L'ancien premier ministre du Québec, Philippe Couillard, recommande à son successeur de se munir d'une sorte de périscope politique, en mettant sur pied dès maintenant une cellule de sortie de crise, destinée à anticiper les décisions à prendre quand la tempête se sera calmée.
L'ancien premier ministre du Québec, Philippe Couillard, recommande à son successeur de se munir d'une sorte de périscope politique, en mettant sur pied dès maintenant une cellule de sortie de crise, destinée à anticiper les décisions à prendre quand la tempête se sera calmée.

COVID-19: Philippe Couillard réclame une cellule de sortie de crise

Expert reconnu dans le domaine de la santé, l'ex-premier ministre Philippe Couillard a accepté de faire une entorse à la réserve qu'il s'était imposée depuis octobre 2018, afin de commenter l'impact de la pandémie de coronavirus au Québec, une crise sanitaire d'une ampleur jamais vue.

En passant, il s'est permis de formuler quelques recommandations au premier ministre François Legault sur l'approche à adopter pour que le Québec émerge de cet épisode tragique sans trop d'égratignures.

Car dès maintenant, son gouvernement doit s'atteler à la tâche d'appréhender «ce qui s'en vient», estime celui qui a dirigé le Québec de 2014 à 2018, dans une entrevue exclusive à La Presse canadienne, publiée lundi, première sortie politique dans les médias depuis sa cuisante défaite d'octobre 2018.

En situation de crise, comme celle qui secoue présentement le Québec et le monde entier, les gouvernements doivent parer au plus pressé, pris dans la tourmente des décisions à prendre au quotidien, le nez collé à la vitre.

Or, ce n'est pas suffisant, soutient-il, car il faut, en parallèle, préparer déjà la suite des choses, même si la crise ne fait que commencer.

Il recommande donc à son successeur de se munir d'une sorte de périscope politique, en mettant sur pied dès maintenant une cellule de sortie de crise, destinée à anticiper les décisions à prendre quand la tempête se sera calmée.

«Il faut quelqu'un quelque part, ou un petit groupe de personnes, qui regarde au périscope, qui regarde bien ce qui se passe ailleurs, ce qui s'en vient, ce qui est devant nous, et peut-être guider le gouvernement dans les choix qui sont à faire, les choix de sortie de crise», propose l'ancien premier ministre, qui s'apprête à donner un nouveau tournant à sa carrière.

Maintenant âgé de 62 ans, M. Couillard agira désormais à titre de consultant et conseiller principal auprès du bureau de Montréal de la firme d'avocats Dentons, une des plus grandes au monde, avec 183 bureaux répartis dans 75 pays. Il prodiguera ses conseils et sera amené à prononcer des conférences partout dans le monde dans ses champs d'expertise, incluant la santé.

À propos de la pandémie actuelle de coronavirus, il insiste pour dire que le Québec doit rapidement dépasser la «vision opérationnelle quotidienne», pour aller «au-delà de l'horizon» immédiat, se projeter «plus loin dans le temps», penser déjà aux leçons à tirer, et, enfin, prévoir dès maintenant «à partir de quel moment on relâche un peu» la pression, décision délicate entre toutes.

Pour l'heure, ce moment doit être repoussé, car il est convaincu qu'«il faut maintenir l'intensité des mesures» restrictives déployées jusqu'à maintenant.

Éloges envers Legault

Pour l'essentiel, cependant, l'ancien chef libéral ne tarit pas d'éloges envers son successeur et ancien rival, passé maître dans la manière de gérer la crise de la COVID-19, dont les conséquences sont encore difficiles à évaluer.

«Comme Québécois, je suis assez fier de la façon dont notre État, notre gouvernement, a réagi en cette période difficile», commente M. Couillard, ajoutant que le temps n'était pas à la partisanerie.

Médecin et ancien ministre de la Santé pendant cinq ans, il approuve donc sans réserve l'approche gouvernementale retenue, à savoir d'avoir imposé à la population, un peu avant tout le monde, des consignes strictes liées notamment à la fermeture des lieux publics, à l'interdiction des rassemblements et au confinement.

C'était certainement «la bonne façon de faire» les choses, selon lui.

Il éprouve la même confiance à l'égard du directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, et toute son équipe, «des gens de calibre international», qu'il a côtoyés dans son ancienne vie.

