Le Dr Mathieu Simon aimerait voir naître un mouvement, indépendant du gouvernement et du politique, qui inciterait à la plus grande prudence pendant la période des Fêtes.
Le Dr Mathieu Simon aimerait voir naître un mouvement, indépendant du gouvernement et du politique, qui inciterait à la plus grande prudence pendant la période des Fêtes.

COVID et période des Fêtes: prudence, implore le Dr Mathieu Simon  

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
Chef de l’unité des soins intensifs de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ), le Dr Mathieu Simon appréhende la période des Fêtes et l’impact qu’auront les rassemblements sur les hospitalisations et les décès en janvier. Il rêve d’un vaste mouvement populaire «centré sur la prudence, sur notre sens des responsabilités et de la société».

Oui, le gouvernement permet les rassemblements de 10 personnes entre le 24 et le 27 décembre. Oui, les gens sont en semi-confinement depuis deux mois et ont hâte de se retrouver. Les pressions sociales, les considérations de santé mentale, le DMathieu Simon comprend tout ça. Mais il est inquiet, craint «la catastrophe», confie-t-il en entrevue au Soleil, tout juste après avoir extubé un patient COVID à l’IUCPQ. 

Le pneumologue rappelle que depuis le début de la pandémie, chaque occasion de socialiser a entraîné une augmentation de la prévalence de la COVID-19. On l’a vu après l’Halloween et l’Action de grâces, et on le verra après la Thanksgiving aux États-Unis, dit-il.

«Le gouvernement, son travail, c’est de dire ce qui est légal de faire. Il est légal de conduire sa voiture avec 0,07 d’alcoolémie, mais ce n’est pas souhaitable. […] Pour les consignes sociosanitaires pour le temps des Fêtes, le gouvernement nous dit : vous pouvez faire [deux] partys à 10 personnes à la fois, sans que la police débarque chez vous et vous mette à l’amende. D’accord. On ne veut pas d’un État policier et on remercie le gouvernement de ne pas être plus contraignant, mais en contrepartie, est-ce qu’on peut prendre nos responsabilités dans les libertés qui nous sont permises, fêter de façon plus modeste à l’intérieur de ces règles-là?», demande l’intensiviste. 

Selon lui, il serait «indécent de faire le party de façon grandiose, ne serait-ce que pour les 7000 personnes ou presque qui ont succombé à la COVID, pour les gens qui ont perdu des proches ou pour ceux qui travaillent dans les services essentiels pendant le temps des Fêtes».

Le Dr Mathieu Simon aimerait voir naître un mouvement, indépendant du gouvernement et du politique, qui inciterait à la plus grande prudence pendant la période des Fêtes. Un mouvement un peu à l’image de l’opération Nez rouge, des 28 jours sans alcool en février ou encore du Pacte pour le climat lancé il y a deux ans, par exemple. Toutes des initiatives qui ont suscité l’adhésion d’une bonne partie de la population, note-t-il.

«C’est la même attitude qu’on devrait avoir présentement. On a une contrainte qui s’appelle la COVID cette année, une contrainte qu’on est sur le point de vaincre, pour laquelle on va avoir des vaccins bientôt. Pourquoi donner une dernière victoire à la COVID? […] Je serais très malheureux de ça d’un point de vue humain, d’un point de vue sociétal, mais aussi pour le système de santé. On est là, on va faire tout ce qu’on peut pour soigner nos concitoyens, mais les ressources ont leurs limites», souligne le médecin.

Le réseau de la santé est «étiré» depuis plusieurs années, rappelle-t-il. Avec la COVID-19, il l’est encore plus. «Si le système de santé s’engorge après les Fêtes parce qu’on a fêté, on va laisser des concitoyens avec leur cancer, leurs problèmes cardiaques... Il va s’accumuler d’autres chirurgies aux 130 000 qu’on n’aura pas faites dans la dernière année», prévient le pneumologue. 

«Moi, ce que je peux faire, c’est sauver un patient à la fois. Un mouvement populaire, ça pourrait sauver des centaines de vies à la fois, et pas seulement sauver des vies, mais permettre d’éviter une maladie qui peut dans bien des cas vous laisser de très mauvais souvenirs», dit le chef de l’unité des soins intensifs de l’IUCPQ.

Le Dr Simon croit qu’on peut fêter, «mais en très petits groupes, et en protégeant nos aînés et les autres personnes vulnérables». «Si vous êtes 10 personnes de 40 ans autour de la table, le danger pour l’individu est faible, mais si ces 10 personnes-là s’en vont après visiter leurs proches en CHSLD et qu’ils font un party le lendemain avec l’oncle ou la tante de 70 ans, ce sont ces personnes vulnérables-là qui vont en payer le prix», rappelle le Dr Simon. 

