Le 17 juillet 1902, l’ingénieur Willis Carrier invente l’air climatisé, un peu par hasard, dans une imprimerie de New York. Il ne sait pas que sa machine s’apprête à changer le monde.

Comment l’air climatisé a changé le monde

Cet été, il a fait 42,6 Cº à Paris. 48 à New Delhi. 49 à Bagdad. 50 à Palm Springs, en Californie. La planète a chaud. Trop chaud. À défaut de refroidir le climat, le monde entier se tourne vers le nouveau superhéros, l’air climatisé. Au risque d’aggraver le problème…

Le 17 Juillet 1902, l’ingénieur Willis Carrier invente l’air climatisé, un peu par hasard, dans une imprimerie de New York. Il ne sait pas que sa machine s’apprête à changer le monde (voir texte en page 24). En l’espace de quelques décennies, elle va bouleverser l’architecture, l’urbanisme, les loisirs, l’industrie, le commerce, le confort et même la sexualité humaine... 

Aujourd’hui, l’invention de l’ingénieur Carrier a colonisé toute la planète. Elle a fait surgir des métropoles comme Phoenix ou Las Vegas, en plein désert. Sans parler du développement fulgurant de Dubaï, où la température dépasse 40 C˚, durant presque trois mois par année. Les touristes raffolent tout particulièrement de sa piste de ski intérieure, dans un immense entrepôt maintenu à une température de -4 C˚.

La «clim» a même effectué une percée au nord du 58e parallèle, en pleine toundra! Dès 2006, la ville de Kuujjuaq, dans le Nunavik, a fait l’achat de 10 appareils de climatisation pour la salle du conseil municipal et le centre de congrès. Vendre du froid aux gens du Pôle Nord n’est plus une absurdité. (1)

Le superhéros venu du froid

N’ajustez pas votre appareil. À chaque seconde, 30 nouveaux appareils de climatisation sont mis en marche. Depuis que vous avez commencé la lecture de cet article, environ un millier se sont ajoutés. Si la tendance se maintient, le nombre de climatiseurs devrait bondir de 1,6 milliard à 5,6 milliards, d’ici 2050. (2)

Côté pile, la «clim» sauve des vies. Aux États-Unis, on estime qu’elle a permis de diminuer des trois quarts le nombre de décès en période de canicule. (3) Côté face, elle consomme beaucoup d’énergie. Jusqu’à tout récemment, les États-Unis utilisaient autant d’électricité pour refroidir l’air de leurs bâtiments que les 54 pays du continent africain, pour l’ensemble de leurs besoins.

Il est vrai que chez nos voisins du Sud, l’histoire de la climatisation est marquée par une série d’excès. Même à la Maison-Blanche. Durant des années, les prestigieux locataires se plaignent du froid polaire qu’elle fait régner à tous les étages. Au milieu des années 60, le président Lyndon B. Johnson doit se résigner à dormir avec une couverture chauffante électrique. Son successeur, Richard Nixon, fait encore mieux. Il allume parfois le foyer en plein été, pour réchauffer un peu l’ambiance! (4)

Les bébés de la clim

En Amérique du Nord, la climatisation est si répandue que l’on peine à imaginer le monde avant son arrivée. Sans elle, nos centres commerciaux dépourvus de fenêtres deviendraient des fours. Les grands immeubles vitrés se transformeraient en rôtissoires, durant l’été. Avant la climatisation, le métro de New York avait dû installer d’énormes ventilateurs de bois au plafond de tous ses wagons. Une menace constante pour les gens de grande taille et pour les distraits qui osaient lever un bras… (5)

Aux États-Unis, des experts affirment même que le refroidissement de l’air ambiant a eu des effets sur la sexualité humaine. Pendant longtemps, on remarquait une baisse des naissances en avril et en mai. Tout ça parce qu’un moins grand nombre d’enfants étaient conçus durant les grandes chaleurs de l’été.* Le phénomène a disparu lorsque l’air climatisé s’est généralisé, à partir des années 60. (6)

Reste que dans les grandes villes, le tout climatisé finit par engendrer un cercle vicieux. Plus il fait chaud, plus il faut climatiser. Mais plus on climatise, plus il fait chaud. À Phoenix, une ville saturée de climatiseurs, l’air chaud rejeté par les appareils réchaufferait l’atmosphère d’environ d’un ou deux degrés. (7)

L’apartheid du climat

En juillet, les Nations Unies ont dénoncé un «apartheid du climat». 8 Un monde dans lequel ce sont les plus pauvres qui subissent les pires effets de la chaleur extrême. Au même moment, comme pour leur donner raison, la température dépassait 50 C˚ à Ahmedabad, une ville de six millions d’habitants située dans le nord-ouest de l’Inde. À défaut de climatisation, les habitants pauvres en étaient réduits à se couvrir le visage d’un voile mouillé, pour se protéger de l’air brûlant.

