Des médecins sonnent l’alarme : un manque flagrant de personnel compétent risque de compromettre la sécurité des patients de l'Auberge aux Trois Pignons.
Des médecins sonnent l’alarme : un manque flagrant de personnel compétent risque de compromettre la sécurité des patients de l'Auberge aux Trois Pignons.

Deux médecins sonnent l’alarme concernant la situation à l'Auberge aux Trois Pignons

«On est ébranlées, très perturbées par ce qu’on a vu», lancent deux médecins au sujet de la situation actuelle entre les quatre murs de la résidence privée Auberge aux Trois Pignons à Québec. Elles sonnent l’alarme : un manque flagrant de personnel compétent risque de compromettre la sécurité des patients.

L’Auberge aux Trois Pignons doit composer avec une éclosion de COVID-19 depuis le 11 juillet. Vendredi, on enregistrait 27 cas positifs et trois décès. 

Les deux médecins qui ont choisi de raconter au Soleil la situation alarmante qui s’y déroule présentement ont peine à trouver les mots pour exprimer leurs craintes. Elles ont passé par plusieurs chemins avant de s’exprimer sur la place publique.

«Ce que j’ai vu dans les derniers jours, ça dépasse de loin ce que j’ai pu voir dans ma vie professionnelle. Des patients aussi vulnérables, coupés de leur famille... C’est le milieu le plus dysfonctionnel dans lequel on a travaillé. La situation qu’on veut dénoncer est grave, on veut que les choses changent rapidement», insistent-elles.

Au début de la crise sanitaire, Dre Karyne Cordeau et une collègue médecin se sont portées volontaires pour aider les lieux d’éclosion du virus à tenir le coup. Elles ont travaillé dans les zones chaudes de trois à quatre centres d’hébergement infectés de la région de Québec. Le pire? De loin, l’Auberge aux Trois Pignons, cette résidence privée de Beauport.

«On parle de cas d’étouffement parce que les plateaux de nourriture n’étaient pas vérifiés, des plaies qui se sont dégradées, de la mauvaise gestion de diabète, des chutes répétées qui auraient pu être évitées, des séjours au sol prolongés, des soins d’hygiène négligés. Il manque de bras pour tout faire et le matériel de la résidence est désuet. La bonne volonté du personnel n’est pas suffisante, le personnel soignant doit parfois se déplacer entre les zones froide et chaude par manque de temps», déplore Dre Cordeau.

Malgré tout, les soins médicaux n'en ont pas été affectés.

Besoin de renfort

Peu de temps aura suffi aux docteures pour soulever plusieurs problématiques dans la résidence. Dre Cordeau y est restée six jours et sa collègue, neuf. 

Les deux femmes sont envoyées dans les résidences pour s’occuper des patients atteints du virus. Elles offrent les soins nécessaires, avec le matériel approprié, aux patients qui ne désirent pas être transférés à l’hôpital. Un tel transfert peut d’ailleurs engendrer des conséquences psychologiques et physiques chez les patients. Avoir des médecins sur place permet aussi d’intervenir rapidement en cas de détresse respiratoire, et les symptômes de COVID-19 peuvent s’aggraver rapidement.

Si l’état d’un patient se dégrade, les médecins sur place peuvent intervenir et éviter un transfert dangereux, non souhaité et souffrant vers l’hôpital. «Le manque de personnel menace cette façon de faire là. On veut éviter des transferts qui ne sont pas nécessaires.»

Cependant, avec un manque de personnel, tous les résidents subissent les conséquences, pas seulement ceux qui ont contracté la COVID-19.

«En tant que médecin, on ne peut pas fermer les yeux. Quand on se retrouve devant quelqu’un qui nécessite des soins, on n’a pas le choix de l’aider. Ce n’est pas notre tâche de s’occuper des résidents qui ne sont pas atteints du virus. La résidence est habituellement couverte par 25 médecins, aucun d’entre eux ne se sont porté volontaires pour aider, COVID-19 ou pas», laisse entendre Dre Cordeau.

Elle et sa collègue sont claires : jamais elles ne mettront la faute sur le personnel soignant qualifié sur place venu prêter main-forte à la résidence.

