On s’attend à une augmentation de la pression sur les urgences, les unités de soins intensifs et les lits d’hospitalisation des hôpitaux avec le déconfinement annoncé.
On s’attend à une augmentation de la pression sur les urgences, les unités de soins intensifs et les lits d’hospitalisation des hôpitaux avec le déconfinement annoncé.

Déconfinement: le système de santé tiendra-t-il le coup?

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
Le système de santé est-il prêt à faire face à une augmentation prévisible des cas de COVID-19 dans la population avec le déconfinement annoncé par le gouvernement Legault? L’Association des médecins d’urgence (AMUQ) et la Société des intensivistes du Québec (SIQ) ne cachent pas leurs inquiétudes, mais la ministre de la Santé et le directeur national de santé publique se veulent rassurants.

«Est-ce qu’on est prêt à faire face à une augmentation des cas? En ce moment, ça ne va pas bien dans l’est de Montréal, les hôpitaux sont bondés, les urgences débordent. Je suis à l’hôpital [Maisonneuve-Rosemont] aujourd’hui, et j’ai un patient qui est sur une civière depuis 110 heures avec un COVID positif […]. Ce n’est pas supposé, ça, les patients COVID doivent pouvoir monter sur les étages et avoir des soins en isolement. À l’urgence, on est supposé de faire des évaluations, pas des hospitalisations», rappelle en entrevue le président de l’AMUQ, le Dr Bernard Mathieu.

Le problème, explique-t-il, c’est que «les lits d’hospitalisation sont pleins parce que les résidences ne veulent pas reprendre les patients [qui n’ont plus besoin de soins actifs] ou que les ressources intermédiaires n’ont pas assez de personnel pour surveiller les patients qui font de l’errance et qui sont COVID positifs».

Le président de l’AMUQ souligne qu’en plus, on veut «rouvrir la machine» et recommencer à faire des chirurgies moins urgentes. «Pour ça, ça prend des lits. Et si on rouvre les industries, il risque d’y avoir des accidents et des gens qui vont avoir besoin de soins. Mais on déborde déjà.»

Chez les intensivistes, on s’attend aussi à une augmentation de la pression sur les urgences, les unités de soins intensifs et les lits d’hospitalisation des hôpitaux avec le déconfinement annoncé. «La reprise de plusieurs secteurs économiques, la réouverture des chantiers de construction, l’augmentation de la circulation sur les routes vont apporter leur lot de patients blessés. Si on n’a pas de place pour les recevoir, ça va être un problème», expose le président de la SIQ, le DGermain Poirier.

Jusqu’à maintenant, les unités de soins intensifs n’ont pas été mises à rude épreuve avec la COVID-19, note le DPoirier. Normal, la population est confinée depuis un mois et demi.

Soins intensifs: les défis

«Actuellement la capacité des soins intensifs est loin d’être atteinte. On est loin des prédictions. Les soins intensifs au Québec étaient prêts à recevoir facilement le double, voire le triple, de patients que ce qu’ils voient actuellement, donc on a quand même une bonne zone buffer, on peut en prendre encore, des patients. Mais une fois qu’on prend ces patients-là, il faut qu’ils puissent monter aux étages, et actuellement, le problème [à Montréal] n’est pas aux soins intensifs, mais aux étages. Les étages [de certains hôpitaux montréalais, dont Maisonneuve-Rosemont et Sacré-Coeur] sont submergés de patients COVID», observe le DGermain Poirier.

Un autre défi pour les unités de soins intensifs des hôpitaux, c’est de garder des zones où les patients ne sont pas contaminés par la COVID, ajoute le DPoirier. 

«Actuellement, ce qu’on redoute, ce sont les porteurs asymptomatiques. Il y a des gens qui entrent à l’hôpital pour autre chose que la COVID et qui sont porteurs asymptomatiques. On en a eu un hier qui est entré à l’hôpital [Charles-LeMoyne] pour un problème d’occlusion intestinale, pour une chirurgie urgente, et qui faisait de la fièvre. Il y a six mois, on ne l’aurait pas dépisté, on se serait dit : il fait de la fièvre parce qu’il a une occlusion. Mais on lui a mis une tige dans le nez, et finalement, il était COVID. Si on ne fait pas attention, ce sont des patients qui pourraient facilement infecter d’autres patients et même le personnel hospitalier. C’est un challenge, ça. Comment screener tout ce monde-là? Faut-il screener toute la population, tous les patients?»

