La vie d’un CHSLD en temps d’éclosion est tracée par des choix de gestion qui soulèvent des enjeux éthiques.
La vie d’un CHSLD en temps d’éclosion est tracée par des choix de gestion qui soulèvent des enjeux éthiques.

Comment arbitrer les conflits de valeurs?

Doit-on privilégier la «qualité de vie» ou la «quantité de vie» d’un patient très âgé? La «qualité» de vie du patient ou la sécurité du personnel?

S’il manque de personnel, va-t-on laisser des patients sans hydratation ou dans leur couche souillée ou appeler des renforts d’un autre étage et accroître le risque de propagation?

Faut-il «déraciner» un patient alzheimer en fin de vie en le changeant de chambre si son voisin de lit attrape le virus? Ou peut-on le laisser dans l’environnement qui le sécurise et hausser les mesures de protection, en assumant le risque qu’il puisse être contaminé à son tour?

La vie d’un CHSLD en temps d’éclosion est ainsi tracée par des choix de gestion qui soulèvent des enjeux éthiques.

«Moins on déplace un patient, mieux c’est», estime Serge Dumont, chercheur de l’Université Laval spécialisé dans l’organisation des soins palliatifs et des enjeux éthiques.

Mais si le «processus de réflexion» n’est pas rigoureux, manque de transparence ou n’est pas bien expliqué aux proches et aux employés, «la confiance s’en va», prévient M. Dumont.

Des employés pourraient se dire : «Je ne rentre plus là-dedans». Cela peut entraîner de la «désertion, des situations d’urgence tragique, le chaos».

Ce ne fut cependant pas le cas au Jeffery Hale où la mobilisation des employés n’a jamais été compromise.

Choisir entre des valeurs est une chose. La difficulté est «beaucoup dans le comment» ce choix sera appliqué et comment il sera communiqué.

On aimerait pouvoir «innover et être créatif», mais il manque de personnel et «dans l’urgence actuelle, les employés ont de la «broue dans le toupet et peu d’espace pour réfléchir. C’est un défi énorme».

Alors, comment arbitrer les conflits de valeurs?

«Cela va assez bien si c’est un choix entre la qualité de vie et la quantité de vie» d’un patient, observe M. Dumont.

On travaille «en amont» avec le patient et les proches pour déterminer à l’avance le plus possible les «outils» et les traitements à déployer. Ou pas.

Il y aura une fin et si cette fin c’est d’être «grabataire, amaigri, plus capable d’avaler, des fois, partir quelques mois en avance avec une pneumonie ou une infection, ça évite la dernière étape qui n’a pas beaucoup de sens», dit le Dr François Piuze, qui oeuvre aux soins palliatifs du Jeffery Hale et y assure la «cogestion» depuis le début de la pandémie.

Des questions qu’on se pose

M. Piuze cite ici la «caricature» d’un médecin qui a travaillé au Jeffery Hale il y a longtemps et qui disait : «La pneumonie est le meilleur ami du vieillard».

L’éthicien Serge Dumont ne s’offusque pas de l’image. «La pneumonie est un bel exemple» des questions qu’on se pose : est-ce qu’on traite le patient ou on lui donne seulement des «soins de confort» avec «le risque de mort»? Ces questions se sont aussi posées avec la COVID-19.

Lors d’une éclosion, faudrait-il interdire toute visite ou permettre à des proches d’accompagner les dernières heures d’un mourant? Privilégier le patient ou la sécurité des autres?

M. Dumont n’hésite pas. On sera «plus enclin à protéger la sécurité du plus grand nombre». Cela inclut les employés.

Mais il faut être «conscient des effets négatifs et chercher des mesures d’atténuation, insiste-t-il. Pour pouvoir optimiser la présence des proches et des aidants naturels».

Les directives (évolutives) de la Santé publique ce printemps ont été de permettre ces visites en toute fin de vie.

Le Dr Hubert Marcoux, qui œuvre aussi aux soins palliatifs du Jeffery Hale, est «d’avis que les proches viennent plus tôt que tard». Avant que le mourant devienne inconscient à cause des médicaments antidouleur.

«C’est pour les vivants que c’est important. La perspective en soins palliatifs, c’est de prendre soin aussi des gens proches», explique-t-il.

Lors d’un passage remarqué la semaine dernière à Tout le Monde en parle, l’ex-présidente de Médecins sans frontières, la Dre Joanne Liu, a prédit ceci :

«Dans quelques années, les gens auront oublié le reste, mais ils vont se rappeler qu’ils n’étaient pas là lorsque leur mère est décédée puis ils vont se rappeler qu’ils n’ont pas pu faire des funérailles. L’homme n’est pas fait pour mourir tout seul».

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