«Cette année, je pense que le défi de François Legault, ce sera de se présenter à la rencontre avec une perspective qui tient compte des intérêts des autres provinces», évalue Jean Charest en parlant du Conseil de la fédération qui se tiendra du 9 au 11 juillet à Saskatoon.

Charest vante la puissance du Conseil de la fédération

Utilisé à bon escient, le Conseil de la fédération est une arme redoutable, surtout à l’aube d’une élection fédérale, estime l’ancien premier ministre du Québec et initiateur de cette institution, Jean Charest.

Dans une entrevue de plus d’une trentaine de minutes avec La Presse canadienne, il a dit espérer que les premiers ministres, qui seront réunis à Saskatoon du 9 au 11 juillet, s’entendent sur plusieurs dossiers pour forcer la main des partis fédéraux.

«Le Conseil de la fédération, quand il fonctionne bien, est capable de faire bouger beaucoup de choses, juge-t-il. À la veille d’une élection, évidemment, le gouvernement fédéral va être hyper sensible à ce que les provinces auront à dire.

«Là, ils ont un choix à faire» entre s’entendre ou ne pas s’entendre, lance-t-il à l’endroit des premiers ministres provinciaux, dont une majorité est désormais conservatrice.

Celui qui a été premier ministre du Québec de 2003 à 2012 rappelle avec fierté le front commun des provinces qui a mené en 2004 à une entente sur le financement de la santé sous Paul Martin, qui consacrait le fédéralisme asymétrique permettant des arrangements adaptés à la spécificité du Québec.

Il se félicite également de la mission économique en Chine effectuée par les premiers ministres en 2008 — sans le fédéral — et de l’entente Canada-Europe, qui a réuni les provinces et le fédéral autour d’une même table.

Cela est la preuve, selon lui, que le Conseil est «très, très utile, très important». Et c’est encore au Québec d’y exercer un rôle de leadership : la voix du premier ministre François Legault portera, prédit le désormais globe-trotter et conseiller stratégique au cabinet McCarthy Tétrault. «On est toujours reçu avec beaucoup de respect, ça va être vrai pour M. Legault aussi», croit-il.

Les défis de François Legault

Or, plusieurs défis attendent le nouveau chef d’État québécois, dont celui de forger une bonne relation avec l’Alberta selon le principe gagnant-gagnant. En d’autres mots, M. Charest lui suggère de se préoccuper davantage de l’intérêt de l’Alberta de Jason Kenney dans le but de maximiser son propre intérêt.

M. Legault a refusé en décembre dernier de relancer le projet de pipeline Énergie Est, décrétant que le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta est «sale», alors que l’hydroélectricité du Québec est «propre». Ce commentaire a fait bondir les politiciens de l’Ouest, certains appelant même au boycottage des produits québécois en guise de protestation.

«Cette année, je pense que le défi de François Legault, ce sera de se présenter à la rencontre avec une perspective qui tient compte des intérêts des autres provinces, évalue Jean Charest. La relation avec l’Alberta présente à la fois des grands défis, mais aussi des opportunités pour le Québec. L’Alberta et le Québec ont toujours été des alliés traditionnels et quand les deux parlent d’une seule et même voix, c’est assez puissant, et ça porte. Je le sais parce que je l’ai vécu.»

Il prédit que l’enjeu des pipelines sera à nouveau soulevé, et semble déplorer que le Québec n’arrive pas à s’entendre avec ses voisins. Qui plus est, M. Legault serait en porte-à-faux avec la population québécoise sur cet enjeu, soutient-il.

M. Charest a été consultant en 2016 pour le projet avorté de TransCanada, qui devait transporter du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers la raffinerie Irving de Saint-Jean au Nouveau-Brunswick, en passant par le Québec.

«La ligne d’interconnexion est incontournable, maintenant elle est liée aux pipelines, alors voilà, tu sais, c’est ça la vie. D’un côté, un projet que le Québec souhaite, de l’autre côté, un projet auquel son gouvernement [de M. Legault] s’objecte. Donc, comment concilier les deux?»

Depuis son arrivée au pouvoir, M. Legault maintient qu’il n’y a pas «d’acceptabilité sociale» pour un pipeline qui passerait par le Québec. Cependant, il appuie le projet de gazoduc GNL-Québec à Saguenay.

Autre blocage en vue : la taxe sur le carbone du gouvernement libéral de Justin Trudeau que plusieurs contestent vigoureusement. Le Québec et la Colombie-­Britannique sont «ailleurs», explique Jean Charest. «Il n’y aura pas d’unanimité, c’est un sujet qui divise.»

Immigration, hydroélectricité, aéronautique

L’immigration fera aussi partie des discussions, prédit M. Charest, qui n’a pu s’empêcher de décocher une fléchette à l’endroit du chef caquiste : «M. Legault va pouvoir leur expliquer, il a de la pratique», a-t-il dit ironiquement, en faisant référence à l’ignorance de François Legault lors de la dernière campagne électorale sur le fonctionnement du système fédéral d’immigration.

L’entente Québec-Ottawa en matière d’immigration, qui est quasi-constitutionnelle, «intrigue» les autres provinces, qui pourraient demander plus de pouvoirs dans la sélection des immigrants, ou à tout le moins, que le fédéral apporte des changements à sa politique, selon Jean Charest.

Par ailleurs, il explique qu’un «code non écrit» au Conseil de la fédération prévoit qu’un premier ministre doit s’abstenir de tout commentaire concernant les affaires internes d’une autre province. De cette manière, il ne devrait être aucunement question de la loi québécoise qui interdit le port de signes religieux à plusieurs catégories d’employés d’État, dont les enseignants, croit-il. «Ça m’étonnerait beaucoup qu’ils s’y lancent.»

Il encourage le Québec à saisir l’occasion de mener de front des discussions sur «l’exportation de l’énergie» et à poursuivre ses efforts de vente d’hydroélectricité, «même si c’est compliqué», car les provinces doivent «travailler ensemble».

Enfin, l’ex-premier ministre libéral espère que son rapport sur l’industrie aéronautique, qu’il vient de présenter aux ministres fédéraux Navdeep Bains et Marc Garneau, ainsi qu’au ministre québécois Pierre Fitzgibbon, générera des discussions au Conseil de la fédération.

Selon le document, de nouveaux engagements en matière de financement, l’achat de matériel de défense essentiellement canadien et le recrutement de nouveaux talents dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre sont essentiels pour freiner le déclin.

«L’industrie a fait cet exercice-là parce qu’on veut influencer la campagne, admet-il sans détour. Il se peut que les provinces choisissent un sujet comme celui-là pour interpeller le gouvernement fédéral et dire sur ce secteur-là de l’économie, nous avons la conviction que vous devez faire un certain nombre de choses.»