Les hippocampes aiment bien manger des mysis de la Floride et les artémias de l’Ouest américain, de minicrevettes livrées vivantes.

Contradiction écologique pour l'Aquarium du Québec [VIDÉO]

Haut lieu écologique, l’Aquarium du Québec nage en pleine contradiction : afin de nous charmer avec les beautés du monde aquatique, l’institution de Québec doit se faire livrer régulièrement par camions et bateaux des quantités impressionnantes d’animaux marins depuis la Gaspésie et Terre-Neuve, même depuis la Floride et la Californie. Voilà qui laisse une empreinte polluante sur la planète…

«Oui, on pourrait parler d’un certain paradoxe», convient Marie-Pierre Lessard, officière de plongée et responsable des achats. «C’est le prix à payer pour pouvoir présenter des animaux.»

Ce midi-là, Mme Lessard était la guide attitrée de l’équipe du Soleil; elle nous a dévoilé l’arrière-scène, la mécanique permettant l’exposition des quelque 10 000 spécimens parfois exotiques. Nous étions en fin de visite, postés face aux dragons de mer dont l’alimentation roule depuis le sud étatsunien quasi hebdomadairement, quand nous avons abordé la question écologique franchement. 

«On est conscient qu’il y a un [impact environnemental]», dit-elle. «On a conscience de cet enjeu et on essaie vraiment de travailler pour améliorer la situation.»

Mais il n’y aurait pas d’alternative. Les mammifères, poissons, amphibiens et autres invertébrés exhibés doivent s’alimenter, remarque Mme Lessard. Et leur nourriture n’est pas disponible dans le fleuve, sous les ponts…

Congélateur géant

Nous sommes maintenant dans la section cuisine. C’est là que les camions sont déchargés. Dans le congélateur géant, des boîtes et des boîtes de poissons; beaucoup de hareng et de maquereau. Du capelan et de l’éperlan aussi. De gros sacs de crevettes, de moules. Tous des produits de «qualité humaine» que vous pourriez manger!

«On a également des aliments frais. On va commander de la salade, des pommes…» Figurent en outre sur la liste de l’équipe de l’Aquarium : mélasse, beurre d’arachides, essences de vanille et de menthe, vers de terre, urine de chevreuil… Sans oublier les poussins et les souris; il y a des renards carnivores dans la place. 

De quoi combler les goûts variés et répondre aux diètes élaborées par les vétérinaires.

Force est de constater que ça mange ces petites bêtes-là! Le budget d’épicerie de Marie-Pierre Lessard est de 200 000 $ par année, même si beaucoup de pensionnaires de l’Aquarium sont des poids plumes. «Si on regarde juste pour nos morses, nos deux morses ensemble peuvent manger environ 40 kilos de nourriture par jour», illustre Marie-Pierre Lessard. «Donc c’est des quantités quand même assez appréciables.»

Et ils partent d’où ces aliments qui aboutiront dans une écuelle ou un bassin rempli de prédateurs? «Un très grand pourcentage provient du Québec ou, également, des Maritimes», assure notre accompagnatrice.

Marie-Pierre Lessard, officière de plongée et responsable des achats, jongle avec un budget d’épicerie de 200 000 $ par année.

Les petites crevettes

Les cuisiniers doivent cependant parfois s’approvisionner bien loin. Surtout pour nourrir les méduses, dragons de mer, hippocampes et poissons à petites bouches. Eux aiment bien les mysis de la Floride et les artémias de l’Ouest américain, de minicrevettes livrées vivantes. Il en faut des milliers par semaine.

Mais ici aussi, l’Aquarium essaie de réduire son empreinte écologique. Des tests ont été réalisés pour développer un élevage sur place. Dans trois mois, le labo sera complètement rénové et la production pourra être lancée, espère le directeur de la conservation, de la recherche et de la santé animale, Jean-François Cyr. Cela ne mettra pas fin aux arrivages depuis le sud, mais la fréquence diminuera.

Histoire de réduire les coûts de l’alimentation, l’Aquarium a également entrepris de faire passer de plus en plus de ses protégés à la moulée. Il faut encore des livraisons. Mais il y a un avantage environnemental : «Ça nous permet d’utiliser moins d’espèces animales. […] Ça évite d’aller pêcher des ressources en milieux naturels.»

Au fait, il n’y a pas que l’alimentation qui laisse sa marque polluante. On n’y pense pas en s’émerveillant, mais les poissons, reptiles, amphibiens et invertébrés ont une durée de vie limitée… Eux aussi, il faut les commander.

Voilà pourquoi, entre autres, une pouponnière à méduses a été aménagée avec l’espoir d’atteindre l’autosuffisance. Pas simple, toutefois, la reproduction de ces animaux qu’il faut remplacer régulièrement…

Des camions de livraison continueront donc à visiter l’Aquarium du Québec. «Il y a des choses pour lesquelles on ne pourra jamais être autosuffisants.»

C’est le prix à payer.

La guide animalière Kléo Carrier avec le repas des renards : des poussins et des souris...