<em>Le Soleil </em>a sondé le moral des troupes en donnant la parole à cinq adolescents.
<em>Le Soleil </em>a sondé le moral des troupes en donnant la parole à cinq adolescents.

Conversations avec des ados «sacrifiés»

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
Avec le durcissement des consignes sanitaires et plusieurs petits deuils à faire, des pédiatres parlaient d’eux comme d’une "génération sacrifiée". Le Soleil a sondé le moral des troupes en donnant la parole à cinq adolescents.

Murielle Matte, 15 ans, étudiante de quatrième secondaire à Rochebelle, a les yeux un peu fatigués après sa première journée d’école à distance. «Quatre cours de 1h15 sur écran, c’est pas facile, confesse-t-elle. Et à la maison, j’ai moins de concentration.»

L’adolescente a hâte d’aller promener son chien Newton, 9 ans, qui a besoin autant qu’elle de se dégourdir les pattes.

De l’autre côté du fleuve, à Saint-Antoine-de-Tilly, Manuel Bégin, 16 ans, étudiant en cinquième secondaire à l’École secondaire des Etchemins de Lévis, vient lui aussi de refermer son écran d’ordinateur après une journée d’école virtuelle. «Bonne nouvelle, j’ai gagné une heure de sommeil!», lance-t-il avec un sourire goguenard.

Manuel Bégin, 16 ans, est étudiant en cinquième secondaire à l’École secondaire des Etchemins de Lévis.

Sous ses airs relaxes, Manuel sait bien que suivre son horaire d’école à la maison sera pour lui un défi. «C’est facile de passer à côté d’un Zoom et de réaliser qu’on est supposé être en maths! explique-t-il. C’est du stock de passer d’être géré par des profs à se gérer tout seul!»

Murielle et Manuel constatent tous les deux que les enseignants sont devenus meilleurs avec la technologie. «Et ils sont plus calmes, plus en contrôle qu’au printemps», note Murielle. La matière passe d’une manière plus fluide. Dans certaines visioconférences, les élèves peuvent appuyer sur un petit pouce pour montrer au professeur qu’ils ont compris. Bref, ça va.

Mais Manuel est un gars de gang. De grosse gang. Tous les moments avec ses amis dans l’autobus, aux pauses, lui manquent déjà.

Le deuil du sport

Justine Maheux a trouvé l’adresse courriel officielle de François Legault et lui a raconté à quel point le sport allait lui manquer. Elle a reçu un accusé-réception.

Justine Maheux, 12 ans, était tellement déçue des nouvelles mesures annoncées par le ministre de l’Éducation qu’elle n’avait plus le goût de retourner à son école, le Juvénat Notre-Dame-du-Saint-Laurent dans le secteur Saint-Romuald de Lévis. Pourquoi ne pas écrire ta tristesse et ta frustration au premier ministre, lui a suggéré son père Jean-François. L’adolescente a trouvé l’adresse courriel officielle de François Legault et lui a raconté à quel point le sport allait lui manquer. Elle a reçu un accusé-réception.

Justine joue au centre dans une équipe de hockey féminin. Oui, elle peut bouger autrement durant cet arrêt forcé, mais depuis qu’elle a cinq ans, c’est son sport à elle, sa façon de passer son énergie, de rester concentrée.

Arnaud Castonguay, 12 ans, vient de commencer le sport-études football à l’école secondaire Pointe-Lévy. Toutes les séances d'entraînement et les matchs de soir sont maintenant annulés. Reste le sport à l’école, avec beaucoup de limites. «On n’a plus le droit de plaquer, illustre Arnaud. C’est quand même important de savoir plaquer au football...»

Arnaud Castonguay, 12 ans, vient de commencer le sport-études football à l’école secondaire Pointe-Lévy.

Murielle, elle, s’ennuie déjà de son équipe de rugby. Depuis deux ans, elle est une des meilleures plaqueuses malgré sa taille menue, confie-t-elle, avec une fierté dissimulée dans la voix. La jeune fille devra trouver un autre moyen de «faire sortir le méchant», comme elle dit.