Les régions pas à l’abri

Si la Capitale-Nationale et les régions ont été relativement épargnées par le nouveau coronavirus dans les dernières semaines, le scénario pourrait changer avec la réouverture des écoles, des services de garde et de certaines activités économiques, et avec l’augmentation de la circulation interrégionale que permettra la levée des barrages routiers.

«C’est certain que le déconfinement peut amener une deuxième vague, et le risque, ça pourrait être de voir se remplir les unités de soins intensifs et les lits d’hospitalisation. La première vague a été moins importante que ce qu’on avait prévu pour les soins intensifs, probablement grâce au confinement et aux mesures socio-sanitaires. Mais si on est frappé par une deuxième vague, et si on veut en plus une reprise des blocs opératoires, aller de l’avant avec les cas de cancers, les chirurgies, ça pourrait engorger le système de façon importante», prévient le Dr Poirier, qui souligne en outre que les gens ont évité de consulter à l’hôpital dernièrement par crainte de contracter la COVID-19. «Quand ils arrivent finalement à l’hôpital, on s’aperçoit qu’ils ont trop attendu, et ils se retrouvent aux soins intensifs...»

Le Dr Bernard Mathieu souligne lui aussi l’importance de garder de la place dans nos hôpitaux pour les patients «non COVID». «Le premier ministre nous disait qu’il y avait 6000 lits d’hospitalisation au Québec, elles sont où ces 6000 places-là? […] Est-ce que c’est bien équilibré dans le réseau? Manifestement pas, parce qu’il y a l’est de Montréal qui déborde, et partout ailleurs, ça ne déborde pas. Il n’y a pas de distribution régionale des cas, semble-t-il, et ça, c’est problématique», déplore le président de l’AMUQ. 

Manque de personnel

L’aménagement de sites alternatifs, comme l’Hôtel Place Dupuis de Montréal, peut être une solution pour libérer les hôpitaux, mais il est difficile d’y donner les soins appropriés, les lits et les salles de bains n’étant pas adaptés. Et, de toute façon, «il y a de l’attente pour ces places-là aussi, et s’il y a de l’attente partout, à l’hôpital, on va déborder», insiste le Dr Mathieu, pour qui il faut impérativement trouver le moyen de retourner les patients dans leur milieu de vie. 

Sauf que le personnel dans les milieux d’hébergement pour aînés sont débordés avec les éclosions de COVID-19. En début de semaine, il manquait plus de 10 000 employés dans le réseau de la santé. 


« Si on rouvre les industries, il risque d’y avoir des accidents et des gens qui vont avoir besoin de soins. Mais on déborde déjà »
Le président de l’Association des médecins d’urgence, le Dr Bernard Mathieu

Autre inquiétude pour le Dr Mathieu : le matériel de protection. «On a encore des problèmes de gestion de matériel. Chaque jour, on se demande si on va manquer de jaquettes, de gants, de masques», dit-il. 

Dans les régions, les hôpitaux seront-ils en mesure, selon lui, de faire face à une augmentation des cas de COVID qui viendra avec le déconfinement? «Si les patients en région ne sont pas trop malades, les hôpitaux locaux devraient en principe être en mesure de les traiter, mais les cas graves de soins intensifs, ça va être plus difficile […] Pour des soins intensifs légers, ça peut aller, mais si le patient a besoin d’un respirateur et tout, ça risque d’être compliqué», analyse le Dr Mathieu.

Les cas les plus graves risquent donc de se retrouver à Québec ou à Montréal, et ça, «il ne faut pas qu’il y en ait trop», prévient le président de l’AMUQ, qui comprend néanmoins que les enfants doivent retourner à l’école et que les industries doivent rouvrir. «Mais il ne faudrait pas que la situation devienne partout dans le réseau comme elle l’est à Montréal», dit-il. 

