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Les mauvaises techniques et la progression trop rapide de l’entraînement sont les deux plus gros facteurs de blessures.
Les mauvaises techniques et la progression trop rapide de l’entraînement sont les deux plus gros facteurs de blessures.

«Ça peut vous détruire» : les pièges de l’abus d’entraînement

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
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Marjorie brillait au CrossFit. Maintenant, elle peine à lever ses sacs d’épicerie.

Il y a quatre ans, cette femme dans la quarantaine s’est inscrite dans un cours de groupe de CrossFit dans un gym de Québec. Elle a vite eu la piqûre pour cette forme d’entraînement intensif qui croise haltérophilie, gymnastique et athlétisme.

Durant les «workout» du jour, elle devait effectuer un enchaînement épuisant d’exercices où l’accent était mis sur la vitesse et le nombre de répétitions, se souvient Marjorie. La technique était souvent escamotée, mais elle en faisait peu de cas. «Je me donnais à fond. J’avais du plaisir à faire ça».

Marjorie avait l’impression que son corps soutenait plus facilement l’effort physique que ses camarades en sueur. Encouragée, aussi, par ses cuisses, ses épaules et ses abdos de plus en plus sculptés, elle a voulu accélérer sa progression avec une entraîneuse privée de CrossFit.

Avec son aide, Marjorie a augmenté l’intensité, la vitesse, les charges. «Plus je me dépassais, plus elle m’encourageait. [...]. Elle me disait “go, go, on continue”!»

Moins de six mois après avoir commencé le CrossFit, Marjorie s’est levée un matin avec les bras enflés. Elle ressentait aussi une vive douleur au cou, aux épaules et aux omoplates, qui a persisté en dépit des sacs de glace. «À un moment donné, j’ai dû consulter à l’urgence, parce que ça ne marchait plus, c’était invalidant», relate Marjorie.

Le diagnostic est tombé environ trois semaines plus tard : Marjorie souffrait du syndrome du défilé thoracique neurogénique, une douleur chronique liée à la compression des nerfs entre les os du cou et le haut du torse.

Les gyms ne sont pas toujours synonymes de santé, remarque Rosaire Vaillancourt. «Les gens qui en abusent, c’est tout sauf la santé».

Depuis, Marjorie a dû subir une chirurgie et faire une physiothérapie. Elle s’attend à prendre des médicaments neuropathiques pour le reste de sa vie. Elle a du mal à coiffer les cheveux de sa fille et à vérifier son angle mort quand elle conduit. À l’épicerie, elle doit calculer combien d’articles elle met dans son sac pour éviter la douleur.

Avec la réouverture des gyms, Marjorie s’inquiète que d’autres tombent aussi dans le piège de l’abus d’entraînement. «Ça peut vous détruire carrément, dit-elle. J’en suis la preuve vivante.»

Le syndrome du défilé thoracique est une conséquence rare. Mais il fait partie d’une myriade de blessures qui peuvent être causées par une surdose d’exercice.

Avec l’engouement actuel pour le dépassement physique, des médecins, des physiothérapeutes et des kinésiologues tentent de rappeler aux sportifs les limites de leurs corps.

Mais parfois, il est trop tard. Au cours des quinze dernières années, le Dr Rosaire Vaillancourt, qui était chirurgien thoracique à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec jusqu’à sa retraite en 2020, a vu de plus en plus de patients qui souffraient du syndrome du défilé thoracique à la suite d’une période d’entraînement trop intensive.

 Dr Rosaire Vaillancourt

Avant, le Dr Vaillancourt voyait surtout le défilé thoracique chez des hommes qui répétaient les mêmes gestes au travail, comme les employés assignés à une chaîne de montage ou travaillant dans un abattoir. Ces dernières années, environ 80 à 85 % de la clientèle du Dr Vaillancourt était composée de jeunes femmes âgées de 16 à 40 ans, estime-t-il. «Dans ma pratique, c’était une forte majorité de femmes, des femmes de petit gabarit assez jeunes, qui faisaient du CrossFit, “chest-bras”», décrit-il.

Les gyms ne sont pas toujours synonymes de santé, remarque Rosaire Vaillancourt. «Les gens qui en abusent, c’est tout sauf la santé».

