Les artisans du Soleil, au jour 1 de la relance
Les artisans du Soleil, au jour 1 de la relance

Bienvenue chez vous, au Soleil!

Ensemble, nous écrivons aujourd’hui une page d’histoire du Soleil.

Tout près de 123 ans après sa naissance, alors que s’abattait sur son ancêtre L’Électeur une crise (tiens, tiens…), les artisans, les lecteurs et les partenaires du Soleil prennent un nouveau départ.

Peu y paraît encore (ça viendra assez vite). Mais quelque chose d’assez fondamental vient de changer dans le rapport qui nous lie à l’institution pour laquelle nous travaillons au quotidien. 

J’ose le formuler ainsi: dorénavant, je ne fais pas que travailler au Soleil. Dorénavant, j’en suis aussi le propriétaire. Au même titre que tous mes collègues journalistes, représentants publicitaires, photographes, vidéastes, graphistes, gestionnaires, adjointes administratives, réceptionnistes… 

Autant d’employés qui ont endossé — à l’unanimité! — le projet de reprise du Soleil par ses employés sur le modèle coopératif. Un projet audacieux, innovant, réaliste. Le plus prometteur pour sauver ce quotidien, en a décidé le tribunal.

Le Soleil devient donc une coopérative de solidarité. Il n’appartient plus à un unique propriétaire. Son sort est entre les mains de ses membres. Et d’une certaine façon, plus que jamais, de la communauté: notre coop accueillera à terme des membres de soutien provenant du milieu.

Ça change quoi d’être proprio? Pas mal tout.

En acceptant d’injecter chaque année nous-mêmes une part de nos salaires dans notre média, nous venons affirmer que nous croyons suffisamment à l’importance de notre mission pour la soutenir au même titre que nos partenaires financiers. 

Pas seulement pour sauver des emplois, nos emplois. Mais parce qu’on croit que la voix du Soleil doit continuer de se faire entendre dans un paysage médiatique qui rétrécit comme peau de chagrin, où la diversité est plus que jamais gage d’équilibre pour une société. 

Nous croyons profondément que l’information de qualité, juste, rigoureuse, pertinente et utile à nos vies est un bien commun qu’il nous faut protéger et perpétuer.

Nous croyons plus que jamais que Le Soleil, quelle que soit la plateforme sur laquelle il se décline, demeure un carrefour de prédilection pour permettre à nos partenaires de rejoindre la communauté.

Ce changement de propriété, c’est plus que l’installation d’un nouveau mode de gouvernance, où les employés auront davantage leur mot à dire.

Nous jetons aujourd’hui les bases de la construction d’un nouveau modèle nécessaire pour assurer un avenir au Soleil pour longtemps. Pour ne plus jamais revivre le 19 août 2019.

Ce jour-là, il y a exactement quatre mois, le sol a tremblé sous nos pieds. Pendant un moment, nous nous sommes demandés si nous allions publier de nouveau. Jamais la survie du Soleil, comme des cinq autres quotidiens de notre groupe, n’avait-elle été ainsi compromise. 

L’onde de choc s’est faite ressentir bien au-delà de Québec. Tout à coup, le concept de crise des médias a pris un visage concret, réel. Et j’oserais dire inquiétant.

La moitié des quotidiens québécois rayée de la carte d’un trait? Impensable. Insoutenable.

Nous avons encaissé, nous sommes restés debout. Il n’a jamais été question de baisser les bras, d’attendre un sauveur à la Jeff Bezos (le multimilliardaire qui a injecté des millions pour relancer le Washington Post). 

Le projet coopératif s’est imposé rapidement comme le modèle le plus porteur pour transformer notre organisation et l’équiper pour affronter les défis de demain. Ce projet a pris forme dans des délais insensés. Aujourd’hui, il devient néanmoins réalité. À Québec comme dans les cinq autres régions où la survie du quotidien local (Le Nouvelliste, Le Quotidien, Le Droit, La Voix de l’Est, La Tribune) a aussi été menacée. Des quotidiens avec qui nous allons continuer de «coopérer», pour faire circuler d’autres histoires dans le paysage médiatique, celles de toutes les régions.

