Un hôpital «sous haute tension». Voici comment un cardiologue d’expérience perçoit son milieu de travail à l'IUCPQ depuis quelques semaines.
Un hôpital «sous haute tension». Voici comment un cardiologue d’expérience perçoit son milieu de travail à l'IUCPQ depuis quelques semaines.

COVID-19: l’IUCPQ, un hôpital «sous haute tension»

Émilie Pelletier
Émilie Pelletier
Le Soleil
Un hôpital «sous haute tension». Voici comment un cardiologue d’expérience perçoit son milieu de travail depuis quelques semaines. Avec des éclosions qui ne cessent de gagner du terrain dans plusieurs départements, des employés craignent que la transmission ne se poursuive à l’intérieur de l’établissement, alors que l’opération de dépistage massif ne doit débuter que lundi.  

 «Comme professionnels, on est très inquiets», lâche le Dr Gilles O’Hara, un cardiologue en poste depuis 28 ans à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ), anciennement l’Hôpital Laval.  

Depuis le début de la deuxième vague, pas moins de 83 employés ont reçu des résultats positifs. À ce jour, 55 sont toujours en quarantaine, dont 37 sont atteints de la COVID-19. Chez les patients, 26 sont hospitalisés présentement, desquels trois sont aux soins intensifs.   

Pourtant, même si les premiers cas sont apparus il y a environ trois semaines, ce n’est qu’à partir de lundi prochain que l’établissement procédera à un dépistage massif au sein des employés et de tous les usagers de l’établissement, une recommandation de la Direction régionale de santé publique. Des délais que déplorent certains médecins. 

«C’est évident qu’on a une éclosion importante et on dira ce qu’on voudra, il y a plus de transmission communautaire, alors oui il y en a de la transmission à l’intérieur de l’hôpital», observe le Dr O’Hara.  

Hôpital «COVID»? 

Son collègue pneumologue, le Dr Simon Martel, et lui-même s’entendent sur une chose. Ils ne s’en cachent pas : le fait que l’IUCPQ soit un hôpital désigné pour recevoir des patients qui présentent des complications liées à la COVID-19 pourrait avoir contribué aux éclosions.  

«On préconisait de recevoir des "patients COVID” qui nécessitent nos soins aussi. Mais de recevoir des patients qui n’ont pas besoin de notre niveau d’intervention, ce n’était peut-être pas une bonne idée, si ça limite notre offre de soins qui ne sont pas offerts ailleurs dans la province», pointe Dr Martel.  

«Les gens de la communauté devraient être traités dans un hôpital général et que nous, on se concentre sur nos spécialités», appuie le Dr O’Hara.  

S’il s’inquiète pour les patients, le cardiologue avoue aussi avoir peur pour sa propre santé, lui qui est âgé de 61 ans. «Quand je rentre le matin, je vous avoue que j’ai une inquiétude que je n’avais pas avant. C’est la même chose du côté de certains collègues», laisse-t-il tomber.  

«Planification énorme» et attente  

Pour le Dr Gilles O’Hara, le dépistage massif aurait dû se faire «plus vite». «Les administrateurs nous ont expliqué qu’il y avait plusieurs contraintes et qu’il ne pouvait pas se faire avant». 

Aux dires du pneumologue Simon Martel, les délais ne sont en effet pas «optimaux». «On est confrontés à des “patients COVID” au quotidien, il y a des éclosions dans plusieurs unités. Je suis déçu du délai [avant le dépistage], on s’est offert pour faire prélèvements, passer des téléphones pour donner des résultats, mais malheureusement ça n’a pas eu le succès escompté», déplore-t-il. 

De plus, la capacité d’analyse des tests dans les laboratoires est «laborieuse», dévoile-t-il. «Une faille importante» qui se révèle, selon lui. Dans une lettre ouverte publiée samedi, la présidente du conseil des médecins, dentistes et pharmaciens de l’IUCPQ, Dre Marie-Hélène LeBlanc, dénonçait que «des dépistages de la COVID-19 sont en cours, mais les résultats accusent des délais inacceptables, faute de capacité d’analyse», une situation qui «étale au grand jour l’incapacité systémique amenée en 2017 par la centralisation OPTILAB». 

«C’est une planification énorme», explique pour sa part Valérie Lefrançois, responsable des communications de l’IUCPQ par intérim. Les 12 et 13 octobre, entre 1200 et 1300 personnes (usagers et employés) seront dépistées.  

«Il y avait déjà du dépistage dans les secteurs concernés par des éclosions, mais pour le faire sur deux jours, on a besoin des ressources nécessaires à l’interne», précise-t-elle. On prévoit d’ailleurs être en mesure de rendre les résultats des tests en 24 heures.  

N’empêche, Dr O’Hara mentionne que cela faisait un moment déjà que le personnel demandait un dépistage massif. Lorsque l’annonce a été faite, jeudi, les médecins approuvaient la décision avec unanimité, «comme on l’a rarement vu».  

«Il y a des déplacements dans l’hôpital, alors oui il y a eu des dépistages dans des unités, mais c’est une bonne idée d’aller chercher un portrait global», affirme le pneumologue Simon Martel. 

«Malheureusement, ça peut faire mal en perte de personnel, mais si on laisse la situation s’envenimer, il y aura toujours du personnel retiré du travail, d’autres éclosions et c’est ça qu’on veut freiner», ajoute-t-il.  

Conséquences 

En attendant, les délais pour en arriver à un dépistage massif auront eu des conséquences pour les opérations de l’hôpital, selon les médecins. Le nombre de salles d’opération a été réduit en chirurgie cardiaque cette semaine. Au bloc opératoire, on ne rencontrait des patients que dans cinq salles sur 10.  

Même si les chirurgies urgentes ont toujours lieu, d’autres rendez-vous, «semi-urgents» ont été repoussés, rapporte le cardiologue. «On essaie de tous travailler dans le même sens pour les patients. Mais on se trouve à devoir annuler des rendez-vous et à rencontrer des patients par téléphone. Évidemment, on ne reportera pas ceux qui doivent recevoir des soins, mais si on peut les traiter sans qu’ils se présentent à l’hôpital on le fait.»   

«Quels patients peuvent être reportés, lesquels peuvent être suivis à distance, lesquels doivent venir sur place? Ça amène une gestion supplémentaire et des décisions épineuses», témoigne Dr Simon Martel, rappelant que dans certaines situations, «ce n’est pas facile d’avoir l’heure juste par téléphone».  

Du côté de l’IUCPQ, on a dévoilé un nouveau plan de modulation des activités, qui entrera en vigueur la semaine prochaine. Quatre salles sur cinq seront disponibles, ce qui correspond au «fonctionnement prévu selon le plan établi pour l’automne». La semaine dernière, le retrait de 11 infirmières avait forcé l’administration à ne fonctionner qu’à trois salles.