Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
La manière dont un service de police gère ses données vidéo influence la relation entre les citoyens et les policiers. 
La manière dont un service de police gère ses données vidéo influence la relation entre les citoyens et les policiers. 

Caméras pour les policiers: des avantages exagérés et une complexité sous-estimée

Étienne Charbonneau
Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en management public comparé, ENAP
Dan Bromberg
Professeur associé en administration publique et science politique, Université du New Hampshire
Article réservé aux abonnés
LA SCIENCE DANS SES MOTS / La mort de George Floyd, le 25 mai 2020, à Minneapolis, a été filmée en direct par un témoin de la scène. Dans une vidéo de 8 minutes et 46 secondes, on voit l’homme suffoquer sous le genou d’un policier. Cette vidéo est devenue virale, mais peu de gens savaient à ce moment que d’autres images existaient : celles des caméras portatives des coéquipiers de l’officier Derek Chauvin.

Ces 30 minutes de vidéo captées par les caméras des policiers n’ont été dévoilées au public que trois mois plus tard (le 11 août 2020), par un quotidien britannique.

Dans la foulée de cette tragédie, plusieurs villes américaines ont accéléré l’utilisation de caméras portatives et adopté des politiques pour réduire le profilage racial au sein de leurs corps policiers. Par contre, peu d’entre elles ont pris des mesures pour baliser les interactions policières avec les citoyens souffrant de problèmes de santé mentale, comme on l’a constaté lors de la longue arrestation de Georges Floyd.

De plus, les bandes vidéo de l’arrestation ont été rendues publiques trop tard. La trame narrative des évènements du 25 mai était déjà tissée. Comme l’a récemment fait remarquer le directeur général du Reporters Committee for Freedom of the Press, «les caméras portatives et d’auto-patrouille ne peuvent pas être des outils efficaces d’imputabilité si le public ne peut jamais voir les images qu’elles enregistrent.»

Nous avons coécrit récemment le livre Calibrating Public Accountability : The Fragile Relationship between Police Departments and Civilians in an Age of Video Surveillance publié aux Presses universitaires de Cambridge.

L’importance des règles d’utilisation

De nombreux partisans des caméras portatives minimisent la complexité des programmes de caméras portatives pour les policiers et en exagèrent les avantages potentiels. Dans leurs commentaires, plusieurs chroniqueurs et élus se limitent à prôner l’adoption des caméras, et passent sous silence l’importance des modalités d’utilisation, qui moduleront les effets des caméras portatives.

Selon les modalités retenues, les promesses d’une imputabilité et d’une transparence plus grandes peuvent aisément être creuses. Selon un responsable d’Upturn, un organisme à but non lucratif de défense des droits civiques face aux technologies, les caméras portatives n’ont pas réussi à rendre les forces de l’ordre imputables parce que la diffusion des images est souvent refusée ou retardée. En fait, l’amélioration réelle de l’imputabilité qu’entraînent les caméras portatives est rarement mesurée.

Des attentes différentes

La manière dont un service de police gère ses données vidéo influence la relation entre les citoyens et les policiers. Dans notre livre, nous comparons les préférences de 1000 chefs de police et de 4000 citoyens des États-Unis quant au partage d’une vidéo d’une intervention policière se soldant par la mort d’un citoyen.

Les corps policiers de trois villes, Los Angeles, Seattle et Charlotte, ont des procédures différentes quant au partage des bandes vidéo des fusillades. Pourtant, les résidents de ces trois agglomérations ont exprimé des attentes presque identiques en matière de diffusion des vidéos des caméras et des conceptions de la transparence. Les attentes étaient aussi les mêmes pour notre échantillon de citoyens d’ailleurs aux États-Unis.

Nous avons constaté un écart entre les préférences des chefs de police et celles des citoyens en matière de responsabilité et de transparence. Après qu’une fusillade impliquant un officier ait été filmée, très peu de chefs de police ont comme préférence de partager immédiatement la vidéo de la scène. Une majorité d’entre eux était plutôt favorable à la diffusion de ces bandes seulement après une enquête interne.

