Pour la première fois de ma carrière, j’observe que mes collègues et moi sommes inquiets pour notre propre santé», dit Jennie Boutet, infirmière clinicienne aux soins intensifs pédiatriques du Centre hospitalier de l’Université Laval.

[AU FRONT] Jennie Boutet, infirmière: «Nous avons l’impression d’aller à la guerre»

Partout, des travailleurs et travailleuses sont au front malgré l’arrêt d’un nombre incalculable d’activités sociales, culturelles et économiques. Les médias membres de la Coopérative nationale de l’information indépendante amorcent aujourd’hui une série de portraits de ceux pour qui il n’y a ni isolement à la maison ni télétravail. Ces héros du quotidien qui tiennent le fort dans nos vies chamboulées.

Les «anges gardiens de la société» comme les surnomme le premier ministre, François Legault, depuis le début de la crise sont à même de constater l’étendue de la situation sur le terrain. Jennie Boutet fait partie de ces nombreux professionnels de la santé qui se relaient pour le bien commun. À 44 ans et une vingtaine d’années d’expérience derrière elle, l’infirmière clinicienne aux soins intensifs pédiatriques du Centre hospitalier de l’Université Laval (CHUL) a été témoin de toutes sortes de situations. Or, elle qualifie la crise de la COVID-19 comme l’une des plus difficiles qu’elle aura eu à vivre dans sa carrière. 

Q  Depuis le début de la crise, à quoi ressemble votre quotidien à l’hôpital?

Pour l’instant les soins aux patients n’ont pas changé. Nous sommes tous un peu sur le qui- vive. Les inquiétudes du personnel sont palpables, l’ambiance fébrile, mais nos gestionnaires et l’équipe de prévention des infections nous gardent au courant presqu’en temps réel et assistent à plusieurs rencontres par jour. En arrière-scène par contre, une importante équipe se mobilise à une vitesse extraordinaire afin que nous soyons prêts pour l’éventuelle crise. Naturellement, ayant à être au front, il reste quand même une anxiété face à l’inconnu et nous craignons d’être contaminés ou d’être vecteurs pour nos enfants et conjoints. 

Q  Est-ce que la situation actuelle vous rappelle d’autres événements semblables à celui que nous sommes en train de vivre? 

R  Ayant vécu le SRAS et la H1N1, nous pouvons dire que la préparation était semblable, mais jamais la situation n’a été aussi inquiétante. Le SRAS ne s’est pas rendu jusqu’à nous et la H1N1 a été contrôlée par la vaccination massive de la population. Ce qui est inquiétant avec la COVID-19, c’est que la seule façon de contrôler sa propagation repose sur la bonne foi de la population et sa volonté de respecter les consignes mises en place.

Q  En tant que professionnelle de la santé, quel sentiment éprouvez-vous face au fait d’être au front pour aider les gens? Le premier ministre, François Legault, vous qualifie d’«anges gardiens de la société», comment vous qualifieriez-vous en ces temps de crise?

R  Pour la première fois de ma carrière, j’observe que mes collègues et moi sommes inquiets pour notre propre santé. Nous avons vraiment l’impression d’aller à la guerre. Les gens ne respectent pas toutes les règles. Plus il y a de malades, plus le risque est grand pour nous. Nous avons peur de tomber au combat et ne pas pouvoir donner les soins nécessaires à tous les patients pendant cette pandémie. Nous avons vraiment besoin de l’appui de la population en ce moment. Si tout le monde respecte les consignes, ça va faire une énorme différence. 

Je me qualifie comme une infirmière dévouée qui va faire son travail du mieux qu’elle peut jusqu’au bout, en espérant que nous passions tous à travers de cette crise sans trop de dommages. Je suis une humaine, une maman, une belle-maman, une conjointe, une sœur, une fille, une amie et malgré mon choix de carrière que j’adore, je n’ai jamais demandé d’aller à la guerre et ma famille non plus. C’est le respect des consignes par la population qui va me permettre de faire mon vrai travail : soigner et sauver les gens.


« Il n’y a pas de mot pour la colère face aux gens qui prennent les consignes à la légère »
Jennie Boutet, infirmière

Q  En tant que professionnelle de la santé, quel message souhaiteriez-vous faire parvenir à la population pour minimiser le nombre de gens que vous auriez à sauver?

R  Restez à la maison et respectez les consignes. Peu importe ce que vous en pensez, aidez-nous à vous aider. Vaut mieux en faire plus que le regretter. Protégez-vous et protégez-nous; personne ne veut perdre un membre de sa famille, un enfant, un voisin ou un ami. 

Q  Est-ce qu’il y a une image qui décrirait bien ce que vous vivez actuellement? Assiste-t-on plutôt à un vent de panique, de solidarité, d’empathie, etc.?

R  Il n’y a pas d’image qui puisse exprimer ce que nous ressentons. Il n’y a pas de comparaison ni de mots pour décrire l’anxiété que nous vivons présentement face à la situation, face à notre santé future et face aux heures que nous aurons à travailler sans voir nos enfants et familles. Il n’y a pas de mot pour la colère face aux gens qui prennent les consignes à la légère, quand nous travaillons déjà sans arrêt pour tenter de les sauver. Nos rencontres sur la COVID-19 finissent dans le silence et chacun retourne au travail, un peu plus triste. Je n’ai pas de mots et c’est rare que ça m’arrive…