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Après 14 mois de pandémie, on ne sait toujours pas grand-chose de la COVID longue. Au Québec, des chercheurs-cliniciens tentent d’y voir plus clair en prenant en charge des patients atteints de ce syndrome dans des cliniques dédiées
Après 14 mois de pandémie, on ne sait toujours pas grand-chose de la COVID longue. Au Québec, des chercheurs-cliniciens tentent d’y voir plus clair en prenant en charge des patients atteints de ce syndrome dans des cliniques dédiées

COVID longue: le sort des patients entre les mains des chercheurs  

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
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Le syndrome post-COVID continue de mystifier les chercheurs et les cliniciens, qui n’ont encore aucun traitement à proposer à ces nombreux patients qui éprouvent des symptômes plusieurs mois après avoir été infectés au SRAS-CoV-2. Parmi les symptômes persistants souvent rapportés : la perte d’odorat, un problème auquel s’intéresse de près Johannes A. Frasnelli, professeur d’anatomie à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Le chercheur offre d’ailleurs la possibilité aux personnes atteintes d’anosmie prolongée de participer à ses travaux sur la rééducation olfactive.

Après 14 mois de pandémie, on ne sait toujours pas grand-chose de la COVID longue. Au Québec, des chercheurs-cliniciens tentent d’y voir plus clair en prenant en charge des patients atteints de ce syndrome dans des cliniques dédiées. Ces services sont actuellement offerts à Montréal, à Sherbrooke et à Chicoutimi, et bientôt en Montérégie-Ouest, mais ils sont inexistants dans la Capitale-­Nationale, faute de projet de recherche associé à ce type de clinique.

Dans un courriel transmis au Soleil, le CIUSSS de la Capitale-Nationale indique qu’il a examiné la possibilité de mettre en place une installation spécifique aux besoins des gens qui éprouvent des symptômes de COVID-19 persistants, mais que pour l’instant, «l’ouverture d’une telle installation dans la région n’est pas envisagée».

«Notre région ne fait pas l’objet de tels projets de recherche pour l’instant, mais nous serons heureux d’y contribuer s’ils devaient être initiés», précise le porte-parole Mathieu Boivin, qui assure néanmoins que «même s’il n’existe pour le moment aucun traitement spécifique connu aux symptômes de COVID-19 persistants, toutes les personnes qui en sont atteintes continueront d’être prises en charge et recevront tous les soins requis par les services de première ligne et les professionnels de la santé du CIUSSS de la Capitale-Nationale».

Le problème, c’est que la physiopathologie de la COVID longue est encore mal comprise, et que faute d’en saisir les mécanismes physiques, cellulaires ou biochimiques, les cliniciens ont bien peu à proposer pour soulager les patients atteints de ce syndrome. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il affecte plus de femmes que d’hommes, et que plusieurs symptômes y sont associés, dont l’essoufflement à l’effort, une grande fatigue, des troubles de mémoire et de concentration, des maux de tête, des douleurs musculaires ou articulaires, l’anosmie et l’agueusie.

La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, en collaboration avec les chercheurs cliniciens Emilia Liana Falcone, de l’Institut de recherches cliniques de Montréal, et Alain Piché, de la Clinique ambulatoire post-COVID de Sherbrooke, travaille actuellement sur une formation sur la COVID longue destinée aux médecins de famille qui pourrait être offerte d’ici l’été par webinaire.

Une formation qui intéresse le Dr Pierre Morency, qui suit trois patients atteints de COVID longue au Centre médical de Charlesbourg. Comme d’autres médecins de famille, le Dr Morency a peu à proposer pour aider ces patients, outre leur prescrire les examens d’usage, notamment en pneumologie et en cardiologie, et prolonger leur congé de maladie. 


« C’est vraiment un problème qu’on découvre encore, qu’on apprend encore à connaître »
Dr Pierre Morency


Devenue l’ombre d’elle-même

Une de ses patientes, l’infirmière Johanne Lessard, a contracté la COVID-19 vers la mi-octobre, après que sa fille de 12 ans eut rapporté le virus de l’école. Si l’adolescente s’en est tirée au bout de quatre jours, pendant lesquels elle n’a souffert que de maux de tête, sa mère ressent encore aujourd’hui des symptômes invalidants.