Même dans les villes nord-américaines, on remarque que la chaleur ne frappe pas tous les secteurs de la même manière. À Los Angeles, au plus fort de l’été, la température dans certains quartiers pauvres dépasse régulièrement 38 C˚. Au même moment, il fait 25 C˚ au bord de la plage ou dans les banlieues plus boisées. Pour réduire l’écart, la ville investit massivement pour repeindre des rues en blanc, afin de réfléchir les rayons du soleil et abaisser la température.** À terme, on pense réaliser des économies d’énergie de 100 millions $ par an. (9)

La «clim» a-t-elle un faible pour les riches? Il y a quelques années, le New York Times s’est amusé à mesurer la température dans plusieurs magasins de vêtements. Surprise, le degré de climatisation variait en fonction de la clientèle! Plus le magasin proposait une marchandise haut de gamme, plus la température était maintenue basse. Chez Old Navy, elle culminait à 26,8 C˚. Chez Macy’s, elle ne dépassait pas 22,8 C˚. Et à la boutique de luxe Bergdorf Goodman, elle tournait autour de 20 C˚. (10)

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En Inde, un pays qui vient de traverser l’un des pires épisodes de canicules de son histoire, le nombre de climatiseurs sera multiplié par 15, d’ici 2030.

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Le mur du froid

Aujourd’hui, la moitié des nouveaux climatiseurs sont achetés en Chine, en Inde ou en Indonésie. Un phénomène dont on mesure mal toutes les implications. La bonne nouvelle, c’est que ces appareils n’utilisent plus les gaz fluorés qui contribuaient à la destruction de la couche d’ozone, en haute atmosphère. La mauvaise, c’est qu’ils contiennent parfois des liquides fluogènes qui augmentent l’effet de serre de manière spectaculaire, lorsqu’ils s’échappent.

En Inde, un pays qui vient de traverser l’un des pires épisodes de canicules de son histoire, le nombre de climatiseurs sera multiplié par 15, d’ici 2030. Un chiffre inquiétant, sachant que l’électricité qui les alimente provient principalement de centrales au charbon, un combustible très polluant.

C’est vrai, les climatiseurs sont de plus en plus performants. Un peu partout, des architectes explorent aussi des méthodes de climatisations «naturelles». Mais est-ce que cela suffira? L’an dernier, l’Agence internationale de l’Énergie a sonné l’alarme. D’ici 30 ans, la demande va être multipliée par trois. Sans un virage radical, le monde se dirige vers un «mur du froid». Vers 2050, si la tendance se maintient, les climatiseurs du monde vont consommer autant d’électricité que l’Union européenne, le Japon et les États-Unis aujourd’hui. (11)

En matière d’économie d’énergie, la palme revient au Japon, avec un programme baptisé Cool Biz. Depuis 2005, tous les thermostats des bureaux et des lieux publics sont réglés à 28 °C, de la fin mai à la mi-septembre. Les employés sont invités à s’habiller plus légèrement. Chaque été, le programme permet d’économiser l’équivalent de la consommation en électricité de quatre millions de maisons individuelles, durant un mois… (12) 

En attendant la suite, la climatisation poursuit sa conquête de la planète. Désormais, place aux vêtements climatisés, de la veste au pantalon, en passant par le casque et les bottes. Juste pour vous prouver que la mode et le froid peuvent faire bon ménage, les modèles sont disponibles en plusieurs couleurs, incluant le tissu camouflage!

Malgré tout, l’air climatisé ne gagne pas toujours. Ainsi il semble qu’à Dubai, le Palazzo Versace, un hôtel de luxe, ait renoncé à «climatiser» le sable brûlant de sa plage privée. Même pour un super-héro du froid, il y a parfois des limites à ne pas franchir.

* Une affaire de fertilité plus que de libido. Il semble que la fertilité humaine diminue à partir de 27 C˚.

** 25 000 $ du kilomètre. 

Notes : 

1 Les appareils de climatisation se vendent bien dans le Grand Nord, Le Quotidien, 23 juillet 2006.

2 International Energy Agency, The Future of Cooling, 15 mai 2018.

3 L’air conditionné à l’assaut de la planète, Le Monde diplomatique, 1er août 2017.

4 Keeping Cool in the White House, White House Historical Association.

5 Cool, How Air Conditioning Changed Everything, Salvatore Basile, Fordham University Press, 2014.

6 Maybe Next Month? Temperature Shocks, Climate Change, and Dynamic Ajustments in Birth Rates, Institute of the Study of Labor, Bonn, 2015. 7 As Phoenix Heats Up, the Night Comes Alive, The New York Times, 13 août 2019

8 Climate Change and Poverty, Report of the Special Rapporteur on extreme poverty and human rights, United Nations, juillet 2019. 9 Cooling Goo Sidewalks and Other Strange New Weapons in the War on Urban Heat, The Guardian, 21 août 2019.

