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Coronavirus: les 40 jours qui ont ébranlé le monde

Jean-Simon Gagné
Jean-Simon Gagné
Le Soleil
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Au début de 2020, il aura suffi de 40 jours pour que le coronavirus se répande à la grandeur de la planète. Le récit de ces journées frénétiques parle d’un monde qui tarde à réaliser l’ampleur du danger. On y croise des héros, des zéros et plusieurs chefs d’État complètement dépassés par les événements. Retour sur les 40 jours qui ont ébranlé le monde.

30 décembre 2019  : une maladie mystérieuse

Depuis des jours, des rumeurs inquiétantes se propagent sur les réseaux sociaux, en provenance de la ville de Wuhan, dans le centre de la Chine. Il est question d’une maladie mystérieuse. Plusieurs personnes se trouveraient dans un état critique. Est-ce le retour du SRAS, la pneumonie qui a fait 774 morts dans le monde, en 2003? 1

Les autorités sanitaires de Wuhan et de la province d’Hubei sont sur les dents. Surtout, il ne faut pas ébruiter l’affaire, pour éviter la panique. Abandonné à son sort, le personnel médical prend peur. Dans certains hôpitaux, on interdit même le port du masque pour ne pas éveiller les soupçons! 2

Quelques médecins se rebellent. L’ophtalmologue Li Wenliang évoque la maladie sur la plateforme WeChat. Il est arrêté. Monsieur signe une déclaration dans laquelle il s’engage à ne plus colporter de «fausses rumeurs». 3

Dans 40 jours, Li Wenliang sera devenu un héros. Et il sera mort.

Un mémorial pour le Dr Li Wenliang, le dénonciateur du coronavirus

31 décembre 2019: Un communiqué somnifère

La Commission sanitaire municipale de Wuhan émet un communiqué signalant l’émergence d’une «pneumonie inconnue». Vingt-sept personnes l’auraient contractée. Sept se trouvent dans un état critique. La plupart des cas sont reliés à un marché aux «fruits de mer», un endroit où l’on vend des animaux vivants, incluant des civettes, une espèce reliée à l’émergence du SRAS.

La santé publique de Wuhan ajoute que les observations ne permettent pas de conclure que la maladie se transmet «d’un humain à un autre». Une précision qui ressemble à un sédatif destiné à endormir tout le monde. Car les faits contredisent ce bel optimisme. Trois membres d’une même famille ont contracté la maladie. Bientôt, on apprend qu’un patient a contaminé 14 médecins et infirmières.

Toutes ces cachotteries vont coûter cher. En attendant, le communiqué de Wuhan attire l’attention de Pro-MED, un réseau qui traque l’apparition de nouvelles maladies. 4 L’organisme expédie un message à ses 83 000 abonnés. Le temps presse. La ville de Wuhan est une métropole régionale de 11 millions d’habitants, très intégrée à l’économie mondiale. En moyenne, chaque semaine, 200 personnes de la région débarquent à New York; 2200 se rendent en Australie; 15 000 se dirigent vers la Thaïlande, la destination touristique la plus populaire. 5

Autant dire que le virus va bientôt commencer son tour du monde.

Avec le recul, il semble douteux que le marché ait été la source de la pandémie. Plutôt le lieu de la première éclosion.

1er janvier 2020: vous prendrez bien un peu de viande de marmotte?

À Wuhan, des dizaines d’ouvriers vêtus de combinaison de protection désinfectent le marché aux fruits de mer, fermé la veille. On croit que la maladie a commencé dans la section où l’on vend des animaux «exotiques», dans des conditions parfois horribles. Les clients avertis peuvent notamment s’y procurer de la viande de renard et même du... scorpion. Une marmotte coûte environ 7 $ CA la livre. Un louveteau? 5 $. 6

Oui, on trouve de tout au marché. Même une petite salle de jeu illégale, que nos grands-pères auraient surnommée une «barbotte». Les initiés jouent au Mah-Jong, un jeu qui tient à la fois du rami, du poker et des dominos. Le 31 décembre, un journaliste chinois se rend sur place pour «enquêter» sur les rumeurs de maladie. Il raconte au New Yorker.«La salle se trouvait près des toilettes publiques. On y accédait par une échelle. Les joueurs ne s’inquiétaient pas des rumeurs. Ils fumaient comme des cheminées. Il n’y avait aucune ventilation.» 7

Avec le recul, il semble douteux que le marché ait été la source de la pandémie. Plutôt le lieu de la première éclosion. À Wuhan, dès la fin décembre, la moitié des malades n’ont pas fréquenté l’endroit. Le virus se propage depuis des semaines. Plus tard, on découvrira qu’un homme était porteur de la maladie, le 27 décembre… à Paris. 8 À New York, il est présent dès la mi-décembre, même s’il ne commence à se propager qu’en janvier. 9

Dans la course pour arrêter la progression du virus, il se fait déjà tard.