«Beaucoup d'autres États dans le monde seraient heureux de les avoir à leur disposition», en pareille circonstance, selon lui.

Le réseau tiendra le coup

Malgré le climat de morosité et d'inquiétude qui règne au Québec depuis que le virus s'y est installé, M. Couillard se fait rassurant pour l'avenir immédiat.

Il est d'avis que malgré la pression énorme attendue sur le réseau de la santé au cours des prochains mois, avec une éventuelle explosion du nombre de personnes atteintes, le système de santé du Québec tiendra le coup.

«J'ai une grande confiance dans la capacité du réseau de s'ajuster», de s'adapter au nouveau contexte qui prévaut, dit-il, saluant au passage le dévouement du personnel du milieu hospitalier.

Un jour, l'épidémie va finir par se résorber, et le Québec «est, ma foi, capable, je crois, de résister aux pressions énormes qu'il va y avoir», tant sur le plan des finances publiques, de l'économie, que celui du réseau de la santé, qui a eu son lot d'épreuves ces dernières années.

Sur fond de retour forcé à l'équilibre budgétaire, le règne de M. Couillard a été marqué par d'importantes compressions budgétaires, notamment en santé.

Dès son arrivée au pouvoir, en avril 2014, il avait décrété des compressions budgétaires de l'ordre de 3,7 milliards $ à l'appareil de l'État. En santé, les coupes ont atteint 219 millions $ en 2014, 450 millions $ en 2015 et 247 millions $, en 2016.

Quoi qu'en disent encore ses détracteurs, associant sa gouverne à un régime d'austérité, M. Couillard maintient que c'était la chose à faire.

«Aujourd'hui, tout le monde en récolte les fruits», est persuadé M. Couillard.

C'est cette stratégie passée qui permet aujourd'hui au gouvernement Legault de «dépenser de façon beaucoup plus importante» que prévu, pour soutenir l'économie et le réseau de la santé, une opération qui risque d'amputer le trésor public de plusieurs milliards de dollars dans les prochains mois.

«On s'est donné les moyens de le faire, il faut que ce soit une chose qu'on garde en mémoire», selon lui.

Malgré les critiques, il assume totalement les choix budgétaires difficiles «tout à fait justifiés» faits dans le passé.

«Heureusement qu'on est allé de façon décisive, parce que là, maintenant, les marges de manoeuvre existent», observe l'ancien premier ministre, réaffirmant que le but de l'exercice était de réduire le rythme de croissance annuelle des dépenses, sans toucher aux services directs à la population.

Grâce à cette approche budgétaire disciplinée, il ne serait d'ailleurs pas surpris de voir le Québec traverser cette épreuve plus facilement qu'ailleurs au Canada, vu qu'il s'est donné «des moyens et des marges de manoeuvre qui nous permettent d'absorber ça [la crise de la COVID-19], peut-être mieux que les autres provinces canadiennes», a-t-il fait valoir.

Un avant et un après

Chose certaine, «il y aura un avant et un après» la pandémie de coronavirus.

M. Couillard est d'avis que la crise actuelle va changer beaucoup de choses dans nos vies et qu'il faudra savoir tirer les leçons qui s'imposent.

Sur le plan de la fiscalité, par exemple, les gouvernements devraient, selon lui, songer à offrir à tous les citoyens un revenu minimum garanti, pour éviter que certains d'entre eux se retrouvent sans emploi et sans revenu en temps de crise.

Les pratiques médicales sont aussi appelées à se transformer. La télémédecine, soit les consultations à distance par téléphone, «il faut conserver ça», même une fois l'épidémie passée.

Dans une perspective plus large, la pandémie révèle toute «la fragilité de notre monde», aux prises avec une économie mondialisée comme jamais, donc dépendante d'autres pays.

On découvre par exemple la «fragilité des chaînes d'approvisionnement» complexes et internationales, ce qui devrait nous amener à privilégier désormais les circuits courts de production agroalimentaire.

Aux Québécois, il conseille de se concentrer sur le message gouvernemental et de se fier uniquement aux informations validées. Il a voulu leur lancer le message suivant: «Il faut garder la tête froide, également un fond d'optimisme et surtout de l'humanisme».