiment triste ce qui se passe»

«C’est vraiment triste ce qui se passe.» Des travailleurs de la santé dépêchés aux Jardins d’Évangéline, où la COVID-19 se propage à vitesse grand V, sont dépassés par ce qu’ils voient depuis quelques jours dans cette résidence privée pour aînés gérée par le groupe Lokia. Le personnel régulier de l’établissement de Beauport serait parti, tombé au combat. Il y a des cas de COVID sur trois étages, et il manque de bras pour prendre soin des résidentes.

Les personnes qui nous ont parlé l’ont fait parce qu’elles jugeaient que la situation devait être mise au jour, ont-elles expliqué. Comme plusieurs dans le réseau de la santé et des services sociaux, elles se sont confiées à la condition que nous préservions leur anonymat, craignant les représailles. «C’est dur comme milieu. Les cadres sont souvent très rancuniers», nous a dit l’une d’elles.

«On se fait dire plusieurs fois par semaine : il y a sûrement des journalistes qui vont essayer de vous parler, vous ne leur parlez pas, vous les référez au gestionnaire, Mais moi je me dis qu’il faut parler parce qu’il n’y a rien qui va sortir si on ne le fait pas. C’est vraiment triste ce qui se passe. Ce sont des religieuses, ce sont elles qui ont construit le Québec d’aujourd’hui, et il y en a plusieurs qui vont y laisser leur vie. S’il vous plaît, est-ce qu’on peut leur donner une mort digne de ce qu’elles ont construit dans la vie si elles ont à décéder?» a exposé une autre.

La résidence privée pour aînés aurait interpellé tôt le CIUSSS de la Capitale-Nationale, selon la porte-parole Annie Ouellet. Le premier cas positif aux Jardins d’Évangéline aurait été découvert le 23 avril. Le lendemain, le CIUSSS aurait commencé à tester massivement les résidentes et le personnel. 

Trois jours plus tard, le 27, le CIUSSS confirmait une éclosion. Mardi, on dénombrait pas moins de 51 résidentes et 34 travailleurs de la santé infectés par le virus, et cinq décès. Trois étages sont contaminés, dont un, le troisième, l’est entièrement. Tous les jours, de nouveaux cas positifs sont découverts.


« C’est vraiment triste ce qui se passe. Ce sont des religieuses, ce sont elles qui ont construit le Québec d’aujourd’hui, et il y en a plusieurs qui vont y laisser leur vie. S’il vous plaît, est-ce qu’on peut leur donner une mort digne de ce qu’elles ont construit dans la vie si elles ont à décéder? »
Une volontaire

Le personnel régulier de l’établissement, qui héberge surtout des Soeurs servantes du Saint-Coeur de Marie, mais aussi des Ursulines de Québec, serait parti, selon nos interlocuteurs. La dernière préposée aux bénéficiaires de l’endroit n’aurait pas été revue depuis la semaine dernière.

«Elle était en attente de son résultat de dépistage depuis cinq jours et s’était fait dire de rentrer quand même au travail vu qu’elle n’avait pas de symptômes. Finalement, elle n’est jamais revenue. Si elle était positive, on a toutes travaillé avec elle...» glisse une des professionnelles de la santé à qui nous avons parlé.

Depuis le début de l’éclosion, environ 120 employés du CIUSSS et volontaires, notamment des médecins, des ambulanciers et du personnel du CHU de Québec, ont été dépêchés à l’établissement de la rue Camille-Lefebvre, selon la porte-parole Annie Ouellet. 

Manque de bras

Mais le renfort ne suffit pas, nous dit-on. Plusieurs travailleurs de la santé sont tombés malades. Des volontaires pourraient aussi avoir quitté le navire, dépassés par l’ampleur de la tâche. 

Mardi soir, par exemple, il n’y avait qu’une infirmière et une infirmière auxiliaire pour s’occuper des 28 patientes positives, dont les besoins sont immenses.  

«Ça prie dans toutes les chambres. [Il y a] des crucifix sur tous les murs, la messe du pape en continu», rapporte une source, pour qui la situation est «déchirante». 

«Un matin, vers 9h, j’ai entendu des religieuses crier : ‘Au secours, j’ai faim!’ Elles sont habituées de manger plus tôt, mais le personnel régulier ayant tous quitté, c’est plus long», explique-t-elle.

«C’est nous qui devons monter les assiettes, précise une autre. D’habitude, la nourriture est dans des réchauds et les résidentes viennent manger dans la salle à manger. Mais là, avec la COVID, la nourriture est montée - le bac de patates, le bac de viande, etc. - et c’est nous qui montons les assiettes, qui faisons les toasts, qui faisons le gruau en plus de tout le reste, de tous les soins qu’il faut apporter. C’est sûr que la personne qui est à l’autre bout du corridor, son repas arrive froid, et ses toasts sont dures comme de la roche.»

Il manque de bras pour prendre soin des résidentes aux Jardins d’Évangéline.

Quand le renfort est arrivé, la semaine dernière, «c’était dysfonctionnel». 

«On arrivait de différents milieux, on n’était pas habitué, on avait juste eu une formation théorique sur les personnes âgées, on ne nous avait pas dit ce qui nous attendait. On n’avait pas de plan de travail, et il n’y avait plus de personnel régulier sur place [sauf la préposée qui attendait le résultat de son test et qui n’est finalement jamais revenue]. On nous avait dit qu’on allait être orienté, mais on a été garoché. Quand on est arrivé, ça marchait encore comme un milieu de vie, mais c’est en mode hôpital qu’il fallait être. Il y avait plein d’erreurs dans les pilules, il n’y avait pas de dossiers de patients... On n’avait pas de tiroirs de médicaments, on ne savait pas quoi faire avec les patientes, on essayait juste de les maintenir en vie jusqu’au matin», raconte une volontaire.