8 janvier 2020 «Je crois qu’il est trop tard...»

La Chine annonce qu’elle a identifié l’agent pathogène responsable de la maladie. Il s’agit d’un nouveau coronavirus, de la même famille que le SRAS. Ça ne fait rien. Les autorités sanitaires chinoises n’abandonnent pas leur approche jovialiste. Même si les urgences de Wuhan approchent du point de saturation, il faut répéter que «la maladie n’est pas transmissible d’un humain à un autre».

À Wuhan, huit personnes accusées de propager des «rumeurs» sont arrêtées. Les médecins sont invitées à faire preuve de «prudence» avant d’enregistrer de nouveaux cas. Le Congrès du peuple de la province d’Hubei s’ouvre le 11 janvier. Il faut garder une bonne ambiance pour les grosses légumes du Parti communiste régional...

Tout le monde n’est pas dupe. Dès le 8 janvier, le directeur des Centres de contrôle et de prévention des maladies de la Chine (CDC), George Fu Gao, téléphone à son homologue américain, Robert Redfield. Le docteur Gao se met à pleurer. «Je crois qu’il est trop tard,» s’exclame-t-il. 10

11 janvier 2020 : une affaire réglée… ou presque

Du 3 au 11 janvier, les autorités sanitaires de Wuhan prétendent qu’elles n’enregistrent pas un seul nouveau cas de coronavirus. Des chiffres invraisemblables. Un groupe d’experts en santé publique, venus de Pékin, n’y voient que du feu. À leur décharge, il faut préciser que le décompte ressemble à une horloge dont on a retiré les aiguilles. Il n’inclut même pas les travailleurs de la santé qui tombent malades!

Sur le terrain, la situation se complique. Selon une étude publiée par le New England Journal of Medecine, le nombre de cas double toutes les semaines. 11 À Wuhan, l’hôpital universitaire Zhongnan est débordé. L’établissement rédige trois rapports pour prévenir les autorités de la province d’Hubei que le coronavirus se révèle «très contagieux». Ils produisent autant d’effet que le postillon d’un bébé crevette au milieu d’un ouragan. 12

Le 11 janvier, un chercheur chinois émérite, Zhang Yongzhen, prend l’initiative de partager la séquence génétique du virus avec le reste du monde. Pour des raisons obscures, Pékin retenait depuis une semaine cette information, cruciale pour le développement des tests de dépistage, des médicaments et des vaccins.

Peu importe. Tout cela n’empêchera pas l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de vanter la «transparence» de la Chine. Aux prises avec de graves problèmes de financement, il semble que l’OMS ne pouvait se permettre une dispute avec le géant chinois, qui va lui verser 187 millions $ en deux ans. Quitte à jouer les meneuses de claque. Quitte à alimenter toutes sortes de théories du complot. 13

Une résidente de Wuhan en scooter le 24 janvier 2020, alors que la ville était assiégée par la COVID-19.

18 janvier 2020 : Le banquet fou

À Wuhan, un banquet réunit plus de 40 000 personnes. Des spectateurs sont même félicités d’avoir «surmonté la fièvre, la toux et la maladie afin de participer à ce grand événement». 14 Ça ne peut plus durer. Le 20 janvier, le plus célèbre médecin de la Chine, Zhong Nanshan, se rend à Wuhan. Avec la bénédiction du président Xi Jinping lui-même, il siffle la fin de la récréation. «C’est votre dernière occasion de dire la vérité,» lance-t-il aux dirigeants régionaux.

La visite du Dr Nanshan constitue un tournant. Pékin prend le contrôle. La santé publique chinoise admet enfin que le virus se transmet d’un humain à un autre. Il était temps. La Chine a perdu trois précieuses semaines. Elle va le payer cher.

Dans les hôpitaux de Wuhan, la situation devient critique. Profitant du chaos, les réalisateurs d’un documentaire intitulé 76 jours captent des images dramatiques. Leur film s’ouvre sur les cris de désespoir d’une fille dont le père vient de mourir aux soins intensifs. On ne lui permet pas de le voir une dernière fois. La dépouille est emportée au pas de course, emballée dans un sac de plastique orange, comme une matière dangereuse.

