Le traversier Alphonse-Desjardins a été immobilisé entre Québec et Lévis pendant plus de quatre heures mercredi.

Brise-glaces: «on est vulnérables»

Les difficultés de navigation vécues ces derniers jours sur le fleuve Saint-Laurent prouvent qu’«on a les deux pieds dans les problèmes» en raison de la désuétude des brise-glaces de la Garde côtière canadienne, dénonce le ministre québécois Jean D’Amour, délégué aux Affaires maritimes.

«Ce qui se produit là, c’est pas comme si on ne savait pas que ça allait arriver», a ragé M. D’Amour, jeudi, en entrevue téléphonique au Soleil à partir de son fief de Rivière-du-Loup. Cela fait plus d’un an que l’élu provincial sensibilise, par écrit et en personne, les ministres fédéraux Dominique Leblanc et Marc Garneau, respectivement responsables de la Garde côtière et des Transports, à l’urgence de renouveler la flotte de brise-glaces, âgés d’une bonne trentaine d’années pour la plupart.

Au-delà du traversier immobilisé entre Québec et Lévis pendant plus de quatre heures mercredi, M. D’Amour s’inquiète de voir des navires commerciaux freinés, même prisonniers des glaces qui s’accumulent sur le Saint-Laurent. Et cela pendant que des brise-glaces sont en réparation.  «Quand je vends les ports du Saint-Laurent à l’étranger, les ports du Québec à des armateurs, je vends l’accessibilité 365 jours par année. Actuellement, on est vulnérables, on va se le dire», a-t-il lancé. Selon lui, la réputation du Québec est menacée quand les glaces nuisent à la navigation: «Les armateurs se parlent et lisent les journaux aussi.»

Au-delà des considérations économiques, le politicien partage aussi ses craintes quant à «la sécurité tout court». Il en veut pour preuve l’alerte donnée le 31 décembre quand un navire a dérivé dans le secteur du pont de Québec en raison des glaces, menaçant de fracasser un pilier de la structure centenaire. Il y a aussi les risques accrus d’embâcles — et donc d’inondations et de dégâts matériels — qui tracassent le gouvernement du Québec. 

Jean D’Amour ne se laisse pas attendrir par les explications de la Garde côtière, qui faisait face mercredi à un imprévu mécanique sur le Terry Fox pendant qu’un remorqueur portait assistance au traversier Alphonse-Desjardins faisant la navette Québec-Lévis. 

«Il y a pas mal moins de chances que vous ayez un bris sur votre voiture si c’est une 2017 ou une 2018 que si c’est une 1960. Et j’exagère à peine. Les brise-glaces avec lesquels on travaille ont plus de 35 ans. Ce sont des navires qui sont à risque parce que leur temps est fait», réplique le ministre provincial. 

«On se dépanne comme on peut, mais ce qu’il faut, ce sont des solutions à long terme, de nouveaux brise-glaces. Qu’on les loue ou qu’on les achète, moi je n’ai pas de problème», a-t-il conclu, faisant en toute fin d’entrevue un lien avec le chantier maritime Davie, qui manque de contrats et propose justement de construire des brise-glaces pour le gouvernement canadien. 

En matinée jeudi, le député fédéral de Lévis, Bellechasse et Les Etchemins, Steven Blaney, a aussi interpellé le premier ministre Justin Trudeau sur «les besoins urgents» de la Marine royale canadienne et de la Garde côtière canadienne.

La Garde cotière réagit

En fin de journée, Le Soleil a reçu du cabinet du ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne, Dominic Leblanc, une déclaration écrite détaillant et défendant les opérations des brise-glaces au Québec. 

«Depuis le début de la saison hivernale le 15 décembre 2017, pour le secteur Saint-Laurent, la Garde côtière a escorté 76 navires et déglacé 15 ports commerciaux», peut-on y lire. Plus spécifiquement, mercredi, «la Garde côtière surveillait la situation de près et s’apprêtait à confier le mandat à un remorqueur privé lorsqu’elle a été informé par l’Alphonse Desjardins qu’un remorqueur déjà sorti pour assister des navires commerciaux allait déprendre le traversier des glaces».