Un individu protestant contre le meurtre de George Floyd est appréhendé par la police.

Un fossé avec les groupes minoritaires

Lorsque l’on compare les préférences des chefs de police avec celles des habitants, un fossé se creuse entre les préférences des premiers et celles des résidents issus des groupes minoritaires. En d’autres termes, les préférences des chefs de police correspondaient pour la plupart à celles des résidents blancs des États-Unis et des répondants des trois villes que nous avons étudiées. Cependant, les résidents issus des minorités, qui ont exprimé une confiance légèrement moindre dans leur service de police que les blancs, étaient moins disposés à attendre la fin d’une enquête interne pour visionner une scène de tragédie. Une grande minorité de résidents de couleur voulait voir les vidéos des caméras tout de suite, avant la fin d’une enquête interne.

Dans l’ensemble des États-Unis, un large consensus prévaut quant aux préférences d’accès à l’information. Cette même uniformité est aussi présente dans les réponses obtenues quant à la confiance de la population envers les policiers. Selon notre sondage auprès de la population, les niveaux de confiance des répondants blancs et des répondants des minorités étaient similaires, indépendamment de leur lieu de résidence. Une sorte de nationalisation de la politique remplaçant le particularisme local – surnommé «McPolitique» – pourrait être en jeu. La confiance des citoyens dans la police repose désormais sur une représentation mentale des comportements policiers, et moins sur les agissements de leurs propres services de police.

L’avis des citoyens ignoré

Les différences marquées dans les politiques de diffusion des vidéos des caméras portatives à Seattle, Los Angeles et Charlotte ne peuvent s’expliquer par les préférences exprimées par les résidents de ces trois villes. Cela devrait laisser songeuses les autorités du ministère de la Sécurité publique sur la discrétion laissée aux corps policiers pour forger leurs propres règles d’utilisations des caméras portatives. L’existence de plusieurs modèles à travers la province pourrait refléter uniquement les préférences des chefs de police et celles des associations, fédérations et syndicats des policiers, sans inclure aussi l’avis des personnes qui seront filmées par les caméras.

Par exemple, lors d’une entrevue avec le shérif du comté d’Henderson, qui dirige un service policier au Kentucky où les caméras sont utilisées depuis onze ans, celui-ci a déclaré que les caméras n’ont que des avantages, et aucun inconvénient. Il a ensuite avancé deux raisons pour lesquelles il ne voyait que des avantages : «Dans de nombreux cas, si les avocats de la défense voient une vidéo avant le procès, ils règlent à l’amiable. La seconde, s’il y a une plainte d’un citoyen, nous pouvons régler la plupart des problèmes en cinq minutes. C’est probablement l’une des meilleures choses que nous ayons faites».

C’est aussi ce qu’une majorité des entretiens avec plus de 350 chefs de police ont révélé. Selon les modalités d’application, les caméras peuvent être utilisées en tant qu’outil de surveillance pour rendre les services de police plus efficaces sans les rendre plus ouverts ou plus imputables. Les caméras portatives, selon la façon dont les modalités d’utilisation sont mises en œuvre, peuvent avoir un impact minimal sur la responsabilité de la police envers le public, mais elles augmentent tout de même la surveillance du gouvernement envers le public, en particulier dans les quartiers défavorisés.

L’autonomie professionnelle menacée?

Aux États-Unis, alors que les policiers obtiennent la confiance d’une mince majorité des membres de la communauté noire, les corps policiers comptent parmi les institutions publiques qui bénéficient d’un haut niveau de confiance de la population en général ; il en va de même au Canada.

Néanmoins, on ne leur fait pas assez confiance pour qu’ils utilisent leur pouvoir discrétionnaire pour faire leur travail sans être filmés. Combien de temps reste-t-il aux autres fonctionnaires, à qui la population ne fait pas aussi confiance qu’aux policiers, avant de devoir échanger leur autonomie professionnelle pour une caméra vidéo épinglée à leur poitrine ?

* * * * *

Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

-->The Conversation