Le respect des «bulles» et de la distanciation sont un combat quotidien, presqu’impossible à gagner.
Le respect des «bulles» et de la distanciation sont un combat quotidien, presqu’impossible à gagner.

Comment ça va, les profs?

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
Après un mois d’école, alors que les cas de COVID-19 s’additionnent, Le Soleil avait une seule question à poser aux enseignants du secondaire: comment ça va?

Avant de répondre, Véronique* prend une gorgée de café dans sa tasse marquée du mot «Superwoman». «On y va un mois à la fois et certains font des paris pour savoir si on se rendra à l’Halloween.»

Pour l’enseignante de français dans une grosse école secondaire de l’Outaouais, l’enseignement en classe est clairement mieux que tout ce qu’elle et ses élèves ont dû vivre durant le confinement. «J’en ai qui sont mêlés même quand ils sont devant moi, alors quand ils sont chez eux...», lance-t-elle.

Après l’entrevue, Véronique se rendra à son école, enfilera son masque et les lunettes qu’elle a achetées elle-même - la visière fournie par la commission scolaire s’embue très rapidement et bloque la voix - et surveillera huit classes où les élèves doivent dîner avant d’aller prendre l’air.

Elle va croiser la «brigade sanitaire», formée d’élèves du secteur professionnel, qui s’affairent à désinfecter rampes, poignées et autres surfaces communes.

Lorsque ce sera le temps de son cours, Véronique va pousser son chariot - encore acheté par elle - jusqu’au local où se trouvent ses élèves. Des jeunes qui, normalement, sont passés par sa station de désinfection des mains avant d’entrer en classe.


« On y va un mois à la fois et certains font des paris pour savoir si on se rendra à l’Halloween. »
Véronique*

Après avoir nettoyé son bureau de professeur, Véronique peut s’asseoir et enseigner à l’aide de la matière projetée sur un écran. Au sol, les lignes de ruban qu’elle a installées marquent la limite du territoire des élèves. Fini les grammaires, les bescherelles, les ordinateurs et l’imprimante. L’équipement est minimal.

«Et le show est vraiment mort, soupire Véronique. En partant, le français, c’est pas «glamour», il faut rendre ça dynamique. Mais ça devient difficile.»

Pour respecter la distanciation dans un trop petit local, Véronique doit s’abstenir de trop bouger et circuler. À chaque fois qu’elle s’approche des élèves, elle désinfecte à nouveau ses mains et remet masque et lunettes. Les élèves, eux, doivent rester sagement assis, avec leurs effets personnels dans une caisse de lait sous leur pupitre.

En raison de l’étroitesse des corridors, les casiers ne sont pas accessibles. Véronique ne sait pas vraiment où iront les bottes et les manteaux cet hiver.

Pour éviter les rassemblements entre les cours, les élèves ont maintenant une pause pipi à heure fixe, d’une durée de huit minutes, à chaque période de classe. En plein milieu du cours, l’enseignante doit tout arrêter.

Lorsque Véronique regarde les élèves par une fenêtre - qui ne s’ouvre pas -, elle se demande parfois si elle ne fait pas tout ça pour rien. Durant les pauses, les jeunes s’embrassent, se prêtent des vapoteuses, jasent de trop près.

Son école peine à avoir des surveillants dans tous les locaux intérieurs. À l’extérieur, c’est tout simplement impossible.

Le combat de la distanciation

Simon* enseigne les mathématiques dans une école secondaire de Québec. Lui aussi se lève chaque matin content d’aller enseigner en classe plutôt que devant un écran. «Quand on est à distance, il n’y a pas de discussion, pas de joke, ça n’a rien à voir.»

Le respect des «bulles» et de la distanciation sont un combat quotidien, presqu’impossible à gagner. Pour éviter les croisements des groupes dans les corridors, une demi-douzaine de cloches sonores se sont ajoutées pour sonner le début et la fin des cours. Bonne chance pour la gestion des retards.

Des rideaux ont été installés dans certaines classes pour séparer des jeunes provenant de «bulles» différentes qui ont à suivre le même cours. Mais comme le rideau est opaque, la zone derrière le rideau devient facilement un lieu de flânerie.

Faute de place, dans l’école de Simon aussi les élèves sont soit en classe, soit dehors. «Ça devient compliqué de faire de la discipline car je ne peux plus retirer de la classe un élève dérangeant», signale l’enseignant.

Avec tout le temps passé à la désinfection, Simon constate qu’inévitablement, il prend du retard sur son programme d’enseignement. Il se demande aussi quand arriveront les services d’aide aux élèves en difficulté, promis tout récemment par le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge. «Les élèves qui allaient bien avant le confinement ont continué de bien aller, mais ceux qui avaient déjà des problèmes, ils sont encore plus perdus», note Simon.

Effort de guerre

Marie* est animatrice à la vie spirituelle dans une école secondaire de Québec. Mais depuis la rentrée, elle et ses collègues professionnels et personnel de soutien sont des surveillants de masques, des préposés au lavage de main et des préparateurs de matériel de désinfection. 

Certains, découragés, ont quitté. La plupart serrent les dents et espèrent pour le mieux.

«Oui c’est loin de ce qu’on aime faire comme travail, mais on le sait qu’on a un effort de guerre à faire», commente Marie. 

Les activités parascolaires ont repris doucement, en autant qu’elles peuvent respecter les règles de distanciation. En Outaouais, Véronique a vu certains comités transformer leurs activités parascolaires en activités virtuelles, pour pouvoir continuer même à distance. 

Marie voit les activités parascolaires comme un gros atout pour contrer la démobilisation des élèves. «Mais ce qui devient compliqué, c’est que si tu fais les activités parascolaires, ton «staff» n’est pas là pour faire la désinfection, fait-elle remarquer. Bravo aux directeurs d’école, parce que c’est tout un casse-tête...»

Combien de temps?

David Lehoux, directeur général du Collège de Lévis, est un de ceux qui doivent veiller à maintenir l’équilibre entre la santé et la sécurité du personnel et des élèves et le maintien d’une école hospitalière. 

Il voit bien la fatigue de ses professeurs, surveillants, directeurs et autres professionnels qui vivent les contraintes à la journée longue et qui répètent les consignes, encore et encore.

«Il y a une solidarité très grande, tout le monde est très investi, mais on va tenir combien de temps, je ne le sais pas, répond sans détour le directeur général. C’est vraiment beaucoup de pression.»

Comment continuer à donner une dizaine de programmes et trois options d’anglais différents tout en respectant les «bulles»? Comment organiser la circulation dans l’école des 900 élèves de façon à minimiser les contacts? Où trouver tous les employés et le matériel de désinfection nécessaires quand toutes les écoles se les arrachent? Les exemples de problèmes à régler en cette rentrée COVID pourraient s’étirer encore longtemps.

Mais malgré tout, David Lehoux préfère «100 fois mieux» être à l’école qu’à la maison. «Nos jeunes du secondaires ne sont pas faits pour être à distance, estime le directeur. Et il ne faut pas oublier qu’il y a des milieux où c’est difficile à la maison, où il y a beaucoup de détresse. L’école devient un refuge. Il faut tout faire pour garder les jeunes à l’école.»


* Prénoms fictifs. Les enseignants à qui nous avons parlé ont demandé de pouvoir s'exprimer de façon anonyme.


« Les élèves qui allaient bien avant le confinement ont continué de bien aller, mais ceux qui avaient déjà des problèmes, ils sont encore plus perdus »
Simon*