«Trop. Trop vite»

Depuis quelques années, les activités physiques très intenses sont en vogue au Québec. Les adeptes de CrossFit, de Spartan Race, de triathlons, d’ultramarathons et cie se sont multipliés. Ils publient des photos de leurs prouesses sur Facebook et Instagram, démocratisant un niveau de forme physique réservé autrefois aux athlètes d’élite ou aux militaires.

Ces disciplines ne sont pas problématiques en soi; elles permettent à une multitude de gens de se tenir en forme, ont souligné les experts avec qui Le Soleil s’est entretenu. Mais la haute performance associée à ces sports a incité des adeptes à vouloir augmenter leurs résultats trop rapidement, constatent-ils.

Le kinésiologue Pierre-Mary Toussaint, qui enseigne en kinésiologie à l’Université de Montréal et est préparateur physique des Carabins au football, a vu cet empressement dans toutes sortes de disciplines sportives au fil de sa carrière. Il surnomme ce problème le «Trop, trop vite».

Aujourd’hui, «le cas classique, c’est ça : je me mets à faire du CrossFit, j’aime ça, et là je me mets à en faire trop, trop vite, sans respecter mes limites de débutant, illustre M. Toussaint. Et là, je veux faire comme les autres, suivre le groupe, je veux essayer les mêmes charges qu’eux, et je ne m’assure pas de bien faire les mouvements avant même de mettre des charges plus importantes».

Les sportifs qui se lancent dans des entraînements de haute intensité devraient aussi se soucier de la qualification des entraîneurs privés.

Selon Pierre-Mary Toussaint, les mauvaises techniques et la progression trop rapide de l’entraînement sont les deux plus gros facteurs de blessures.

Lorsqu’il est soumis à un stress physique, poursuit M. Toussaint, le corps a besoin de se rétablir. S’il n’a pas le temps de récupérer, il risque de flancher à l’endroit précis où il a été surutilisé.

Chez les coureurs, par exemple, la périostite tibiale est provoquée par des microtraumatismes au niveau du muscle à l’avant du tibia. «On ne peut pas déterminer quand ç’a commencé à apparaître, dit M. Toussaint. Mais une fois que c’est apparu, on le sent».

Dans les cliniques de physiothérapie, le printemps pandémique a entraîné un afflux de clients avec des blessures liées à une reprise trop rapide d’une activité sportive, notamment avec la course, observe Pascal Gagnon, physiothérapeute et président de la Fédération des cliniques de physiothérapie du Québec. Après des mois à moins bouger, les muscles et les articulations sont plus vulnérables, explique M. Gagnon.

Le physiothérapeute invite à encore plus de prudence les gens qui ambitionnent, par exemple, de faire des triathlons ou des ultra-marathons. «On sous-estime énormément le temps que ça prend à notre corps pour s’adapter à des défis comme ceux-là», dit M. Gagnon.

«Tout le monde peut s’appeler entraîneur»

Les sportifs qui se lancent dans des entraînements de haute intensité devraient aussi se soucier de la qualification des entraîneurs privés, souligne Marc-Antoine Pépin, vice-président de la Fédération des kinésiologues du Québec.

Au Québec, «tout le monde peut s’appeler entraîneur; vous pourriez vous appeler “entraîneur” demain matin, vous partir une page Facebook et avoir des clients», illustre M. Pépin, qui souligne que le titre d’entraîneur «n’est pas un gage de formation».

La Fédération des kinésiologues, par exemple, exige que ses membres détiennent un bac en kinésiologie, effectuent un examen d’accréditation et suivent de la formation continue.

Les kinésiologues ont aussi amorcé des démarches auprès de l’Office des professions pour obtenir un encadrement professionnel concernant des activités à risque de préjudice pour le public, note Marc-Antoine Pépin.

Aujourd’hui, Marjorie aurait souhaité que son entraîneuse privée de CrossFit soit mieux formée pour lui éviter les blessures. Et elle regrette de s’être lancée dans l’engrenage qui a broyé une partie de sa qualité de sa vie.

Ces jours-ci, Marjorie aimerait notamment pouvoir jardiner comme tout le monde. Mais c’est un loisir ardu pour elle. «Juste creuser un petit trou pour planter une plante, je me prépare mentalement.» ­­­­