«Ces personnes-là sont pour la plupart exceptionnelles. On a travaillé avec des gens en or. Des gens dévoués, humains qui n’ont pas compté leurs heures. Quand ces personnes seront au bout du rouleau ou vont tomber malade, qui prendra leur place?» soulève la collègue de Dre Cordeau qui a préféré conserver l'anonymat.

Le problème amène donc plusieurs craintes et questionnements par rapport à la gestion de personnel du CIUSSS de la Capitale-Nationale et de la résidence privée. Les deux femmes se font entre autres les porte-parole de plusieurs infirmières ou préposés qui ont croisé leur chemin à la résidence, ces personnes n’en peuvent plus et elles ont peur pour leurs patients, mais elles n’osent pas parler par crainte de représailles.


« Ce que j’ai vu dans les derniers jours, ça dépasse de loin ce que j’ai pu voir dans ma vie professionnelle. Des patients aussi vulnérables, coupés de leur famille... C’est le milieu le plus dysfonctionnel dans lequel on a travaillé. La situation qu’on veut dénoncer est grave, on veut que les choses changent rapidement »
Dre Karyne Cordeau et une autre collègue médecin

À qui la faute?

Chose certaine, le CIUSSS de la Capitale-Nationale est au courant de la situation de l’Auberge aux Trois Pignons. Mardi, la collègue de Dre Cordeau s’entretenait même avec les hauts gestionnaires pour expliquer les faits. Elle a formulé ses demandes et expliqué les «évènements choquants» dont elle avait été témoin.

«Dans la dernière semaine, on a posé des questions, on a demandé que les choses changent. J’ai même parlé avec la sécurité civile. On sentait qu’il y avait des préoccupations et une écoute attentive. Mais rien n’a changé ou c’était insuffisant, [samedi] la situation était toujours inacceptable», indique-t-elle, encore troublée par la semaine difficile qu’elle a traversé.

Un autre son de cloche résonne fort dans la tête des deux médecins. 

«Juste après que la résidence soit déclarée un foyer d’éclosion, il y a eu des démissions en bloc à l’Auberge, ce qui a créé dès le départ un manque d’effectif important», explique Dre Cordeau.

Les médecins envoyés en renfort se retrouvent même à gérer des tâches administratives, comme le manque d’encre pour imprimer les prescriptions de médicaments.

«Ce n’est pas normal de faire la job du propriétaire de la place ou du CIUSSS, j’ai dû l’appeler pour que ça se règle. Pendant ce temps-là, je ne soigne pas les patients», ajoute-t-elle.

Elles lancent donc plusieurs questions : qu’est-ce qui se passe avec les dirigeants de la résidence, les médecins associés ont-ils même été appelés? Y aurait-il une trop grande lourdeur administrative au CIUSSS?

Attention à la deuxième vague

Dre Cordeau et sa collègue sont surtout inquiètes pour les prochains lieux d’éclosion, pour la deuxième vague qui est de plus en plus redoutée. 

«Si on était au début de la pandémie, ce serait normal d’être en période d’ajustements. Mais là, ça fait plusieurs mois que la COVID est dans nos vies, c’est difficile de comprendre comment on manque de personnel à ce point-là alors qu’on est censés être préparés. On avait prévu l’été. Qu’est-ce qui se passe? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de personnes supplémentaires pour combler les vacances?» martèle Dre Cordeau.

Oui, les activités régulières ont repris dans les hôpitaux, ce qui occupe plusieurs employés de plusieurs milieux qui avaient des disponibilités il y a quelques mois.

«Ce n’est pas une bonne excuse. A-t-on baissé la garde trop rapidement? On était mal préparés pour cette éclosion-là et s’il y en avait eu une autre en même temps, il aurait fallu transférer massivement les patients vers les hôpitaux par manque de personnel, c’est préoccupant», ajoute la collègue anonyme.

Les ressources, les deux médecins croient qu’elles existent, le CIUSSS de la Capitale-Nationale devrait être en mesure de les libérer facilement pour aider des patients qui sont des plus vulnérables.

«Certaines situations pourraient probablement entraîner des conséquences graves, et c’est troublant et inacceptable. J’ai beaucoup de difficulté à comprendre comment on peut avoir ce discours-là aujourd’hui, plusieurs mois après le début de la pandémie. Je commence à avoir assez d’expérience en zone chaude pour dire que ça n’a pas de maudit bon sens», termine Dre Cordeau.