Élie Audet, 13 ans, élève de deuxième secondaire à Rochebelle, a lui dit adieu à son équipe de football et aux scouts. Le groupe scout avait bien déplacé ses activités sur Internet, mais, des discussions sur écran, c’est loin de remplacer des campements, constate Élie.

Élie Audet, 13 ans, élève de deuxième secondaire à Rochebelle, a lui dit adieu à son équipe de football et aux scouts.

L’hiver dernier, Élie a pu recevoir son «jumeau» anglophone du programme international. Il n’aura jamais eu le temps, lui, d’aller le visiter à Vancouver. «C’était quand même un beau voyage», commente-t-il, avec le ton calme qu’il ne quitte jamais longtemps.

La direction de l’école ne l’a pas encore dit, mais Manuel est convaincu que le voyage humanitaire qu’il devait faire en Amérique du Sud à la fin de ses études secondaires n’aura pas lieu. Il essaye d’en parler d’un ton dégagé, mais la déception est palpable.

Murielle Matte constate que les enseignants sont devenus meilleurs avec la technologie.

Le colloque de philosophie qui a lieu habituellement à son école et qui regroupe des gens de plusieurs villes et même plusieurs pays est aussi en péril. 

Le masque «gossant»

Le port du masque en tout temps à l’école, c’est «gossant», c’est «chaud», c’est «déconcentrant», évaluent nos ados. Mais ça peut aussi calmer un peu l’anxiété.

«Moi, c’est un outil qui me rassure, admet franchement Murielle. On est dans une grosse école, les corridors sont étroits et il y a des jeunes qui ne respectent pas les règles, qui boivent dans les gourdes des autres.»


« C’est du stock de passer d’être géré par des profs à se gérer tout seul! »
Manuel Bégin, 16 ans, étudiant en cinquième secondaire

Mais remettre le masque sur son visage pour revenir en classe après avoir couru son 4,5 kilomètres en éducation physique, «ce n’est pas le fun!» concède-t-elle.

Après une troisième journée de masque-en-tout-temps, Élie avait l’impression de commencer à s’habituer. «On arrête d’y penser.» Pour Justine, le mal de tête était au rendez-vous à la fin de la journée de classe.

Le port du masque ne fait pas sourciller Manuel. Et il dit pouvoir compter sur les doigts d’une main les élèves délinquants à son école. Et les «partys», où la distanciation s’oublie? Manuel aurait du mal à parler pour toute sa cohorte, mais de son côté, le «social» est devenu très tranquille. «Oui, cet été, j’ai vu mes amis et on a fait des soirées, mais là, tout est arrêté ou presque», résume Manuel.

Des découvertes

La vie continue, nous répètent nos adolescents, surtout pour ceux qui, comme Arnaud, sont absorbés par leur découverte du secondaire, de leur nouvelle autonomie. Et des tables de ping-pong! «Ça, c’est vraiment le fun», résume l’adolescent, les yeux brillants.

Les soudains trous dans l’horaire jusque là chargé laissent de la place pour des découvertes. Justine cuisine de plus en plus. Sa spécialité : les macarons. Murielle, qui ne se croyait pas créative, a découvert qu’elle aimait fabriquer des bijoux en macramé. Élie a été initié à plusieurs jeux en ligne qui lui permettent de communiquer avec ses amis.

Manuel continue de lire, de faire du plein air. Il se croise les doigts pour pouvoir recommencer la planche à neige cet hiver. En attendant, il est content de voir ses deux parents en télétravail à la maison lorsqu’il débarque de l’autobus.

Lorsqu’on leur demande de se projeter dans le futur, de quelques semaines ou de quelques mois, les sourcils se froncent et les sourires se crispent un peu. 

«Je pense que ça va aller en s’améliorant, mais que la zone rouge va durer plus longtemps», croit Élie.

Arnaud ne cache pas qu’il se pose beaucoup de questions. «Je me demande comment ça va se terminer et si ça va se terminer, avoue-t-il. J’ai quand même hâte que ça se finisse, qu’on enlève les masques et qu’on puisse revoir les grands-parents de proche.»