Le principe est simple : verser une allocation sur une base régulière à chaque citoyen, de façon universelle, inconditionnelle et individualisée.
Le principe est simple : verser une allocation sur une base régulière à chaque citoyen, de façon universelle, inconditionnelle et individualisée.

Des munitions au revenu de base universel

La crise de la COVID-19 force à repenser la société de demain et des idées marginalisées bénéficient d’un regain d’intérêt à la lumière de la pandémie. C’est le cas du revenu de base universel, une proposition économique qui gagne en popularité, tant au Québec qu’ailleurs dans le monde.

Même le pape François en a parlé dans une lettre écrite pour ses fidèles à Pâques. «Cela assurerait et concrétiserait l’idéal, aussi bien humain que chrétien, qu’il ne doit y avoir aucun travailleur sans droits», écrit-il. Alors que se cache-t-il derrière cette proposition qui séduit en temps de crise?

Le principe est simple : verser une allocation sur une base régulière à chaque citoyen, de façon universelle, inconditionnelle et individualisée. Cette somme mensuelle est cumulable avec d’autres revenus. «L’argent, c’est le pouvoir de décider ce que l’on peut faire avec sa vie et la possibilité d’investir dans son avenir. Alors en faisant un revenu de base, on donne de la liberté aux individus de poursuivre les études, de démarrer une entreprise ou encore d’aider leur famille, indique Jonathan Brun, membre du groupe Revenu de base Québec, qui promeut la mesure dans la province. C’est une proposition qui est très simple, à l’inverse de l’État-providence que l’on a présentement, qui est complexe et couteux à gérer.»

Pour les partisans de la mesure, un revenu de base permet de passer au travers de crises économiques comme celle engendrée par la COVID-19 et d’assurer un minimum à l’ensemble des citoyens. «Si un jour je perds mon emploi, ou qu’il arrive quelque chose de grave comme une pandémie par exemple, je peux compter sur le revenu de base pendant une période de temps, explique l’ancien ministre libéral de l’Emploi et de la Solidarité sociale et professeur en science politique à l’Université Laval, François Blais. C’est la raison pour laquelle on en parle aujourd’hui. Au début de cette crise, le gouvernement cherchait un véhicule pour donner de l’argent aux citoyens et c’est dans ce contexte que la Prestation canadienne d’urgence (PCU) a été créée, mais avec les défauts d’un programme conçu rapidement. C’est là que le revenu de base est revenu dans les discussions.»


« L’argent, c’est le pouvoir de décider ce que l’on peut faire avec sa vie et la possibilité d’investir dans son avenir. Alors en faisant un revenu de base, on donne de la liberté aux individus de poursuivre les études, de démarrer une entreprise ou encore d’aider leur famille. »
Jonathan Brun, membre du groupe Revenu de base Québec

Ce qui est sûr, c’est que la PCU, bien qu’elle ne soit pas universelle, a ouvert une brèche dans les débats autour du revenu de base au pays. «Il n’y a aucune raison pour que la PCU ne devienne pas un revenu de base permanent, estime Jonathan Brun. On a vu que lorsque le gouvernement souhaite agir, il a les capacités de le faire.»

La forme, les paramètres et le montant du revenu universel de base restent sujets à débat. Pour Jonathan Brun, le revenu de base au Québec prendrait la forme de dividendes, issus d’un fonds géré par le gouvernement. Ce fond serait approvisionné par les profits d’entreprises comme Hydro-Québec ou Loto-Québec, ainsi que par des taxes. D’autres l’envisagent comme une réorganisation de la fiscalité. 

Une idée qui résonne au Québec

Le revenu de base est présent depuis plusieurs décennies dans la sphère politique québécoise. Le Parti libéral du Québec en a réalisé une première forme, avec une allocation destinée aux personnes ne pouvant exercer un emploi en raison de contraintes physiques et mentales, cumulable avec d’autres revenus. Pour sa part, le Parti québécois a intégré des consultations sur l’implantation d’un revenu de base dans son programme. Même l’ancienne ADQ avait proposé un projet de loi en ce sens au début du millénaire.

