La famille Dupont-Daigneault comme bien d'autres au Québec a dû prendre la décision difficile de renvoyer ou pas leurs enfants à l'école. 
La famille Dupont-Daigneault comme bien d'autres au Québec a dû prendre la décision difficile de renvoyer ou pas leurs enfants à l'école. 

Confiner ou déconfiner, là est la question

Jean-François Néron
Jean-François Néron
Le Soleil
Retourner son enfant à l’école ou le garder à la maison? Le sujet s’est répandu dans les chaumières comme la COVID au cours de la dernière semaine. Il a eu pour effet de confronter les parents à des choix parfois déchirants. Le Soleil en a discuté avec quelques-uns pour comprendre ce qui a guidé leur décision.

Famille Dupont-Daigneault: à l’école

Mathis, 6 ans, Jasmin, 9 ans, et Flavie, 11 ans, reprennent le chemin de l’école. Sans avoir été déchirante, la décision a soulevé quelques interrogations dans le couple.

«Mon chum est asthmatique chronique même s’il est en super en forme. On se demandait s’il était à risque, mais il ne devrait pas vraiment l’être», raconte Sophie Dupont. Une fois écarté l’enjeu de la santé, la décision était assez simple à prendre. 


« Évidemment, on ne souhaite pas l’attraper, mais ça ne nous inquiète pas, ajoute la maman qui effectue du télétravail, tout comme son conjoint. On aurait pu les garder parce que les trois enfants vont bien à l’école. »
Sophie Dupont

«Je pense que ça va être bon de vivre cette pandémie collectivement avec d’autres jeunes de leur âge et les enseignants, ajoute-t-elle. Je ressens le besoin pour eux de reprendre une routine et les contacts sociaux. Le confinement a eu un impact surtout sur l’humeur, la maturité du plus jeune. Il faut retrouver un sens à la vie, apprivoiser tout ça. Je vois ça comme une pratique pour l’an prochain.» 

Famille Roussel : à la maison

Cynthia Roussel a la garde de ses quatre enfants 70 % du temps. Elle a pris la décision de garder à la maison les trois d’âge primaire. L’aînée fréquente le secondaire.

«Le père travaille dans un CHSLD où il y a une éclosion. Lui, il est beaucoup en contact avec des gens qui ont la COVID. On en a longuement discuté. Entre autres, on craignait aussi que le père l’attrape et que ça se rende jusqu’à l’école», explique-t-elle au Soleil

Leur choix est basé, en partie, par le souci de protéger les autres. «C’est clair qu’ils y retournent à l’automne. Je m’étais donné jusqu’à la dernière minute. Je trouvais que c’était trop rapide, qu’il y avait trop de questions. Il y a beaucoup d’incertitudes», ajoute-t-elle. 

Elle s’en fait principalement pour l’un de ses enfants qui connaît des difficultés d’apprentissage. «Ça l’aiderait d’y retourner. Ça le stresse de ne pas passer son année. J’essaie de le rassurer.» 

La maman qui a terminé un stage en administration tout juste avant le début de la crise peut s’occuper de la marmaille. Une tâche éprouvante, mais gérable. 


« Ça se passe vraiment bien. J’essaie de prendre ça en riant, ça ne sert à rien de paniquer. Je leur apprends à faire à manger et du ménage. On a des discussions en famille. J’essaie d’intégrer l’éducation au quotidien le mieux que je peux. »
Cynthia Roussel

Famille Brousseau : à l’école

«On la renvoie, mais…» Stéphane Brousseau est bien au fait des mesures de distanciation mises en place. Il a confiance au personnel de l’école fréquentée par sa fille, Léa-Jeanne, six ans, où il a travaillé.

«Dans le nid familial douillet, c’est toujours rose. Elle voudrait rester, mais mon devoir est de l’envoyer à l’école et elle, d’y aller. Les amies imaginaires ça va faire», lance-t-il à la blague, au sujet de sa fille, qui est enfant unique.

N’empêche, il se réserve le droit de la retirer s’il juge que le milieu dans lequel elle évolue est dénaturé, trop strict. 

D’ailleurs, plusieurs ont confié au Soleil vouloir faire de même quoique disent les directives gouvernementales. 

«C’est le côté psychologique qui me fatigue. C’est ludique, c’est de la maternelle. C’est du jeu. Des “colleux”, il y en a. C’est normal. Ça va être difficile», croit-il.

«Si ça ne marche pas, je la ressors de là. Quand ma fille ne file pas, je le sais tout de suite. Si je ne la sens pas bien et malheureuse, si elle ne se reconnaît pas là-dedans, je vais la sortir.»

Famille Gingras : à la maison

Victoire, cinq ans, ne retournera pas au service de garde. Marie-Hélène Gingras la gardera près d’elle. La mère monoparentale a l’opportunité d’effectuer du télétravail. Et ça se poursuivra bien au-delà de la réouverture des écoles et CPE, le 11 mai. Elle compte donc profiter de sa situation. 