La coop n’est pas la solution en soi. Mais ce véhicule nous semble parfait pour le nouveau type de rapport que nous voulons nouer avec la communauté pour qui nous existons, et qui s’avère de plus en plus engagée derrière nous.

Un nouveau rapport basé sur la confiance, la transparence, l’indépendance. 

Ce qui ne changera pas, au mieux se raffinera, c’est notre désir quotidien de servir avec rigueur la communauté, celle de Québec et de ses régions. L’information est à nos yeux un service public essentiel. Au cours des dernières semaines, vous nous avez dit ce que vous attendiez de nous, pourquoi vous souhaitiez que #lesoleilcontinue. 

Vous nous avez dit comment nous participions à éclairer vos choix et vos décisions comme citoyens, à mieux faire comprendre les enjeux actuels dans notre société.

Vous nous avez dit comment nous participions à éclairer vos choix et vos décisions comme consommateurs, et comment nous pourrions être encore plus utiles pour faciliter vos vies.

La tempête aura recentré le sens de notre action, aura rendu notre mission encore plus claire. 

Raconter vos histoires. Donner une voix à ceux qui n’en ont pas assez. Garder nos élus imputables des décisions qu’ils prennent et qui touchent nos vies. Dénoncer les injustices qui plombent le bien commun. Mettre à jour les incongruités des systèmes qui nous régissent. Ouvrir des fenêtres sur les mondes qui nous entourent.

À l’heure des fake news, nous voulons redonner du poids aux faits, les vérifier, les décortiquer. Ramener l’équilibre dans les débats sans vernis qui font le bonheur de nos réseaux présumément sociaux. Résister à la facilité. Prendre le parti de la science. Dans une société où tout se polarise, miser sur la nuance.

Le Soleil continuera de jouer un rôle dans le débat social. Il a son mot à dire dans la santé démocratique d’une capitale comme Québec. Il doit dénoncer avec vigueur ce que la société offre de plus dommageable, mais aussi mettre à jour avec emphase les plus belles initiatives citoyennes, braquer les projecteurs sur ceux et celles qui font bouger les choses, qui améliorent nos vies par leur travail, leurs recherches, leur implication, leur art.

C’est pour vous que nous avons décidé de nous battre pour que l’aventure continue.

Au jour 1 de notre relance, il nous est impossible de ne pas penser à nos anciens collègues, aujourd’hui retraités, qui ont perdu beaucoup dans la fin des opérations de notre ancien groupe média. Il y a une lourde injustice dans le fait de voir fondre ses propres économies, une injustice qui touche aussi les employés actifs. Perdre en plus le journal qu’ils ont participé à bâtir et à faire évoluer aurait ajouté au drame. Il nous faut remercier ces collègues, amis, mentors d’avoir soutenu le projet de coop des employés actuels. Nous tâcherons de porter le flambeau avec honneur.

Dans les prochains mois, nous partagerons nos projets. Il faudra redresser la situation, innover, changer nos pratiques, faire des sacrifices. Nous ajusterons notre offre d’information. Nous proposerons de nouvelles opportunités à nos partenaires. Nous continuerons de nous réinventer. Et nous le ferons avec vous. Pour bâtir un avenir solide.

Merci d’être là. Merci à tous ceux qui ont cru en nous. Et qui croient comme nous que Le Soleil doit continuer.

Aujourd’hui, on vous dit: bienvenue chez nous. Mais aussi, bienvenue chez vous. 

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Nous dédions cette édition à la mémoire de Gabriel Gilbert, ancien propriétaire du Soleil, qui a fait vivre à notre quotidien à la fin des années 60 sa petite révolution tranquille, comme l’a dit avec à-propos Florian Sauvageau, dans une lettre ouverte parue dans nos pages la semaine dernière.

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* Gilles Carignan est directeur général de la coopérative Le Soleil