Plus tard, l’hôpital est envahi par des malades souvent à peine capables de marcher, comme une armée de zombies. Pour éviter d’être submergé, le personnel verrouille les portes avec de lourdes chaînes munies d’un cadenas. On se croirait dans un film d’horreur. Ou de science-fiction. 15

Un couple marche sur une route déserte à Pékin, le 28 janvier 2020. Le nombre de morts a grimpé en dépit des mesures de quarantaine sans précédent.

23 janvier: À Wuhan, la vie s’est arrêtée

L’impensable vient de se produire. La ville de Wuhan est «confinée». Coupée du reste du monde. Les images de grands boulevards déserts sèment la stupéfaction. En Occident, plusieurs répètent que ce genre de mesure est impensable dans un pays démocratique. Ils ne perdent rien pour attendre...

Vrai que le confinement made in China se révèle féroce. Des quartiers sont ceinturés par des murs de fer. Les appartements des citoyens placés en quarantaine sont souvent placés sous scellé. On n’ouvre que pour le ravitaillement ou pour les situations d’urgence.

Au même moment, la Chine annonce triomphalement la construction d’un hôpital de 1000 places, qui doit être complété en… 10 jours. Mais à quel prix? Sur le chantier, tout le monde a peur. Plusieurs travailleurs se sauvent, sans réclamer leur paye. Le travail est complètement fou. Pendant que les travailleurs terminent la construction à un bout de l’hôpital, les malades sont déjà admis à l’autre bout! 16

Le monde est-il à l’écoute? Pas sûr. Le 24 janvier, à Washington, des experts donnent un briefing pour les membres du Sénat américain. Sur les 100 élus, une vingtaine sont présents... 

28 janvier 2020: «Pensez à 1918, à la grippe espagnole»

Lors du briefing quotidien du président des États-Unis, dans le Bureau ovale, les conversations se concentrent sur le nouveau coronavirus. Le conseiller économique en chef, Larry Kudlow, trouve qu’on exagère. Il n’arrive pas à concilier les prédictions apocalyptiques avec le fait que les marchés boursiers semblent euphoriques.

— Est-ce que tous les investisseurs du monde seraient stupides? explose-t-il. 17

Pour le président Trump et son entourage, l’apparition du coronavirus en Chine survient à un très mauvais moment. Après deux ans de guerre commerciale, les États-Unis et la Chine viennent de signer un accord préliminaire. 18 La Chine s’engage à acheter 200 milliards $ de produits américains supplémentaires. Une aubaine en pleine année électorale.

Faut-il risquer de tout bousiller en isolant la Chine?

Le conseiller adjoint à la sécurité nationale, Matthew Pottinger, fait le tour de ses contacts en Chine. Ancien journaliste, il a travaillé plusieurs années à Pékin. 

Est-ce que ce sera aussi grave que le SRAS en 2003? demande-t-il à un médecin chinois.

— Oublie 2003, répond l’autre. Pense plutôt à [la grippe espagnole de] 1918. 19

7 février 2020 : De zéro à héros

L’ophtalmologue Li Wenliang, le brave qui avait sonné l’alerte en décembre, meurt des suites du coronavirus. L’émotion est grande. Sur la plateforme Weibo, plus de 17 millions d’internautes suivent les tentatives désespérées pour le réanimer. 20 Ironie du sort, les autorités chinoises entreprennent aussitôt de transformer Wenliang en héros! Un comble pour celui qu’on accusait d’avoir publié de fausses nouvelles!

Aux États-Unis, certaines informations donnent froid dans le dos. L’entreprise Prestige Ameritech, le principal fabricant de masques américain, a signalé au gouvernement que la moitié des masques utilisés aux États-Unis proviennent de la Chine. En cas de coup dur, il est probable qu’elle va mettre fin aux approvisionnements. Les États-Unis risquent la pénurie. 21

Donald Trump est prévenu par son homologue chinois Xi Jinping que le coronavirus se répand grâce aux fines gouttelettes dans l’air bien plus que par les surfaces contaminées. Le président chinois aurait aussi évoqué un taux de mortalité cinq fois supérieur à celui de la grippe saisonnière. 22

Hélas, le président américain choisit de répéter les erreurs de la Chine en minimisant la gravité du virus.

— J’ai toujours minimisé la menace, avouera-t-il. Je ne voulais pas créer de panique.

