Audrey Gagnon, en avril 2018
Audrey Gagnon, en avril 2018

Cinq jours avant le drame, la Maison Marie-Rollet ne considérait pas Audrey Gagnon comme un risque pour son enfant

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
Le comportement d’Audrey Gagnon avec les intervenantes de la Maison Marie-Rollet, et ses habitudes de consommation de drogue dans les semaines précédant le meurtre de sa fillette Rosalie, ont été scrutés à la loupe, mardi, au deuxième jour de l’enquête publique du coroner visant à faire la lumière sur les causes et les circonstances du drame, survenu le 18 avril 2018.

Deux employées de l’établissement où Audrey Gagnon avait trouvé refuge avec sa fillette de deux ans, du 19 février au 12 avril, ont témoigné, à tour de rôle, pendant trois heures, devant la coroner Géhane Kamel, pour décrire la jeune femme comme quelqu’un qui, malgré ses problèmes d’anxiété chronique, n’avait jamais «levé le ton» contre son enfant et qui désirait son «bien-être». 

Si Audrey Gagnon voyait «aux besoins de base» de sa fillette, a-t-on pu lire dans une note manuscrite d’une intervenante, elle aurait toutefois avoué «ne pas ressentir un attachement profond» à son égard.

L’identité de ces témoins ne peut être révélée en vertu d’une ordonnance de non-publication émise par le procureur aux enquêtes publiques, Me Dave Kimpton. Leurs témoignages ont été faits en présentiel, au palais de justice de Québec, et retransmis par visioconférence.

Agressive et impatiente

La situation d’Audrey Gagnon avec sa mère, hospitalisée à cette époque pour une psychose toxique, la rendait particulièrement émotive, a raconté une intervenante jeunesse. «Ça la préoccupait beaucoup. Elle pouvait être calme et très douce, mais quand elle vivait des situations (émotionnelles difficiles), le ton pouvait monter.»

«Il y a des moments où elle démontrait plus d’agressivité et un manque de patience avec le personnel et les autres résidentes, a-t-elle poursuivi, mais je ne l’ai jamais entendu lever le ton ou avoir un geste violent contre sa fille.»

Lors d’une rencontre avec cette intervenante, le 29 mars, Audrey Gagnon avait mentionné ne pas avoir consommé depuis «trois quatre semaines». Ses heures de sortie et ses dérogations aux horaires de l’établissement ont toutefois semé des doutes dans l’équipe d’intervention, d’où la signature d’un «contrat de séjour» où elle s’engageait «à venir voir les intervenantes si (elle) ressentait l’envie de consommer pour l’aider à diminuer».

La Maison Marie-Rollet se réservait le droit de mettre fin à son séjour si elle ne respectait pas ses engagements. Plus tard, une intervenante lui a fait savoir «qu’elle poussait sa luck» en sortant de sa chambre à 10h, pour venir déjeuner.

Vive altercation verbale

Cinq jours avant l’assassinat de la petite Rosalie, la direction de la Maison Marie-Rollet considérait qu’elle ne représentait pas un risque pour son enfant, d’où son départ prit d’un «commun accord», après une violente chicane avec son intervenante attitrée, le 12 avril, en raison de ses nombreux retards à des rendez-vous.

L’agressivité et le manque de respect dont elle a fait preuve à ce moment ont été la goutte qui a fait déborder le vase. La jeune mère de 23 ans a «monté le ton» et insulté son intervenante.

«C’est quoi ton fucking problème? T’es toujours sur mon dos» lui a-t-elle lancé, la menaçant de la «brûler vive». La petite Rosalie se trouvait alors dans une autre pièce de l’établissement et n’aurait pas été témoin de l’altercation.

La direction de la Maison Marie-Rollet n’a jamais jugé que la vie de la petite Rosalie pouvait être en danger lorsque tous deux ont quitté l’établissement, en fin de soirée, le 12 avril. 

Ses démarches étant demeurées vaines pour trouver un autre lieu d’hébergement, que ce soit à la Maison du coeur ou au WYCA, Audrey Gagnon avait indiqué qu’un ami avait accepté de l’accueillir temporairement avec son enfant, sans dévoiler toutefois son identité et son adresse.

«C’était émotif, mais Audrey était relativement calme. Elle devait revenir le lendemain pour prendre ses bagages», a expliqué l’intervenante.

La Direction de la protection de la jeunesse a été informée le 13 avril du départ de la mère et de sa fille, mais l’intervenante n’a pas fait état d’inquiétudes sur la sécurité de Rosalie lorsqu’elle se trouvait en présence de sa mère.

Lors de son séjour, l’intervenante a mentionné avoir eu «quelques petits doutes» que Audrey Gagnon puisse consommer de la drogue, surtout du cannabis. Elle avait transmis l’information à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Vulnérabilité

La témoin a été longuement interrogée, parfois de façon très serrée, par l’avocat d’Audrey Gagnon, Me Marco Robert, soucieux de savoir entre autres pourquoi la jeune mère n’avait pu demeurer une nuit de plus à la Maison Marie-Rollet comme elle l’avait demandé.

«La décision a été prise en équipe pour que madame quitte. Elle devait quitter après le souper, pas à 22h. C’est (son) comportement) du 12 avril, (alors qu’elle) a crié, hurlé, fait des menaces de mort, qui a fait qu’elle ne pouvait pas rester une nuit de plus (…) Ce n’était pas une simple colère, c’était rendu de l’agressivité.»

L’intervenante n’avait pas vu «la pertinence de porter plainte» à la police après cette altercation où des menaces de mort avaient été proférées à son endroit.

Dans une lettre adressée à la Maison Marie-Rollet, a-t-on appris, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse avait subséquemment soutenu que «les circonstances de l’évincement (…) ont eu pour effet de placer la mère et l’enfant dans une situation de vulnérabilité importante».

L’audience a aussi permis de savoir que la jeune mère avait eu des contacts téléphoniques avec des représentants de la DPJ avant son départ de la Maison Marie-Rollet, et que tout s’était bien déroulé, selon une intervenante. L’organisme veillait surtout à ce qu’elle n’entre pas en contact avec sa mère.

Témoignage de la mère jeudi

Les audiences reprennent mercredi matin avec les témoignages de deux autres employées de la maison Marie-Rollet, ainsi que celui de la directrice générale de l’époque, Nancy-Anne Walsh. Des représentantes de la DPJ sont attendues en après-midi. Le témoignage d’Audrey Gagnon, incarcérée au Centre de détention de Québec, est prévu jeudi, par visioconférence.

Audrey Gagnon avait plaidé coupable en mars de meurtre non prémédité et d’outrage à un cadavre. Elle a été condamnée à la prison à perpétuité, sans possibilité de demande de libération conditionnelle avant 14 ans.