Tous les mardis, François Marin s'exile de Chibougamau, de sa petite Ann-Frédérique et de sa conjointe Annabelle Hins pour gagner sa vie à Fermont. Annabelle Hins se sent comme les femmes d'autrefois qui voyaient leur mari partir bûcher au chantier.

Chibougamau: l'espoir au bout de la mine

Le Québec au nord du 49e parallèle n'est surtout pas une invention du Plan Nord du libéral Jean Charest, encore moins du Nord pour tous de la péquiste Pauline Marois. Le vaste territoire de la Jamésie, lui, qui s'étend de la baie James jusqu'aux confins de la Côte-Nord, est habité depuis toujours par les autochtones. Depuis les années 50, des villes y ont poussé. Et elles s'y accrochent, malgré les cycles économiques qui malmènent ce qui les a fait naître, les forêts et les mines. Les municipalités jamésiennes de Chibougamau et de Lebel-sur-Quévillon et le village cri d'Oujé-Bougoumou ne connaissent pas le boum économique qui secoue la Côte-Nord. Mais les rêves d'un avenir meilleur leur sont permis. Aujourd'hui, l'espoir des mineurs de Chibougamau, qui s'exilent depuis des années de leur ville, née des mines, il n'y a pas 60 ans.
Deux fois par mois, été comme hiver, beau temps, mauvais temps, François Martin est au petit aéroport de Chibougamau.
François Martin est mineur, plus précisément mécanicien d'usine. Il est citoyen d'une ville née de l'industrie minière. Comme il n'y a plus de mines à Chibougamau depuis des années, chaque mardi, il part gagner sa vie 600 kilomètres plus loin par la voie des airs, à Fermont, où la multinationale Cliff Natural Resources exploite le gisement du lac Bloom, dans le très lointain arrière-pays de la Côte-Nord.
Cette vie d'errance professionnelle, il n'est pas le seul à la vivre. À Chibougamau et dans la localité voisine de Chapais, dont les populations totalisent à peine 9000 personnes, ils sont une bonne centaine à vivre en mode fly-in/fly-out. À se plier à un horaire, par navette aérienne, qui les fait travailler 14 jours consécutivement «ailleurs» avant de bénéficier d'un congé de même longueur à leur domicile.
François peut presque se considérer comme chanceux. Certains Chibougamois font le trajet vers le campement, perdu un peu au sud du complexe hydroélectrique de la Grande, à la Baie-James, de la mine d'or qu'aménage Goldcorps; d'autres poussent plus au nord, sur la pointe septentrionale du Québec, à la mine de nickel Raglan.
Il y en a même qui travaillent aussi loin qu'à Meadowbank, au nord de la Saskatchewan, dans le Nunavut. Pour s'y rendre, c'est quatre heures d'auto vers Val-d'Or, trois heures dans un avion gros porteur, un transfert à Churchill et une arrivée dans les baraquements. Par mauvais temps, ça peut prendre deux jours...
Ça ne surprendra personne. François Martin est un des citoyens les mieux informés sur le projet de Métaux BlackRock. Une aubaine pour lui et ses compagnons d'exil: la compagnie veut exploiter un gisement de fer et de vanadium, situé dans les limites de Chibougamau, à un peu plus d'une heure.
Même si la compagnie n'avance que 2015 pour lancer la mine, l'espoir brille dans les yeux de François Martin. «J'ai une petite fille de trois ans. Ce qui m'affecte le plus, c'est l'éloignement. Ça va se vivre énormément mieux quand on se couchera le soir à la maison.»
Un soulagement pour toute la famille. Sa conjointe Annabelle Hins se sent comme ces femmes que les hommes quittaient pour aller bûcher dans les chantiers d'autrefois. «C'est de concilier travail et famille. Je suis enseignante. On veut un deuxième enfant. D'avoir le papa...»
Nil Francoeur, lui, fait ses allers-retours sur Meadowbank. «Je ne suis pas plus intéressé que ça au "14/14". Avec BlackRock, c'est qu'on va être à la maison tous les soirs.»
Comme le Québec des régions éloignées, Chibougamau n'a pas échappé à la morosité économique du début des années 2000. Personne n'a parlé de fermer la ville. Mais la population a fondu, de tout près de 10 000, en 1981, à un peu plus de 7600, maintenant.
En attente d'un boum
Chibougamau ne se porte pas trop mal, s'empresse-t-on de dire. N'empêche que sur la rue principale, la 3e Rue, il y a des trous dans les rangées de commerces. La ville se voit dans l'attente d'un boum comme celui qui se produit à Fermont, où la municipalité a doublé de taille avec le lancement de projets miniers.
À Chibougamau, le gisement de fer et vanadium, lui, se résume pour la population à quelques chiffres: 250 à 320 gros salaires de mineurs, établis dans la ville, et une exploitation minière à ciel ouvert pendant une quinzaine d'années.
Rencontrée à l'hôtel Chibougamau, Marie-Jozée Courte confirme «qu'on attend depuis 10 ans, oh oui! Dix ans» que BlackRock démarre. La citoyenne qu'emploie l'hôpital de l'endroit connaît beaucoup d'amis qui s'exilent et qui cesseront de le faire si... Et la mine, ce sera aussi du boulot pour des camionneurs comme le sont son conjoint et «ses copains».