Mais c’est Québec solidaire qui a le plus récemment pris la tribune à ce sujet. Fin mars, le parti a proposé une allocation universelle de 2000 $ pour tous les Québécois qui en feraient la demande, en attendant l’arrivée de l’aide fédérale de la PCU — finalement versée à la mi-avril. «Si nous avions eu ce genre de programme, il y aurait de nombreux individus qui trouveraient la crise moins dure qu’ils ne la trouvent aujourd’hui», indique en entrevue la co-porte-parole de Québec Solidaire, Manon Massé.

Le revenu minimum garanti est pour Québec Solidaire un outil qui s’ajouterait à une brochette de mesures, comme l’augmentation du salaire minimum. Le parti propose un revenu universel à partir de 18 ans jusqu’à l’âge de la retraite, où d’autres programmes prendront le pas. Dans son programme, la formation politique planifie lancer des projets pilotes de revenu minimum garanti, notamment en Gaspésie, pour avoir des données probantes permettant un éventuel élargissement durable au reste de la province.

Les objections

La principale critique émise à l’encontre du concept du revenu universel est son coût faramineux. Pour les défenseurs du projet, tout est une question de vision. Le revenu de base est un investissement à long terme. «Lorsque l’éducation publique gratuite a été proposée, il y a eu de nombreux détracteurs défavorables en raison du coût, explique Jonathan Brun. Aujourd’hui, on en récolte les bénéfices. Nous avons une société bien plus éduquée.»

Selon la forme, la question du coût n’en serait pas une. «Ceux qui trouvent que ça coûte cher se trompent sur la notion de coût, estime François Blais. Parmi les propositions sérieuses, il y a l’idée de redistribuer des milliards qui existent déjà à travers la fiscalité des particuliers.»

Le deuxième frein est d’ordre moral, car donner de l’argent pourrait être freiner l’incitation au travail. «Qu’est-ce que vous feriez vous avec 2000 $? interroge Jonathan Brun. On a tendance à considérer les choses négativement lorsque l’on pense aux autres, mais lorsqu’il s’agit de soi-même on est certain qu’on en ferait bon usage.»

L’objectif premier d’une telle mesure reste d’être un plancher qui ne se substitue pas à l’emploi, et auquel d’autres revenus peuvent se rajouter. «J’ai travaillé toute ma vie avec des gens qui vivent dans la pauvreté et leur premier objectif c’est d’en sortir, plaide Manon Massé. C’est mal connaître les personnes dans cette situation et la difficulté de vivre avec le minimum.»

Les discussions s’animent à l’international 

Le revenu de base est évoqué depuis des années dans plusieurs pays, avec des résultats pour le moins variables. Aux États-Unis, le candidat à l’investiture démocrate Andrew Yang l’a porté dans sa campagne, qu’il a baptisé «Freedom Dividend» (Le dividende de la liberté). Il s’est cependant retiré de la course et a appuyé l’actuel candidat démocrate Joe Biden, dont le programme n’a pas repris cette suggestion économique. À l’élection présidentielle française de 2017, le candidat socialiste Benoît Hamon en avait fait la pierre angulaire de sa campagne. Un pari osé qui s’est soldé par un résultat historiquement bas de 6 % pour son parti.

Mais le ton des discours change et la crise du coronavirus agit comme un véritable catalyseur. En Écosse, la première ministre Nicola Sturgeon a déclaré au début du mois de mai que «le temps était venu» pour l’instauration d’un revenu universel et que des «discussions constructives» en ce sens sont en cours avec le gouvernement britannique. Du côté de l’Espagne, l’un des pays fortement touchés par le coronavirus avec plus de 27 000 morts, la ministre de l’Économie Nadia Calvino a annoncé travailler sur un revenu universel de base. Il s’agit d’une mesure d’urgence, mais dont l’ambition est de la transformer en «un instrument structurel et permanent».

D’apparence très théorique, l’idée du revenu de base a également fait l’objet d’expériences empiriques. La Finlande a présenté début mai les résultats d’un projet pilote, mené à l’échelle du pays en 2017 et 2018. Le gouvernement a versé à deux mille chômeurs une somme mensuelle de 560 euros — équivalente à 860 $ — sans contrepartie ou obligation. L’étude réalisée par l’Université d’Helsinki montre que l’expérience a été efficace pour réduire le stress et améliorer le bien-être général des participants, mais a eu des effets négligeables sur le retour à l’emploi.