10 Shivering for luxury, The New York Times, 26 juin 2005.

11 International Energy Agency, The Future of Cooling, 15 mai 2018.

12 The Races Against Heat, The Verge, 14 septembre 2017.

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AUX ORIGINES DE LA CLIM

Juillet 1902. Une vague de chaleur terrible s’abat sur la ville de New York. À la blague, on dit qu’il fait si chaud que pour la première fois dans l’histoire, on voit des bornes-fontaines courir après les chiens, en les suppliant de lever la patte pour les rafraîchir...

Du côté de Brooklyn, à l’imprimerie Sackett & Wilhelms, on ne rigole pas. L’entreprise frôle la catastrophe. L’humidité fait baver l’encre sur le papier. Un vrai gâchis. Les clients sont furieux. C’est alors qu’un jeune ingénieur de Buffalo propose les plans d’un engin révolutionnaire. Il fait circuler l’air sur des petits tuyaux refroidis avec de l’ammoniac comprimé, pour en capter l’humidité.

L’effet est immédiat. Non seulement la machine réduit l’humidité à 55 %, mais elle refroidit l’air. L’air climatisé est né. Au cours des années suivantes, la merveille sert surtout à refroidir l’air des usines, pour améliorer la productivité. Mais en l’espace de quelques années, elle va transformer la société américaine.

Finie l’époque où les salles de spectacles devaient rivaliser d’ingéniosité pour rafraîchir les spectateurs. À New York, le Madison Square Garden utilisait quatre tonnes de glace par jour, sur lesquelles des techniciens faisaient souffler un ventilateur géant. Plus rusé, le théâtre Victoria se contentait d’actionner le chauffage dans l’ascenseur qui menait au jardin sur son toit, pour augmenter l’impression de fraîcheur chez la clientèle…

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Gros comme un baleineau 

L’air climatisé triomphe. Il entre au théâtre et il se faufile jusque dans les trains. Même Hollywood lui doit une fière chandelle. Jusqu’aux années 20, les cinémas fermaient durant l’été. Personne ne voulait s’entasser dans des salles surchauffées, dépourvues de fenêtres. La climatisation change tout. «Pour la première fois dans l’histoire, les humains disposent d’un endroit pour échapper à la chaleur.»1 Hollywood prend même l’habitude de sortir ses films à grand déploiement (blockbusters) en été.

Patience. Il faudra du temps pour que l’air climatisé se généralise dans les maisons. Au début, les appareils domestiques sont trop gros. Le premier atteint la taille d’un bébé baleine. Plus de 6 mètres de long! Mais ce n’est que partie remise. En 1960, 13 % des nouvelles constructions sont équipées d’un appareil d’air climatisé. En 2019, la proportion atteint 94 %.

Aujourd’hui, le triomphe de la climatisation est si complet que nous peinons à imaginer le monde avant son arrivée. Une sorte de préhistoire. Un monde dans lequel il fallait se protéger de la chaleur en construisant des bâtiments avec des murs épais. Des plafonds hauts. Des cours intérieures pour créer des courants d’air. Au Québec, la maison traditionnelle comprenait souvent une «cuisine d’été», dans laquelle le poêle fonctionnait sans surchauffer le reste de l’habitation.

Et gare à celui qui ose s’attaquer à la «clim». À l’été 1979, en pleine crise pétrolière, le président Jimmy Carter émet une directive pour maintenir les thermostats du pays au-dessus de 26 Cº. La décision provoque une véritable révolte dans les états du sud. Elle est défiée dans de nombreux lieux publics, notamment dans plusieurs palais de justice du Texas. De là à dire que l’air climatisé a pu contribuer à la défaite du président, l’année suivante, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Quoi que...Jean-Simon Gagné

Notes : 

1 Cool, How Air Conditioning Changed Everything, Salvatore Basile, Fordham University Press, 2014. 

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LA CLIMATISATION EN QUELQUES CHIFFRES

Proportion de la consommation mondiale d’électricité attribuable à la climatisation : 10 %

Augmentation moyenne de la consommation d’essence d’un véhicule climatisé : 25 %

Proportion des nouvelles constructions qui sont équipées d’au moins un appareil de climatisation, aux États-Unis [13 % en 1960] : 94 %

Différence de température entre une rue peinte en blanc et une rue d’asphalte de couleur sombre : 5 à 10 Cº

Augmentation prévue du nombre de climatiseurs à travers le monde, d’ici 2050 : 300 %

Nombre de climatiseurs qui devraient être vendus au cours des 10 prochaines années : 2,4 milliards

Température au-delà de laquelle les résultats obtenus par des étudiants à un examen de mathématique commencent à péricliter : 22 Cº

Différence de température enregistrée entre deux quartiers Los Angeles, durant une période de canicule : 14 Cº

Augmentation du nombre d’appareils de climatisation en Chine, depuis 15 ans : 200 millions

Sources : Agence internationale de l’Énergie, bloomberg.com, BBC.com, Global Cool Cities Alliance.

Jean-Simon Gagné