Épilogue

Dès le 7 février, le coronavirus* a vraiment commencé son tour du monde. En Chine, on dénombre plus de 34 500 personnes infectées. Ailleurs, on signale déjà 270 cas, répartis dans 24 pays. Et ça ne fait que commencer. Au 21e siècle, le coronavirus aura mis 40 jours, pas beaucoup plus, pour faire le tour de la Terre. Jules Verne lui-même n’aurait pas pu écrire un tel scénario...

Avec le recul, il apparaît tentant de pointer les cachotteries de la Chine. 23 Sans parler de la complaisance de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il n’empêche. Jusqu’au bout, le virus se moque des petits calculs politiques de l’Humanité. Ainsi les États-Unis interrompent le trafic aérien avec la Chine dès la fin janvier. Par contre, ils attendent plusieurs semaines avant de faire la même chose avec l’Europe, ce qui aura des conséquences désastreuses.

Et il ne s’agit que d’un exemple parmi tant d’autres...

Plus tard, bien plus tard, la première ministre danoise, Mette Frederiksen, comparera la progression sournoise du virus à un exercice consistant à remplir d’eau un grand stade, mais de manière graduelle, en doublant la quantité de liquide chaque minute. Une goutte d’eau lors de la première minute. Deux gouttes d’eau à la deuxième. Quatre gouttes à la troisième et ainsi de suite. À ce rythme, le stade se remplit en 44 minutes. Pourtant, jusqu’à la 42e minute, il a l’air presque vide…

Autrement dit, lorsque vos yeux aperçoivent le danger, il est déjà trop tard. 24

* La maladie engendrée par le coronavirus ne sera surnommée «COVID-19» que 11 février 2020.

NOTES

(1) The Early Days of the Coronavirus Outbreak in Wuhan, Der Spiegel, 12 mai 2020.

(2) Wuhan Doctor : China Authorities Stopped Me Sounding Alarm on Covid, The Guardian, 26 janvier 2021.

(3) The Plague Year, The New Yorker, 28 décembre 2020.

(4) How ProMED Crowdsourced the Arrival of Covid-19 and SARS, wired.com, 23 mars 2020.

(5) How the Virus Got Out, The New York Times, 22 mars 2020.

(6) The Early Days of the Coronavirus Outbreak in Wuhan, Der Spiegel

12 mai 2020.

(7) Nine Days in Wuhan, The Ground Zero of the Coronavirus Pandemic, 

The New Yorker, 12 octobre 2020.

(8) Coronavirus : un cas de COVID-19 répertorié en France dès le 27 décembre, affirme le chef d’un service de réanimation de Seine-Saint-Denis, France Info, 3 mai 2020.

(9) Virus May Have Arrived in U.S. in December, but Didn’t Spread Until Later, The New York Times, 1er décembre 2020.

(10) The Plague Year, The New Yorker, 28 décembre 2020.

(11) Early Transmission Dynamics in Wuhan, China, of Novel Coronavirus–Infected Pneumonia, The New England Journal of Medecine, 29 janvier 2020.

(12) 25 Days That Changed the World : How COVID-19 Slipped China’s Grasp, The New York Times, 31 décembre 2020.

(13) China Delayed Releasing Coronavirus Info, Frustrating WHO, Associated Press, 2 juin 2020.

(14) Un banquet officiel au cœur de la pandémie en Chine, Libération, 5 avril 2020.

(15) Chen Weixi, Hao Wu et anonyme, 76 jours, Dogwoof, décembre 2020.

(16) Nine Days in Wuhan, The Ground Zero of the Coronavirus Pandemic, The New Yorker, 12 octobre 2020.

(17) The Plague Year, The New Yorker, 28 décembre 2020.

(18) Les États-Unis et la Chine signent un accord commercial «historique», Agence France-Presse, 15 janvier 2020.

(19) Bob Woodward, Rage, Simon & Schuster, 2020.

(20) Coronavirus Whistleblower Dies From The Disease In China, National Public Radio (NPR), 6 février 2020.

(21) The Plague Year, The New Yorker, 28 décembre 2020.

(22) Bob Woodward, Rage, Simon & Schuster, 2020.

(23) En Chine, quel bilan réel de l’épidémie de COVID-19? Courrier international, 28 janvier 2021.

(24) Denmark is Sequencing all Coronavirus Samples and Has an Alarming View of the U.K. Variant, The Washington Post, 22 janvier 2021.