COVID-19: le doc qui dérange

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
«Ouvrez tout!» «Se tasser à deux mètres en croisant quelqu’un sur le trottoir, les allées à sens uniques à l’épicerie, les employés de pharmacie portant masque et visière, la distanciation des enfants à l’école, ça ne sert à rien. C’est de l’hystérie collective.» Sur Twitter, le Dr Mathieu Bernier dérange. Ses tweets provoquent, il le sait. Et il s’assume. Entrevue avec un médecin d’urgence qui revendique le droit de critiquer le gouvernement et la santé publique s’il juge que leurs mesures «n’ont pas d’allure».

«J’ai dit à la blague à quelqu’un qui critiquait les partys de COVID: en passant, un grand party de COVID de jeunes en bonne santé à l’échelle de toute la province immuniserait beaucoup de monde et ferait peu de morts, just saying. La personne en question a été extrêmement fâchée et ça m’a valu beaucoup, beaucoup de messages haineux», raconte le Dr Bernier, qui pratique à l’urgence et aux soins intensifs de l’Hôpital de Gaspé, une des régions les moins touchées par la COVID-19.

Le médecin a fini par effacer ce tweet incendiaire, fatigué de recevoir autant de messages haineux. «C’était rendu une centaine par jour! Dire quelque chose à contre-courant sur Twitter, ça amène tout un lot d’insultes. L’anonymat de la plupart leur enlève tout filtre», explique-t-il.

Mais il en faudra plus pour faire taire le médecin. «Trudeau répète: ‘nous voulons protéger les travailleurs’. Suggestion: retirez du travail ceux avec facteurs de risque. Laissez les autres travailler normalement, sans précaution spéciale. Laissez-les s’infecter et s’immuniser», a-t-il écrit dernièrement. 

À quelqu’un qui lui disait qu’à moins d’envisager une spécialisation en santé publique ou en infectiologie, il devrait utiliser son devoir de réserve, Mathieu Bernier a répondu: «Pas question! Je compte militer pour ce que je crois le plus bénéfique!»

En entrevue, le Dr Mathieu Bernier est plus nuancé que sur les réseaux sociaux. Érudit, il étaie sa pensée avec éloquence. 


« Ce n’est pas moi qui gère la santé publique. Moi, je suis sur Twitter pour chialer entre mes gardes à l’urgence, ce qui ne m’empêche pas d’appliquer moi-même tout ce qu’a dit le Dr Arruda et de le recommander aux patients. Mais ça ne m’empêchera pas de le critiquer, par exemple »
Dr Mathieu Bernier

«Quand on a une crise d’État qui concerne tout le monde, un médecin ne parle pas juste comme médecin, il parle aussi comme citoyen. On est dans une démocratie, et quand on trouve qu’il y a quelque chose qui n’a pas d’allure dans l’État, bien il faut qu’on le dise», plaide le médecin, conscient que ses propos peuvent rendre du monde «mal à l’aise». «Mais moi, je suis bien à l’aise avec ça. Les recommandations de santé publique, ça peut être sujet à débat. Sans débat, on n’ira pas loin.»

Quand le premier ministre François Legault a déclaré le confinement, le Dr Mathieu est de ceux qui ont applaudi, parce qu’à ce moment, «avec les données qu’on avait, c’est ce que la science nous disait de faire et je trouvais ça absolument nécessaire». 

«Mais je pense que quand on a de nouvelles connaissances, il faut qu’on s’y adapte, et si on voit que le gouvernement ne suit pas, qu’il se fie plus à l’émotion des gens, je pense que c’est bien de sortir des arguments rationnels et d’essayer de déprogrammer cette peur-là qui est peut-être devenue hors de proportion», estime-t-il.

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Dr. Mathieu Bernier

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Suivre la science

Au début du confinement, les données de l’OMS suggéraient qu’on était face à un virus avec une mortalité de 3% ou 4%, tous âges confondus, rappelle le médecin. Le confinement s’imposait donc pour éviter le débordement des hôpitaux, «pas pour empêcher les cas de COVID-19 de survenir». 