De toute façon, «si on se réunit et qu’on est inquiet, psychosé à cause du risque de transmission — ce qu’on devrait tous être d’ailleurs —, ce ne sera pas une fête très agréable», fait-il valoir.

Selon lui, «on est peut-être mieux de se promettre un party de Noël du campeur quand tout le monde sera vacciné et qu’on aura vaincu ce virus-là». 

«Est-ce qu’on fait un party maintenant en sachant qu’on risque peut-être de le payer toute notre vie, ou est ce qu’on attend un peu et on en fait un plus gros qui va être plus sécuritaire?» résume le Dr Simon.

À propos des aînés des CHSLD qui pourront participer aux fêtes de familles ou recevoir la visite de leurs proches selon des modalités qui seront établies par la Santé publique plus tard cette semaine, le DMathieu Simon incite là-aussi à la retenue. 


« Est-ce qu’on fait un party maintenant en sachant qu’on risque peut-être de le payer toute notre vie, ou est ce qu’on attend un peu et on en fait un plus gros qui va être plus sécuritaire? »
Le Dr Mathieu Simon

«Toute forme de contact avec des personnes vulnérables dans le contexte actuel m’inquiète. Oui, je peux comprendre que ces personnes-là n’ont pas souvent de visites, et encore moins depuis la COVID, et que leurs enfants et petits-enfants voudraient bien les voir, mais en même temps, c’est quoi le prix collectivement qu’on est prêt à payer pour ça? Est-ce qu’on ne pourrait pas utiliser des moyens alternatifs, technologiques? Je sais que ce n’est pas aussi bien qu’en personne, mais est-on prêt à vivre avec le poids d’avoir peut-être été à l’origine d’une éclosion dans le CHSLD?» demande le Dr Simon. 

Selon lui, il faut se préparer à vivre une période des Fêtes à l’image de l’année 2020, «décevante». «J’aime mieux avoir un Noël dont je ne garderai pas un très bon souvenir que d’en garder de très mauvais parce qu’il aura été dur à porter collectivement ou individuellement après», résume-t-il.

La longue récupération des cas graves

S’il croit qu’on sauve aujourd’hui un peu plus de patients atteints d’une forme sévère de la COVID-19 que pendant la première vague, le Dr Mathieu Simon rappelle qu’un séjour aux soins intensifs est terriblement éprouvant pour le corps et l’esprit. 

«Je pense qu’on les amène aujourd’hui dans des conditions de survie plus acceptables. L’erreur qu’on a faite durant la première vague, c’est qu’on était très agressif sur l’intubation. On se basait sur les opinions des médecins chinois et italiens qui avaient traité les premiers patients et qui intubaient très tôt. Mais on s’est rendu compte, notamment grâce à la contribution du Canada, qu’on était capable de donner les mêmes soins sans nécessairement intuber. Parce que quand tu intubes, il y a des risques de complications qui viennent avec ça, des risques liés aussi à la sédation prolongée, du délirium», rappelle l’intensiviste.

Actuellement, on traite les cas graves de COVID-19 avec du dexaméthasone (Décadron), «la seule médication qui a survécu à l’épreuve de la science» jusqu’à maintenant, mais aussi et surtout «en faisant toutes sortes de petites choses de façon très attentive, en faisant attention à tous les détails». «C’est ça qui finit par sauver le patient», résume le Dr Simon. 

Mais intubé ou pas, un séjour aux soins intensifs n’a rien d’une sinécure. On se déconditionne, on perd notre masse musculaire. Et plus on y reste longtemps, plus la récupération est longue, rappelle le médecin.

Le Dr Simon croit d’ailleurs qu’il faudrait qu’on ait au Québec des cliniques pour les patients qui ont survécu aux soins intensifs, qui ont des besoins «très spécifiques» mais qui sont un peu laissés à eux-mêmes. 

«Souvent, ils ont le syndrome du survivant mais ils n’osent pas en parler à leur médecin ou à leur famille parce qu’ils se considèrent déjà chanceux d’avoir survécu. Ils n’osent pas parler de leurs angoisses, de leurs cauchemars, de leur douleur […]. On dit que quelqu’un qui a passé plus d’une semaine aux soins intensifs a cinq à sept fois plus de risques de souffrir d’un syndrome de stress post-traumatique qu’un militaire qui a été déployé dans une zone de guerre», rapporte l’intensiviste. 

À propos des cas de «COVID-long» ou de la persistance, chez certains, de symptômes qui durent des semaines ou des mois après la maladie, le Dr Simon croit qu’il est un peu tôt pour dire qu’ils sont spécifiques à la COVID-19. «Ce n’est pas inhabituel qu’après une grippe ou une pneumonie, par exemple, des gens déplorent de la fatigue, des maux de tête ou des problèmes respiratoires qui persistent pendant longtemps», signale le médecin.