Le promoteur vient à peine de défendre son projet, en audiences publiques sur l'environnement - mi-juin. Comme bien d'autres, Marie-Jozée Courte s'impatiente. «Tout le monde dit que, cette fois, ça y est. Mais quand c'est pas l'argent, ce sont les études, quand ce ne sont pas les études, c'est l'environnement... Mais, oui, je suis confiante» que se creuse la mine et que se matérialisent les emplois, concède la citoyenne.
La mairesse Manon Cyr veut aussi croire que l'investissement de 850 millions $ est chose acquise. «Ce qui est important, c'est que l'avenir est prometteur», affirme-t-elle en parlant du gisement de fer, mais aussi des mineurs que sa ville fournira au futur producteur de diamants Stornoway, dans les monts Otish, 350 kilomètres plus au nord.
Et il y a ces «exilés» qui se rendent chez Goldcorp. Le fly-in pour ces deux mines, la mairesse n'est pas contre. Mais c'est de sa ville qu'il doit décoller, affirme-t-elle.
L'édile avance que la ville peut supporter une bonne poussée de croissance. La planification d'infrastructures est en cours de route, notamment l'aménagement d'une nouvelle rue résidentielle, «de l'autre côté de la track», comme le disent les citoyens. Pour l'eau potable, la municipalité a ce qu'il faut jusqu'à accueillir 12 000 personnes.
Pour les plus vieux, cet «avenir meilleur» de la municipalité, c'est tout simplement renouer avec le passé minier qui l'a mise au monde, en 1954, à la suite d'une ruée minière. «Gerry» Poirier, retraité du secteur et conseiller municipal, se réjouit que, depuis deux ans, sa ville a arrêté l'érosion qui grugeait sa population.
Il se rappelle surtout qu'en 1963, l'argent roulait à Chibougamau et que «des shafts [les chevalements] de mines, il y en avait partout». Il se souvient aussi «qu'à l'époque, c'était dur. Mais je ne parle pas contre les mines. J'ai eu de bons salaires».
Et les conditions de travail ont tellement changé dans les mines, insiste M. Poirier, en évoquant avec forces explications la quincaillerie haute technologie pour forer. La compagnie s'est d'ailleurs empressée de présenter en assemblée publique ce qui sera utilisé - le porte-parole de BlackRock, Michel Fillion, dira avec amusement que «dans les mines, on n'a plus besoin de peser 250 livres et de porter une moustache pour y travailler».
Acceptabilité sociale: la compagnie n'a pas tardé à répondre positivement à la seule véritable exigence de la Ville: démolir le camp minier, une fois rendu à la production pour que les travailleurs soient de retour à Chibougamau au terme de leur journée de labeur.
BlackRock a aussi pris soin de la population. Des groupes de discussion, des séances publiques, des échanges avec les pêcheurs sportifs, rien ne semble avoir été négligé sur le front des relations publiques.
Le gros employeur de la ville, c'est Chantiers Chibougamau, une des deux scieries les plus performantes du Québec, avec celle de Chapais. La minière BlackRock a aussi voulu démontrer qu'elle veut s'entendre avec les deux forestières. Malgré ses salaires plus élevés, elle assure qu'elle n'effectuera pas une razzia dans la main-d'oeuvre des deux autres.
«On ne veut pas se cannibaliser [pour la main-d'oeuvre]», estime le porte-parole de Chantiers Chibougamau, Frédérick Verreault. «Bien sûr, il y a un écart avec les salaires», mais cela existe aussi entre le mécanicien du garage du coin, celui de la scierie et celui de la mine, établit M. Verreault.
BlackRock veut lancer ses opérations dans deux ans. Bien des écueils administratifs, juridiques et économiques restent à franchir. Mais en attendant des nouvelles, il est un des sujets de conversation en ville, avec la pêche et la chasse, bien évidemment.
«Les gens m'en parlent souvent», admet le maire de la municipalité voisine de Chapais, Steve Gamache. Lui aussi connaît plusieurs concitoyens qui se rendent à l'autre bout du monde pour travailler. «Quand est-ce que ça va décoller?» se fait-il dire.
Le promoteur en est bien conscient - et fort aise avec cela. «C'est une maudite belle pression, indique le relationniste Michel Fillion. La seule pression, c'est d'ouvrir.»
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Une ville en quatre dates
1904: découverte d'or, près du lac Chibougamau, par le prospecteur Peter Mckenzie et l'inspecteur du Service des mines du Québec Joseph Obalski.
1954: naissance de la ville de Chibougamau, sept ans après la construction d'une route la reliant à La Doré, au Lac-Saint-Jean, au coût extravagant de 4 millions $!
1971: sommet de la production du cuivre extrait des mines de la région, 61 576 tonnes. De 1960 à 1971 le district minier de Chibougamau en est le plus important producteur dans tout l'est du Canada.
1997: la région atteint sa production record d'or, soit 7746 kilogrammes du métal précieux. Cela coïncide avec le démarrage du projet Troïlius, un gisement situé à 175 kilomètres au nord. Et épuisé en 2010.