«Pendant l’infection, je n’ai pourtant pas été si malade que ça. J’ai eu surtout des maux de tête, des difficultés à respirer et la perte du goût et de l’odorat, mais pas de grosse toux, pas de fièvre… Le goût et l’odorat sont revenus, mais les maux de tête et les difficultés respiratoires ont duré des semaines, des mois même», témoigne Johanne Lessard, qui a dû se rendre une fois à l’urgence tellement elle avait du mal à respirer.

«Marcher, même juste parler, je n’y arrivais pas, je devais m’arrêter parce que j’étais trop essoufflée. […] Le pire, c’est que mes poumons étaient bien corrects. J’en revenais pas, j’étais sûre d’avoir une pneumonie», raconte l’infirmière, qui n’a repris le travail que tout récemment, à raison de deux jours par semaine.

Aujourd’hui, bien qu’elle se sente parfois encore essoufflée et qu’elle souffre encore de maux de tête, c’est surtout l’impression d’être «dans un tube» qui la mine le plus. «Me concentrer sur une tâche me vide complètement. Les tâches quotidiennes à la maison, c’est encore un gros casse-tête pour moi. J’ai du mal à m’organiser, je suis constamment dans un brouillard. C’est ça qui m’affecte le plus. Se sentir comme l’ombre de soi-même, c’est vraiment difficile à vivre», témoigne la quinquagénaire, qui a hâte de retrouver son énergie pré-COVID.

À la recherche de biomarqueurs covidiens

Le Dr Jacques Corbeil, professeur à la Faculté de médecine de l’Université Laval et détenteur de la Chaire de recherche du Canada en génomique médicale, s’intéresse au syndrome post-COVID. Avec d’autres chercheurs, il suit une cohorte de 570 travailleurs de la santé qui ont été infectés lors de la première vague de COVID-19 et dont 40% présentent encore des symptômes plus de six mois après avoir contracté le virus. L’objectif : mesurer, dans le sérum d’un sous-groupe, certaines molécules associées au métabolisme (comme le cholestérol ou la prostaglandine, par exemple) afin de savoir si un ou des biomarqueur(s) sont liés à la COVID longue.

«Le but, c’est de mesurer plusieurs marqueurs pour pouvoir faire une définition plus clinique, plus solide. Ça peut être compliqué parce qu’il y en a qui ont des séquelles pulmonaires, d’autres qui en ont au niveau du cerveau, du goût, de l’odorat… Il y a pas mal de symptômes associés à la COVID longue. […] L’idée quand on veut traiter une maladie, c’est de bien dire c’est quoi, de bien comprendre les mécanismes derrière», explique le Dr Corbeil.

Le médecin souligne qu’on a au Québec une biobanque COVID-19 qui permet aux chercheurs d’avoir «beaucoup  d’échantillons» à analyser et à étudier. «Il y a quand même un effort très concerté au Québec pour comprendre ce qui se passe» avec la COVID longue, note le Dr Corbeil, ajoutant que pour l’instant malheureusement, «on n’a rien pour combattre les symptômes qui perdurent».

Le médecin s’étonne d’ailleurs du silence des autorités autour de ce syndrome. «Ça me surprend qu’on n’en parle pas plus que ça, parce que c’est quand même un bon pourcentage qui est affecté par la COVID longue. Au Québec,c’est minimum 10% des gens [peut-être 40%] qui ont eu le virus qui souffrent de COVID longue. Ça fait beaucoup de monde», souligne le chercheur.

Selon lui, le gouvernement devrait inclure, dans ses messages incitant la population à se faire vacciner, le risque de souffrir de symptômes plusieurs mois après l’infection initiale au SRAS-CoV-2. «Ce phénomène-là devrait être vu comme un incitatif de plus d’aller se faire vacciner. Il faut dire aux gens: allez prendre un vaccin, parce que si vous attrapez le virus, vous avez un bon pourcentage de [risques] d’avoir des effets de longue durée.»


« Vous pouvez passer à travers, mais ça pourrait perdurer longtemps »
Dr Jacques Corbeil


Un espoir dans la rééducation olfactive

Professeur au Département d’anatomie de l’UQTR, Johannes A. Frasnelli s’intéresse depuis longtemps aux problèmes d’odorat. «Il y a 14 ou 15 mois, l’odorat, c’était un domaine très tranquille, on faisait nos petites études... Et soudainement, ce virus nous a porté au centre de l’attention médiatique», remarque le professeur, qui fait partie d’un consortium international de 600 chercheurs qui étudient les liens entre la COVID-19 et les perceptions olfactives.