En date de jeudi, cinq brise-glaces sont présents sur le territoire québécois. Le Des Groseilliers est venu appuyer le Terry Fox qui était en réparation à Québec. Le Martha L. Black a pris la relève à Trois-Rivières. Le Pierre Radisson navigue dans le Saguenay et l’Amundsen, à peine sorti de sa cale sèche, est en ravitaillement à Montréal. 

«La Garde côtière surveille constamment la situation, en utilisant les patrouilles de glace, les caméras en direct disposées en certains endroits ainsi que des images satellites pour évaluer l’état des glaces et mobiliser ses navires aux bons endroits», assure Laura Gareau, attachée de presse du ministre Leblanc. Quant au renouvellement de la flotte, il se fera en tout respect de la Stratégie nationale en matière de construction navale, répète-t-elle.  Avec Jean-Michel Genois Gagnon

Le brise-glace NGCC Des Groseilliers, venu appuyer le NGCC Terry Fox, était au large de la baie de Beauport, jeudi.

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RISQUE D'EMBÂCLE SOUS LES PONTS

Après le froid extrême et les grandes marées, le nordet et les précipitations de neige promettent de maintenir pour quelques jours encore les conditions maritimes laborieuses entre Québec et Lévis.

Hubert Desgagnés, consultant maritime, a expliqué au Soleil que toutes les conditions sont réunies pour la formation d’un embâcle sous les ponts de Québec. Le vent du nord-est, typique des tempêtes, empêche en effet les nombreuses glaces de s’échapper de l’entonnoir Québec-Lévis. L’ajout de neige fraîche vient encore compacter le tout. 

Dans les prochaines heures, les brise-glaces devront donc manœuvrer dans ce secteur étroit et névralgique pour casser la glace et laisser passer les navires. Or, le Terry Fox actuellement posté à Québec n’est pas le meilleur dans ce type de tâche puisqu’il est moins efficace de reculons, souligne M. Desgagnés, un ancien de la Garde côtière canadienne. Le Des Groseilliers, aussi dans la capitale pour le moment, devrait faire mieux. 

Au Port de Québec, la porte-parole Marie-Andrée Blanchet pointe aussi une «combinaison de facteurs» expliquant les difficultés vécues sur le fleuve. «Ça vient créer des conditions maritimes plus difficiles, mais pas impossibles» ni exceptionnelles, dit-elle, refusant de blâmer la Garde côtière et ses brise-glaces.

La priorité au transit

Actuellement, devant Québec, la priorité est accordée aux navires en transit. Les deux navires commerciaux qui sont restés coincés en même temps que les traversiers Québec-Lévis étaient justement en provenance de Trois-Rivières et non des clients de l’Administration portuaire de Québec.

Encore jeudi, les navires de la Société des traversiers du Québec ont peiné entre Québec et Lévis. En début de journée, les glaces combinées à un bris mécanique sur le traversier Alphonse-Desjardins ont forcé l’interruption totale du service. Le Lomer-Gouin a finalement repris la navette seul en après-midi avec des départs aux heures sur chaque rive. 

Michel Plamondon, porte-parole de la Garde côtière à Québec, parle pourtant d’un «hiver habituel, normal» sur le fleuve Saint-Laurent. «On est là pour déglacer. C’est juste parce qu’il y a eu un bris, [les gens] ont eu l’impression que tout était arrêté, mais pas du tout parce que nos autres navires travaillaient», disait-il jeudi. 

Dans l’est du Québec, les glaces compliquent également la navigation. La traversée de Baie-Comeau vers Matane a été devancée jeudi et les départs en avant-midi vendredi ont été annulés. Le service doit théoriquement reprendre à Matane à 14h.