La fusillade à la mosquée de Sainte-Foy a soulevé une question se retrouvant  régulièrement dans l'actualité. Les médias devraient-ils éviter de nommer les tueurs de masse et de montrer des photos d'eux?

Cachez ce tueur...

VÉRIFICATION FAITE / L'affirmation : Les médias devraient-ils éviter de nommer les tueurs de masse et de montrer des photos (souvent assez flatteuses lorsqu'elles proviennent d'une page Facebook personnelle) d'eux, comme Alexandre Bissonnette, accusé de la tuerie de dimanche soir au Centre culturel islamique? Aux États-Unis, un mouvement nommé No Notoriety («pas de célébrité») demande aux médias d'arrêter d'accorder autant d'attention à ces déséquilibrés parce que ce serait justement ce que nombre d'entre eux recherchent : leur «15 minutes de gloire». En outre, plusieurs lecteurs du Soleil nous ont exprimé le même souhait au cours des derniers jours. Alors, voyons voir...
Les faits
Il existe plusieurs cas de tireurs fous dont les vidéos et les notes de suicide laissent peu de doute sur l'importance qu'ils accordaient à la célébrité. Eric Harris et Dylan Klebold, les deux tueurs de Columbine, fantasmaient à l'idée que leurs vies fassent l'objet d'un film : «Le plus de morts dans l'histoire des États-Unis! [...] Les réalisateurs vont se battre pour avoir les droits sur cette histoire!» prédisait Klebold. «On se voit à la télé nationale!» lançait pour sa part Jared Lee Loughner, qui a abattu 6 personnes et en a blessé 13 autres lors d'un rassemblement politique à Tucson, en 2011.
Au-delà de l'anecdote, plusieurs indices suggèrent assez fortement que la recherche de gloire est une motivation importante pour une bonne partie des tueurs de masse et de terroristes kamikazes. Leur psychologie a été abondamment étudiée et, avec la dépression et l'isolement social, le narcissisme fait partie des caractéristiques psychosociales les plus fréquentes chez eux. Or la quête de gloire ou de statut fait pratiquement partie intégrante de ce trait de personnalité.
En outre, quelques études ont démontré que ces tueries ne surviennent pas à des moments aléatoires, mais tendent plutôt à se regrouper dans le temps. Une étude parue en 2015 dans la revue PLoS - ONE a trouvé que la probabilité qu'un massacre survienne est accrue au cours des 13 jours suivant une tuerie et qu'environ 20 à 30 % de ces attaques pourraient s'expliquer par la «contagion». Une étude allemande a pour sa part trouvé (avec un échantillon différent) qu'environ la moitié des tueries surviennent dans les 10 jours suivant une autre tuerie.
Il faut toutefois noter ici que ces études ne permettent pas de faire la différence entre le fait de nommer et montrer le tueur et le simple fait d'évoquer leurs gestes. Peut-être que l'effet d'entraînement est plus fort quand on les identifie, mais peut-être qu'on le déclencherait juste en parlant de ces tueries. 
De plus, il demeure très difficile, et souvent même impossible, de documenter ce qui se passe dans la tête de ces assassins, si bien que les preuves directes et probantes manquent. Dans une étude parue l'an dernier, le criminologue américain Adam Lankford a analysé les notes et les témoignages qu'ont laissés derrière eux 225 tueurs de masse, aux États-Unis et ailleurs. Il n'a trouvé que 24 cas (11 %) où la gloire était explicitement mentionnée, mais il décrit ses résultats comme un plancher extrêmement conservateur - ses critères étaient très stricts et beaucoup de tueurs fous emportent leurs motivations réelles dans leur tombe. Il est très probable que la célébrité ait motivé une plus grande part de ces assaillants. Et ceux qui cherchaient explicitement la gloire ont d'ailleurs fait deux fois plus de victimes (huit morts et huit blessés en moyenne) que les autres, comme s'ils voulaient s'assurer de «passer aux nouvelles».
Notons, fait troublant, que cette tendance semble prendre beaucoup de force depuis une quinzaine d'années. M. Lankford n'a trouvé qu'un cas de recherche explicite de gloire parmi les tueurs de masse des années 60, un autre dans les années 70, aucune dans les années 80, sept dans les années 90 et pas moins de 15 dans les 2000.
«Je suis pleinement d'avis que les médias devraient s'abstenir de publier des images et le nom de ces criminels», nous a indiqué M. Lankford lors d'un échange de courriels.
D'après ce que nous avons pu constater, d'ailleurs, presque tous les autres experts qui se sont penchés sur cette question sont du même avis.
Verdict
D'un côté, on a plusieurs preuves «circonstancielles» ou plus ou moins indirectes qui suggèrent clairement qu'une bonne partie des tueurs de masse est motivée par la gloire. De l'autre, cependant, les indicateurs plus directs sont difficiles à colliger, ne serait-ce que parce que les deux tiers de ces tueries se terminent avec la mort du tireur, et ils ne sont pas particulièrement concluants. Mais quand ils soupèsent l'ensemble de ce qu'on sait, les experts semblent très majoritairement en faveur de limiter l'exposition médiatique des tireurs fous.
Sources :