La perte d’odorat subite, sans nez bouché, est le symptôme le plus spécifique de la COVID-19, note-t-il. «Ce que nous savons maintenant, c’est qu’à peu près 60 % des gens qui attrapent le virus ont un trouble de l’odorat dans la phase aiguë. C’est beaucoup», souligne le chercheur, qui suit lui aussi la cohorte de 570 travailleurs de la santé infectés durant la première vague de COVID-19.

«Dans le cadre de notre recherche, nous avons vu que parmi les gens qui ont un trouble de l’odorat dans la phase aiguë de l’infection, 90 % voient leur odorat se rétablir à l’intérieur de quelques semaines ou de quelques mois. Mais ça veut aussi dire que 10 % des gens voient leur trouble persister dans le temps. Pour combien de temps? Est-ce que ça va revenir à la normale? On ne le sait pas […]. On voit aussi des gens qui finissent par percevoir les odeurs, mais ces odeurs ne sentent pas ce qu’elles devraient sentir [parosmie]», rapporte le professeur Frasnelli.

Le chercheur explique que ce trouble olfactif post-infection virale était connu bien avant la COVID-19, «mais on ne savait pas quel virus était en cause parce qu’on voyait les patients dans des cliniques spécialisées plusieurs mois, voire des années après l’apparition de leur trouble, de sorte qu’il était difficile de savoir quel virus avait causé ça».

«On sait que d’autres coronavirus existaient avant [le SRAS-CoV-2]. Est-ce que les coronavirus peuvent être en cause, ou d’autres virus, on ne le sait pas», dit-il.

M. Frasnelli explique que les cellules qui entrent en contact avec les odeurs se situent à l’intérieur de la muqueuse nasale, et que ces cellules envoient ensuite un signal au cerveau.

«Ces neurones-là, parce qu’is ne sont pas protégés du monde extérieur comme d’autres neurones, sont assez vulnérables. Il y a tout le temps des neurones qui meurent et qui se remplacent à partir des cellules souches à toutes les six semaines à six mois. Quand on est malade, qu’on a la COVID, il y a plein de neurones qui meurent, et il faut un certain temps pour que les cellules souches fassent de nouveaux neurones dans le nez. Cette régénérescence spontanée fonctionne chez 90 % des gens, mais pour les autres, des études nous montrent qu’on peut faire de la rééducation olfactive […] afin de stimuler les cellules souches pour qu’elles fassent plus de neurones», signale le chercheur.

Cette rééducation olfactive consiste à sentir différentes odeurs matin et soir pendant au moins 12 semaines, précise le professeur Frasnelli, dont l’équipe collabore avec des médecins ORL du CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec pour soumettre des patients à cette intervention.

«On cherche des gens qui ont perdu l’odorat dans le cadre de la COVID et on les inclut dans notre projet de recherche, on vérifie si l’odorat s’améliore avec ces interventions. On fait ça à distance, on envoie les tests à la maison et on contacte les gens par visioconférence», détaille le professeur, précisant que le projet de recherche s’adresse aux patients de toute la province (rechercheanosmiecovid19@gmail.com pour s’inscrire).

Le chercheur, qui a récemment donné une formation sur le sujet aux médecins spécialistes du Québec, mentionne que l’entraînement olfactif ne fonctionne pas pour tout le monde, mais que «plusieurs études ont montré que c’est mieux que de ne rien faire». «Il n’y a rien de mieux à offrir actuellement», résume-t-il.

Le professeur Frasnelli souligne que les problèmes d’anosmie, de parosmie ou de phantosmie (odeurs fantômes) «peuvent ne pas sembler si graves pour certains», mais que l’odorat joue un rôle très important, particulièrement dans l’alimentation.

«Les plaintes principales des gens qui en souffrent, c’est qu’ils ne goûtent plus rien, qu’ils n’ont plus de plaisir à manger. Ils ne sont plus capables non plus de sentir les odeurs de leur partenaire, de leurs enfants, ou ils ne savent pas s’ils sentent la transpiration ou pas. C’est une atteinte grave pour plusieurs personnes. Et si on ne perçoit plus une odeur de fumée ou de gaz, par exemple, ça peut être vraiment problématique.»