«La majorité d’entre nous va l’avoir, moi le premier parce que je travaille dans un hôpital. […] Maintenant qu’on sait que la courbe est aplatie, que le virus est suffisamment ralenti [dans les régions], qu’on a de la place dans les hôpitaux [sauf à Montréal], ça ne sert à rien de conserver les mêmes mesures de confinement. Si on continue à garder nos entreprises fermées, on n’a plus de bénéfices, on ne gagne rien, on fait juste ralentir l’épidémie davantage», analyse le médecin.

Pire, «on fait des dégâts ailleurs en maintenant le confinement». Le Dr Bernier rappelle que des gens ont arrêté de consulter à l’urgence par crainte d’attraper la COVID-19, que les consultations en psychiatrie ont commencé à augmenter, que le taux de chômage a grimpé — «et on sait qu’une hausse de 1% du taux de chômage, historiquement, ça s’accompagne d’une hausse de 0,7% à 0,8% des suicides annuels» — et qu’on va éventuellement devoir payer le déficit que fait l’État sous forme de coupures dans nos services sociaux et notre filet social. 

«Ça aussi, ça va faire des morts un peu camouflés, à long terme, qui ne passeront pas nécessairement dans les journaux. C’est morbide finalement de rester confiné trop longtemps», dit le médecin. 

Moins pire qu’une grippe en bas de 50 ans

«Quand je dis ‘ouvrez tout’, ce que je dis, c’est que la majorité de la population n’a pas plus de risques s’ils attrapent la COVID que s’ils attrapent l’influenza. Ce sont des statistiques qui ont été publiées par l’Institut Pasteur, mais il y a d’autres études de plus en plus qui commencent à corroborer ça», souligne le Dr Bernier.

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«Au début, rappelle-t-il, il n’y avait que la Chine de touchée, et on n’avait pas beaucoup de connaissances sur le virus. Pour calculer, l’OMS prenait le nombre de morts divisé par le nombre de cas multiplié par 100 pour avoir un pourcentage qu’on appelle le taux de mortalité du virus. Mais après, on s’est aperçu graduellement que la vraie prévalence, c’est-à-dire à quel point le virus est répandu, est plus grande que le nombre officiel de cas. 

«Au Québec, le Dr Arruda a dit qu’il pensait qu’il y avait à peu près 10 fois plus de vrais cas que de cas officiels, que 4% ou 5% de la population aurait été infectée, ce qui ferait 300 000 ou 400 000 personnes atteintes de COVID, alors qu’en ce moment (lundi), on est à 30 000 cas confirmés. Donc si on considère que le virus est 10 fois plus répandu que ce qu’on pensait, ça veut dire qu’il a forcément un taux de mortalité 10 fois moindre. Le 3% de mortalité que prévoyait l’OMS au départ, donc, ressemblerait plus à un 0,3%», expose le médecin.

Pas égaux devant la COVID-19

Ce qui est intéressant avec les données de l’Institut Pasteur, selon lui, c’est qu’elles séparent les taux de mortalité en tranches d’âge. «Ce qu’on constate, c’est que le virus est un virus gériatrique, tueur d’aînés. Chez les enfants et les ados, le taux de mortalité est de trois à 10 fois moins dangereux que la grippe saisonnière. […] Et quand on arrive à l’âge de 50 à 60 ans, la COVID rejoint un peu l’influenza, à peu près sur un pied d’égalité en termes de dangerosité ou de risques d’en mourir. Puis, passé l’âge de 60 ans, il y a comme une escalade flamboyante, où la COVID devient des dizaines de fois plus dangereuses que l’influenza», observe le Dr Bernier. 

Ce sont surtout chez les personnes qui ont des comorbidités, qui souffrent d’hypertension ou qui ont des antécédents cardiovasculaires (ce qu’on voit souvent avec l’âge), par exemple, que le virus semble faire des ravages. 

«Une des explications, c’est que le virus a, à sa surface, une protéine, la protéine S, qui est une clé qui va aller se connecter sur un récepteur situé sur les cellules humaines, l’ACE2, qui fait partie du système de contrôle de la pression artérielle. C’est un virus qui aime les corps humains qui ont un dérèglement de la pression artérielle, parce que ce récepteur-là est sa porte d’entrée pour les attaquer», vulgarise le Dr Bernier, ajoutant que la santé métabolique semble aussi être en cause, alors que l’obésité et le diabète apparaissent de plus en plus comme des facteurs de risque.