Pour Mme Gingras, l’équation est simple. «Si je tombe malade, qui s’occupera de Victoire pendant ce temps?» demande-t-elle. Évidemment, elle est consciente que sa fille devra fréquenter la maternelle à l’automne et qu’elle ne fait que différer un potentiel problème. Au moins, dit-elle, elle n’a pas à s’en soucier pendant quelques mois. 

Famille Bernier: à l’école

«Notre niveau d’inquiétude est bas et nous avons confiance dans les décisions gouvernementales.» Pascal Bernier et sa conjointe travaillent de la maison depuis le début de la crise. La réouverture des écoles leur permettra d’être plus productifs sans le petit Nicolas, six ans. Néanmoins, ce n’est pas ce qui les a convaincus de le retourner à l’école. Pour M. Bernier, c’est une simple question de «tenter» de redonner à la vie un semblant de normalité à travers cette pandémie. 

Le choix a donc été facile. Cependant, la présence marquée des grands-parents maternels dans la vie quotidienne a suscité la discussion. «Ils n’ont pas 70 ans et ils nous donnaient un coup de main. Du moment que Nicolas retourne à l’école, il ne pourra plus les voir dans le même contexte qu’auparavant. Il faudra garder ses distances. On se dit que c’est seulement pour la fin de l’année. Ensuite, on va respecter la période de 14 jours. Et ils pourront se revoir comme avant.»

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DEHORS, LA CULPABILITÉ PARENTALE

La clé : parler, parler… et encore parler, soutient une spécialiste

Les bienfaits du déconfinement chez l’enfant font l’unanimité. Mais pour plusieurs, il est craint ou simplement impossible. Peu importe la décision, la vôtre reste «la meilleure», soutient une experte consultée par Le Soleil.

«Pour la plupart des situations, c’est souhaitable de déconfiner», convient la docteure Annie Loiseau, pédopsychiatre à l’Hôpital régional de Rimouski. L’école, c’est un milieu où il y a une routine, une stabilité. Il y a une stimulation cognitive et de la socialisation. Présentement il n’y a aucune socialisation, à part virtuelle ou avec les frères et soeurs et les parents», ajoute-t-elle.

On l’a souvent dit, le déconfinement permet aussi de déceler les enfants qui subissent de la violence et des abus à la maison. Les élèves qui ont des difficultés d’apprentissage peuvent également tirer profit de ce retour hâtif.

Évidemment, les élèves ne retrouveront pas l’école dans l’état qu’elle était à leur départ à la mi-mars. Cette situation pourrait créer chez certains de l’anxiété au même titre que le confinement prolongé en a créé chez d’autres.


« Au départ, la pause scolaire était perçue comme des vacances. Au fil du temps, l’anxiété a pu s’installer, surtout chez les enfants qui sont inquiets de leur performance scolaire et étaient en situation d’échec »
Docteure Annie Loiseau, pédopsychiatre à l’Hôpital régional de Rimouski

Pas de guide

Selon cette dernière, il n’existe pas de guide sur la façon de préparer son enfant au retour en classe. «C’est difficile parce qu’il y a une part d’inconnu. Même si l’enfant regagne des repères, il en perdra d’autres. Ça va susciter de l’anxiété parce que ça ne sera pas l’école d’avant.»

La clé : parler, parler… et encore parler. «Il faut discuter avec l’enfant de ses craintes. Plus que jamais, c’est important de questionner l’enfant au retour de l’école. Pour un enfant qui a des contacts avec ses grands-parents, il pourrait avoir peur de ne plus les voir ou encore de les contaminer s’il retourne en classe. C’est ce genre de craintes qui peut surgir», donne-t-elle en exemple.

Décision personnelle

Malgré les vertus du déconfinement, la Dre Loiseau a une pensée pour les parents qui prennent la décision de garder leur enfant à la maison. «La culpabilité vient avec la parentalité», lance-t-elle, sachant pertinemment que ce sentiment pourrait gagner ceux qui voient les autres parents retourner leur enfant à l’école.

«Il peut y avoir beaucoup de jugement face à une décision, mais c’est une décision personnelle. Ça peut apporter beaucoup de bienfaits de retourner l’enfant à l’école. Par contre, il ne faut pas se sentir coupable ou craindre de garder son enfant à la maison. Il retournera à l’école à l’automne. Ce n’est pas comme s’il passait le reste de sa vie confiné. Il faut prendre la décision en raison de ses particularités familiales. La décision que le parent va prendre sera la bonne décision», conclut-elle. Jean-François Néron

*Dre Annie Loiseau est membre du conseil d’administration de l’Association des médecins psychiatres du Québec.