«On me met dans un avion pour j'ignore où! s'exclame-t-il. J'atterris à Rome, au beau milieu d'un groupe de Vietnamiens boursiers du pays. Je me joins à eux pour être conduit à l'ambassade du Viêtnam. Et je découvre que je suis boursier, moi aussi.»
«On me met dans un avion pour j'ignore où! s'exclame-t-il. J'atterris à Rome, au beau milieu d'un groupe de Vietnamiens boursiers du pays. Je me joins à eux pour être conduit à l'ambassade du Viêtnam. Et je découvre que je suis boursier, moi aussi.»

Catapultage

Alain Bouchard
Alain Bouchard
Le Soleil
À 18 ans, Cung Nquyen est «catapulté» en Italie par sa mère, qu'il surnomme «la générale». Et il s'y retrouve boursier du Viêtnam, sans savoir ce qui lui arrive. «Ouf! Imaginez un peu...»
À ce moment de son récit, le Vietnamien de 54 ans se lève debout dans le grand salon de sa splendide maison de Sillery. Il se met à rire et presque à pleurer à la fois, en gesticulant à qui mieux mieux. «On me met dans un avion pour j'ignore où! s'exclame-t-il. J'atterris à Rome, au beau milieu d'un groupe de Vietnamiens boursiers du pays. Je me joins à eux pour être conduit à l'ambassade du Viêtnam. Et je découvre que je suis boursier, moi aussi, à l'Université de Beruga. Ma mère avait tout arrangé!»
«La générale» Thuân voulait absolument soustraire son fils à l'armée. Elle avait fait jouer ses contacts personnels à l'ambassade.
À l'école élémentaire, le petit Cung récite les réponses de physique avant même que le professeur n'ait terminé la question. À la maison, les devoirs et les leçons sont les seules choses qui comptent. Et Cung est bien content d'être premier de classe lorsqu'il arrive à 16 ans et qu'il doit entreprendre son service militaire. C'est alors les études ou la vraie armée. Si tu es bon à l'école, tu joueras à la guerre la fin de semaine seulement. Puis, à 18 ans, tu partiras étudier à l'étranger aussi longtemps que tu auras de bons résultats. «Bref, dit Cung, on va à l'école avec une baïonnette dans le dos.»
Cung veut être médecin pour aider les siens. Il est en train d'effectuer son année préparatoire à Dalat, lorsque quelqu'un vient promptement le sortir de la classe et l'amène à Saigon sans aucun bagage pour y prendre l'avion immédiatement. Il a tout ce qu'il lui faut sur place : vêtements et autres articles domestiques.
«La générale» Thuân craint qu'il soit avalé par l'armée et a organisé sa catapulte en Italie. Elle a choisi ce pays parce que c'est à peu près le seul de l'Occident à ne pas exiger de papiers médicaux pour les ressortissants étrangers. Et aussi parce qu'elle y a un précieux contact hiérarchique.
Ah! Cristina!
C'est le choc culturel. Café, guitare et tutti frutti. Les jeunes gens y parlent de leurs sentiments, ce qui est absolument nouveau pour Cung. «Tout était parfait, dit-il, sauf les études.» Il fréquente la belle Cristina, qui a 16 ans. Sa mère s'inquiète. Son père rétorque : tant qu'il ne mariera pas une guenon, laisse-le faire!
Mais un an plus tard, il veut reprendre les études sérieuses. Cung a une tante à Montréal. Le français y est la langue officielle. L'École polytechnique y est réputée. Adieu l'Italie!
Il est complètement séduit par le Québec de 1973. Toute la vie y est bien organisée et on peut marcher dans la rue sans aucun papier. «Même la police est gentille», se souvient-il.
Lorsque les communistes viêt-côngs de Pol Pot attaquent le Sud-Viêtnam, en 1975, il vaut mieux y être pauvre et malade que riche et en santé, pour paraphraser Yvon Deschamps à l'envers. Et la famille de Cung a le malheur d'être riche; elle a des hôtels, des bateaux de pêche, des terres. Et surtout beaucoup, beaucoup d'employés. Ce que le catéchiste communiste condamne comme étant de l'exploitation de l'homme par l'homme.
Quand l'ennemi envahit la ville de Dalat, les parents de Cung et sa petite soeur de 13 ans — sa grande soeur de 23 ans étudie à Genève — abandonnent absolument tout pour fuir dans un avion de la US Army qui les dépose dans une petite île du Pacifique. La maman a seulement pris le temps d'apporter quelques photos de famille.
C'est à ce moment que le reste de la famille va retrouver Cung à Montréal. Son père reprend courageusement le collier chez Marconi, au bas de l'échelle des communications, un domaine qu'il connaît pourtant fort bien.
Quinze ans à Jonquière
Cung réussit de brillantes études en génie. En cours de maîtrise, il rencontre la Vietnamienne qui lui donnera deux enfants et qu'ITT veut absolument avoir à Port-Cartier. Au point de tout donner ce que demande Cung pour la suivre. Il croit halluciner. Il adorera la Côte-Nord, ses grands espaces et la pêche, à laquelle il s'adonnait déjà dans les «petites eaux» de Montréal.
Cung reçoit un coup de fil d'Alcan qui le veut à son usine Vaudreuil, au Saguenay. Il comprend Vaudreuil, à Montréal. Il dit : «Non, je veux travailler à votre usine d'Arvida.» «Mais c'est là, monsieur, l'usine Vaudreuil!»
Il vit 15 ans à Jonquière, où naissent ses deux enfants qui ont toujours leur accent saguenéen à 26 et 24 ans. Après 10 ans chez Alcan, il fonde une firme d'ingénieurs-conseils à Chicoutimi, où il passera cinq années ponctuées d'un divorce.
Il rencontre sa conjointe actuelle à Deschambault, lors d'un contrat chez Lauralco. Le couple achète la maison de Sillery en 1997... et vient d'ouvrir la première Flowers Box de Québec, avenue Maguire. Cung a tout liquidé du Viêtnam et du génie pour vendre désormais des plantes qui s'accrochent aux murs. Et aussi pour prendre des leçons de piano.
Juste avant sa mort, le père de Cung a demandé à revêtir une veste de novice bouddhiste, comme s'il voulait passer consciemment et résolument à autre chose. Le moine qui a célébré ses funérailles a fort impressionné Cung par certaines réflexions.«Par exemple, dit le nouveau fleuriste : “Plus on apprend, plus la vie est un paradis”. Et surtout : “Il ne faut pas laisser les autres nous définir”.»
Sauf peut-être quand sa mère est générale...