Le port du masque dans les commerces et les transports en commun est «fortement recommandé».
Le port du masque dans les commerces et les transports en commun est «fortement recommandé».

Comment faire du masque une norme sociale?

Le port du masque dans les commerces et les transports en commun a beau être «fortement recommandé», cette mesure est modérément, sinon peu suivie par la population, selon les régions. Pourquoi, et que faudrait-il faire pour que le port du masque en communauté devienne une norme sociale, comme l’espère le Dr Horacio Arruda? Le Soleil a posé la question à l’anthropologue médicale Ève Dubé.

«C’est une question complexe. Différents facteurs peuvent motiver les changements à adopter un nouveau comportement comme le port du masque, dont la peur de la maladie - les craintes par rapport à la COVID semblent diminuer en ce moment avec la réouverture et le déconfinement - et la perception que le nouveau comportement sera utile pour nous protéger ou protéger les gens que l’on aime», alors qu’il est surtout recommandé pour protéger les autres de nous, explique Mme Dubé, chercheuse au Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval (axe maladies infectieuses et immunitaires) et à l’Institut national de santé publique du Québec.

Ève Dubé souligne qu’on est actuellement dans une période «où on sent un relâchement avec la réouverture, les gens sont contents, ils ont peut-être moins peur et sont peut-être moins motivés à porter le masque».

Selon elle, il est possible aussi que les messages du début de la pandémie où l’on recommandait de ne pas porter le masque «aient pu entraîner une certaine confusion dans la population quant à l’utilité et les bénéfices du port du masque». 

«D’autant plus que jusqu’à maintenant, le masque est associé à la maladie», expose l’anthropologue médicale, rappelant qu’au Québec, on porte un masque à la clinique ou à l’hôpital quand on est symptomatique, «pas quand on est en santé dans le métro». «Changer ces perceptions-là, ça ne se fait pas du jour au lendemain», dit-elle.

Pour que le masque devienne une norme, comme il l’est dans de nombreux pays asiatiques, il faut qu’il y ait une pression sociale, «un peu comme pour le tabac où les gens sont beaucoup moins tolérants envers les fumeurs qui doivent s’éloigner alors qu’il n’y a pas si longtemps, on pouvait fumer sans problème sur les terrasses», illustre la chercheuse. 

«Mais pour qu’il y ait pression, il faut qu’une majorité porte le masque, alors ceux qui ne le portent pas se sentent moins confortables. Si on est seul à porter le masque, tous les regards se tournent vers nous, et l’inverse est vrai», observe-t-elle.

Facile d’accès

Autre déterminant : le masque doit être facile d’accès. «Dans certains pays d’Europe [en Autriche et en Pologne, notamment], ils ont installé des distributrices de masques à des endroits stratégiques et ça semble avoir bien fonctionné», note Ève Dubé.

«Sinon, on peut miser sur la promotion de la norme, par des campagnes de communication, l’utilisation de personnalités reconnues qui portent le masque pour donner l’exemple, et les comportements vont suivre, [comme] on l’a vu pour le casque à vélo, mais c’est plus long» avant d’avoir des résultats, mentionne encore Mme Dubé. 


« Pour qu’il y ait pression, il faut qu’une majorité porte le masque, alors ceux qui ne le portent pas se sentent moins confortables. Si on est seul à porter le masque, tous les regards se tournent vers nous, et l’inverse est vrai »
L’anthropologue médicale Ève Dubé

Rendre le port du masque obligatoire et imposer des pénalités en cas de non-conformité serait évidemment «un puissant levier» et permettrait d’obtenir des changements beaucoup plus rapidement dans les comportements, convient la spécialiste, citant l’exemple de l’interdiction de fumer dans les lieux publics. «C’est sûr que quand on dit que c’est obligatoire, ça change la perception», dit-elle.

Par contre, «ça entraîne d’autres enjeux éthiques et légaux», notamment quant à la surveillance et aux conséquences si le comportement n’est pas adopté, souligne Mme Dubé. 

«Si on dit que c’est obligatoire dans les magasins, mais que ce sont les propriétaires des magasins qui sont obligés de faire appliquer la loi, ça les met dans une position difficile», illustre la chercheuse, qui se demande aussi si on est prêt à «mettre des policiers à la chasse aux personnes qui n’ont pas de masque». «Et il y a tous les enjeux d’équité, d’accès aux masques pour les groupes plus vulnérables», ajoute-t-elle.

«Pour l’instant, il n’y a pas de stratégies démontrées efficaces dans la littérature scientifique [pour que le masque devienne une norme sociale]. Il faut donc s’appuyer sur des exemples avec d’autres comportements», résume Ève Dubé.

La semaine dernière, des médecins ont demandé à Québec de rendre obligatoire le port du couvre-visage pour les plus de 12 ans dans les milieux fermés et les espaces extérieurs où la distanciation physique est difficile à respecter.

Le fait de se couvrir le visage constitue une mesure peu coûteuse et dont l’efficacité a été démontrée pour réduire la propagation de la COVID-19 et éviter une deuxième vague potentiellement meurtrière pour la population et le milieu de la santé, ont-ils plaidé.

Le directeur national de santé publique a dit lors du point de presse de jeudi dernier qu’il n’excluait pas de rendre obligatoire le port du couvre-visage (dans le transport en commun, notamment, comme Toronto a décidé de le faire), mais qu’il préférait attendre les conclusions des experts d’ici et d’ailleurs, «qui regardent les pour et les contre».

Le premier ministre François Legault a de son côté souligné que «rendre obligatoire, ça suppose des pénalités». «Ça suppose d’avoir une police qui va vérifier tout ça. Donc, nous on fait le choix de dire : on le suggère fortement, mais on ne le rend pas obligatoire. C’est le choix qui est proposé par la santé publique, et que j’appuie», a-t-il déclaré jeudi.

En entrevue ce soir-là avec le journaliste Patrice Roy de Radio-Canada, le président de l’Association des médecins microbiologistes infectiologues du Québec, le DKarl Weiss, a condamné la décision des autorités de ne pas rendre le port du masque obligatoire. 

«C’est la seule mesure qui a été démontrée comme étant particulièrement efficace contre un virus transmis principalement par les voies respiratoires», a-t-il plaidé, soulignant que 126 pays avaient instauré le masque de façon obligatoire et que «la majorité de ces pays ont bien maîtrisé, même très bien maîtrisé l’épidémie, ce qui est loin d’être le cas au Québec».

«On a le feu dans la maison et on se demande encore s’il faut appeler les pompiers. Si on veut continuer un déconfinement adéquat, il va falloir porter un masque», a insisté le Dr Weiss, qui ne réclame pas pour autant un «port policier du masque». Les policiers pourraient même distribuer des masques plutôt que des amendes, a-t-il suggéré.