Depuis, la situation se serait améliorée. «On a réussi à instaurer des mesures fonctionnelles. On a maintenant un tiroir de narcotiques pour soulager les patientes.»

Manque de matériel

Mais le personnel continue de déborder, au point où certains oublieraient de manger ou de s’hydrater. Il manquerait aussi de matériel, notamment d’appareils pour prendre les signes vitaux. Selon une de nos sources, il n’y aurait que deux thermomètres pour tous les patients COVID. 

«Il n’y avait même pas de désinfectant quand je suis arrivée. Il faut courir après tout», notamment après les jaquettes de protection. «Des fois, on a des jaquettes imperméables, des fois on nous donne des jaquettes transparentes, en kleenex, pas imperméables. C’est inadéquat pour travailler avec des patients COVID, après ça on se demande pourquoi on a toutes été infectées...»


« On arrivait de différents milieux, on n’était pas habitué, on avait juste eu une formation théorique sur les personnes âgées, on ne nous avait pas dit ce qui nous attendait. On n’avait pas de plan de travail, et il n’y avait plus de personnel régulier sur place »
Une volontaire

Notre interlocutrice ne comprend pas non plus pourquoi elle n’a pas accès à des masques N95. «On se fait dire d’éviter d’entrer dans les chambres pour éviter l’exposition aux aérosols, mais on a des patientes en fin de vie, qui reçoivent des narcotiques, des entre-doses, donc on est appelé à entrer souvent pour les soulager. Qu’est-ce qu’on fait avec des masques chirurgicaux dans la face s’ils nous disent qu’il y a des aérosols?»

«Des travailleurs du groupe Qualinet nettoient les espaces avec des masques quasi d’astronautes. Et les infirmières sont peu protégées, aucun N95», renchérit une autre source.

Le mouvement de personnel d’un étage à un autre fait aussi craindre le pire. «Si je travaille en zone chaude, je suis peut-être positive, et je ne veux pas contaminer une zone froide. Ça fait des semaines qu’on est là-dedans, qu’ils en parlent à Montréal, qu’on dit que le mouvement de personnel, c’est non! Mais on se fait demander d’aller d’une zone à l’autre» parce qu’il manque de bras.

Autre inquiétude : les systèmes de climatisation muraux (thermopompes) «qui soufflent à plein régime sur certaines zones vertes où les employés s’alimentent».

Personnel attentionné

Malgré la situation, les religieuses malades recevraient de bons soins, selon la supérieure provinciale des Soeurs servantes du Saint-Coeur de Marie, la soeur Anne-Marie Richard. «C’est sûr qu’elles étaient habituées avec le personnel de la résidence et qu’elles se retrouvent avec des gens qu’elles ne connaissent pas, mais elles nous disent qu’elles sont très bien traitées», rapporte soeur Richard. 

Les membres de la congrégation religieuse trouvent «extrêmement difficile» de ne pas pouvoir être proches des religieuses malades ou en fin de vie, mais elles tentent de se rassurer en se disant que «le personnel les accompagne bien».

«Il [le personnel] nous a demandé les prières qu’elles faisaient pour qu’il puisse les dire, et ça, ça nous touche beaucoup qu’il prenne le temps de les dire. Il met aussi [à la télévision] la messe du pape et des prières. C’est une source de réconfort pour nous», salue sœur Richard.

La COVID-19 se propage à vitesse grand V aux Jardins d’Évangéline.

Une de nos sources nous a confié trouver le travail aussi exténuant physiquement qu’émotionnellement - «j’ai plusieurs fois vécu l’adrénaline, mais l’horreur comme ça, jamais» -, mais elle a assuré qu’elle y retournerait «pour une raison». «Les religieuses sont exceptionnelles. Elles sont polies, et d’un calme fou.»

Personne au groupe Lokia n’a donné suite à notre demande d’entrevue, mardi. Impossible, donc, d’obtenir des informations sur le personnel régulier des Jardins d’Évangéline ou sur le matériel que la résidence devrait fournir, par exemple. 

Prévention et contrôle des infections

Au CIUSSS, on explique que dès le 24 avril, au lendemain de la découverte du premier cas positif, «des précautions additionnelles en prévention et contrôle des infections ont été mises en place par le milieu». Le 25, la résidence a obtenu le soutien d’une équipe interdisciplinaire du CIUSSS, précise Annie Ouellet. 

«L’équipe de soutien du CIUSSS est venue aider à établir des zones de prévention et de contrôle des infections et à offrir un soutien psychosocial aux résidentes et au personnel», mentionne la porte-parole de l’établissement.

À propos du déplacement du personnel entre les zones chaudes, tièdes et froides de la résidence, Mme Ouellet précise que les conseillers en prévention et contrôle des infections du CIUSSS recommandent de «coordonner les soins et les services en commençant par la zone tiède, et en terminant par la zone chaude». 

Quant au manque de matériel dénoncé par nos sources, la porte-parole indique que le CIUSSS est venu en renfort le 28 avril aux responsables de la résidence «pour fournir du petit matériel d’équipement additionnel à la résidence privée». 

«Les conseillers en prévention et contrôle des infections du CIUSSS recommandent d’utiliser un seul thermomètre par résident ou d’utiliser un thermomètre avec une sonde jetable», précise-t-elle.

L’équipement de protection individuel, lui, est «disponible» et «normé par le réseau de la santé et des services sociaux (jaquette, gants, visière et masque)», mentionne encore Mme Ouellet.