Préserver les régions

Selon le DMathieu, il faut garder isolées les régions les moins touchées par la COVID «pour que ça reste comme ça». «Il ne faudrait pas commencer à faire des mouvements de population, que les gens de Montréal aillent contaminer les gens de la Gaspésie ou des Îles-de-la-Madeleine, par exemple. Il faut continuer de les restreindre» tant qu’on n’aura pas vu une diminution significative des cas de COVID-19, croit le Dr Mathieu.  

Mercredi, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbeault, a annoncé en conférence de presse que, si tout va bien, les contrôles policiers seront retirés à partir du 4 mai pour les régions des Laurentides, de Lanaudière, de Chaudière-Appalaches et pour la ville de Rouyn, du 11 mai pour l’Outaouais (à l’exception de Gatineau), l’Abitibi, La Tuque et le Saguenay—Lac-Saint-Jean, et du 18 mai pour les régions du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, de Charlevoix et de la Côte-Nord.

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ARRUDA ET MCCANN CONFIANTS

La ministre de la Santé, Danielle McCann, a convenu mercredi que Montréal demeurait «un secteur chaud» et qu’il fallait «vraiment stabiliser davantage nos établissements, nos CHSLD». 

«C’est ce qu’on est en train de faire», notamment «grâce à tout le monde qui est venu nous prêter main-forte», a dit la ministre, selon qui on verra aussi plus d’entraide entre les hôpitaux pour soulager ceux qui sont en difficulté. Déjà, a-t-elle précisé, des patients d’hôpitaux montréalais ont été transférés dans le Suroît, à Charles-LeMoyne et à Pierre-Boucher.

Danielle McCann ne croit toutefois pas que le décloisonnement des régions mettra à risque le système de santé. 

«On suit de jour en jour la fameuse courbe, les hospitalisations en général et les soins intensifs. Et on voit qu’il y a une stabilisation au niveau de l’hospitalisation et des soins intensifs. Les chiffres qu’on vous donne, ça comprend des gens qui ont la COVID-19, mais qui n’ont plus besoin du plateau technique de l’hôpital. Et les deux tiers des gens qui ont été hospitalisés et qui ont eu des soins intensifs sont dans la grande région de Montréal. Alors, on n’est pas préoccupés autant pour les autres régions que pour la région de Montréal actuellement, mais on a quand même fait des préparatifs dans les autres régions du Québec», a assuré la ministre McCann.

Pour le DHoracio Arruda, «s’il y a une place où les robinets peuvent laisser couler un peu d’eau, actuellement, c’est bien dans les régions plus périphériques que celles de la Communauté métropolitaine de Montréal». Le directeur national de la santé publique a fait valoir mercredi que les régions avaient de plus petites populations «qui ont moins de probabilités de grands contacts». «Et elles sont en train de se préparer, en termes de ressources humaines, pour ne pas avoir les problématiques qu’on a eues [à Montréal]», a dit le Dr Arruda.

Comme il y a eu peu de cas dans les régions «froides», «ça veut dire que le virus est probablement peu présent», a analysé le directeur national de santé publique. «Là, la question, c’est : s’il se réintroduit, comment on est en mesure de l’enquêter puis de le contrôler? Si, dans le Bas-Saint-Laurent, il y a une éclosion ou un cas, on va intervenir très, très rapidement pour l’étouffer là […]. Comme la majorité des gens n’ont pas nécessairement de complications, comme on va demander aux gens, aux personnes âgées de se protéger aussi, bien, l’impact sanitaire, hospitalier devrait être moindre, mais il faut quand même le prévoir», a-t-il dit.

La ministre de la Santé a renchéri : «L’avantage, pour les régions qu’on déconfine, c’est qu’elles ont appris de Montréal et de la grande région de Montréal, qui ont été prises par surprise, avec la semaine de relâche, la densité de la population... On a révisé tous nos protocoles dans le réseau de la santé et des services sociaux. Donc, les régions qui ont été moins touchées ont appris, ont mis en place ces protocoles, […] et on a prévu une capacité. Mais effectivement, on compte sur la population pour suivre les mêmes consignes, parce que si on voyait qu’il y avait une augmentation significative, on serait obligés de refermer le robinet.»