Vaccin et immunité collective

Pour le Dr Bernier, le scénario idéal serait bien sûr qu’on ait un vaccin «demain matin». «On aurait jamais besoin d’immunité collective […]. Mais la recherche sur les vaccins, c’est une des recherches scientifiques les plus lentes et les plus difficiles», rappelle-t-il. Selon lui, l’immunité collective risque d’arriver avant le vaccin «parce qu’un vaccin, ça avance à pas de tortue, alors que le virus avance comme une fusée». 


« J’ai l’impression que vous et moi, on ne sera pas capable de se laver les mains et de se masquer assez pour ne pas l’attraper jusqu’à ce que le vaccin arrive. »
Dr. Mathieu Bernier

À propos du débat sur la durée de l’immunité, le Dr Bernier souligne que la plupart du temps, quand on survit à une maladie infectieuse, on garde une mémoire immunitaire. 

«Cette immunité-là, elle peut être vaincue si le virus est capable de changer les protéines à sa surface ou de se déguiser pour ne plus être reconnu, explique-t-il. L’influenza change de masque, de costume à tous les ans, mais les coronavirus, ils ne sont pas bons pour faire ça. Ils font des mutations comme tous les virus, mais ils ont de la misère à changer les petites protéines [la couronne de piquants à leur surface], ce qui veut dire qu’on aurait des chances que le virus ne soit pas capable d’échapper à notre immunité, et que si on le réattrape plus tard, notre système immunitaire serait capable de le reconnaître, comme ça c’est vu par exemple pour le MERS et le SRAS, deux dangereux coronavirus pour lesquels on sait qu’il y a de l’immunité qui dure deux, trois ans, peut-être plus.»

Et si le coronavirus nous donne une immunité pendant deux ou trois ans, «ce serait génial, parce que dans deux ou trois ans, on va peut-être avoir notre vaccin et se débarrasser une bonne fois pour toutes de ce virus», espère le médecin, conscient qu’il ne faut cependant pas qu’on contracte le virus «tous en même temps». 

«Si on ouvre nos commerces, mais que les gens se distancient de deux mètres, que les gens se mettent à porter des masques, si on continue de se laver les mains, on peut réussir à avoir une économie qui fonctionne, une diminution du taux de chômage et du suicide, et, en même temps, le virus va accélérer un peu, ce qui aura le désavantage qu’il va y avoir plus de cas dans les hôpitaux, mais l’avantage qu’il va y avoir plus d’immunité», analyse le Dr Bernier. 

Confinement à géométrie variable

Selon lui, les mesures de confinement devraient être «à géométrie variable», pas du «one size fits all» comme on a fait depuis le 13 mars. «C’est sûr que quand on parle de ça, il sort toujours le mot ‘discrimination’. Mais moi je préfère appeler ça de la protection selon l’âge que de la discrimination selon l’âge», dit-il.

«On devrait peut-être dire aux gens : s’il n’y a personne dans votre domicile qui est à risque [obèse, diabétique, âgé, hypertendu...], ben bon sang, déconfinez-vous, allez l’attraper, ce n’est pas grave, vous ne serez pas hospitalisé, et faire l’inverse avec les personnes à risque, leur expliquer que, pour vous, c’est peut-être une bonne chose de ne pas être en contact avec les petits-enfants tout de suite, attendez qu’ils l’aient eu et qu’ils soient immunisés et, en attendant, faites-vous livrer votre épicerie et vos médicaments à la maison», suggère le Dr Bernier, tout en convenant que les personnes âgées devraient elles aussi avoir la liberté de choix et décider quels risques elles veulent prendre.

Le Dr Bernier insiste : «Les gens que cette maladie-là ne menace pas particulièrement, qu’ils retournent au travail, qu’ils sortent, qu’ils s’amusent, pour leur santé mentale, mais aussi pour le bon fonctionnement de la société». «Rester à la maison avec la prestation de Justin Trudeau, c’est bon pour personne», dit-il.