Dans l’attente du coup d’envoi des travaux nocturnes, une douzaine d’hommes — la gent féminine n’était pas représentée — sont montés sur les lignes à haute tension, le temps de prendre une photo pour célébrer la retraite des deux «vieux» du clan!
Dans l’attente du coup d’envoi des travaux nocturnes, une douzaine d’hommes — la gent féminine n’était pas représentée — sont montés sur les lignes à haute tension, le temps de prendre une photo pour célébrer la retraite des deux «vieux» du clan!

Au cœur d’un chantier de haute voltige [PHOTOS et VIDÉO]

Baptiste Ricard-Châtelain
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil
C’était la nuit noire, entre lundi et mardi. Debout, au centre du boulevard Champlain fermé aux automobiles, nous regardions vers le ciel sombre. Là-haut, très haut, éclairés par d’immenses projecteurs, suspendus dans de petits paniers métalliques attachés aux câbles à haute tension traversant le fleuve, quatre monteurs de lignes s’affairaient. Nous, les pieds sur terre, étions franchement impressionnés.

Tandis que l’horloge s’approchait de 23h, nous marchions sur le bitume longeant le Saint-Laurent. Autour de nous, l’équipe de soutien s’assurait que les quatre acrobates puissent jouer leur rôle.

Ça faisait déjà quelques heures que nous étions arrivés dans les parages pour assister au spectacle produit par Hydro-Québec. Plus tôt, nous nous trouvions au sommet du cap rocheux surplombant la scène; devant nous s’exposait un tableau «instagrammable» : les ponts de Québec et Pierre-Laporte au soleil couchant. Beau.

Là, sous un pylône, s’activaient déjà les troupes dans l’attente du coup d’envoi donné à la brunante : les responsables de la fermeture de la route, les grutiers, les monteurs de lignes, les opérateurs du drone filmant les travaux en direct…

Ce soir-là, cette nuit-là, donc, une équipe du Soleil a eu un accès privilégié aux coulisses d’un chantier de longue haleine de la société d’État. Lancé en 2017, après six années de tests, le projet s’étirera jusqu’en 2023, peut-être au-delà. Quelque 10,3 millions $ ont été débloqués pour financer l’aventure.

Les monteurs de lignes ont un nouveau «jouet» cette année : des nacelles motorisées qui avancent en suspension sous les lignes à haute tension. Lundi soir, c’était seulement la sixième fois qu’ils les utilisaient.

La faute au verglas de 1998

Il faut remonter jusqu’en 1998 pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui sur les lignes à haute tension de la région de la capitale. Tout a commencé par le verglas destructeur.

À la suite de la crise qui a plongé une partie du Québec dans le noir, Hydro-Québec a acquis de nouvelles armes dans l’espoir de ne plus voir ses infrastructures crouler, nous explique le chef installation, François Paradis. Dans l’arsenal : un déglaceur, posé à Lévis. En propulsant un courant électrique particulier dans le réseau, l’appareil fracasse la glace accumulée sur les câbles qui arrivent de la Manic et de la Baie-James. 

Sauf que ces fils survolent des chemins achalandés sur les deux rives de la capitale, ainsi que dans Charlevoix. Aussi puissant soit le déglaceur, il ne peut donc être déclenché sans risquer de causer nombre d’accidents quand les blocs gelés tombent. Une seule possibilité : arrêter le trafic pendant l’opération.

Subsiste néanmoins un problème de taille. Le déglaceur prend son temps pour compléter sa mission. «C’est très long», observe M. Paradis. «Ça fait long, fermer des routes durant 4 à 8 heures.» 

Trop compliqué. Le déglaceur ne peut pas être utilisé.

La quête d’une solution a cependant mené la société d’État au Japon où une technologie qui «marche très bien» a été dénichée. En gros, des machines spéciales enroulent un fil constitué d’un alliage breveté autour des lignes à haute tension. Quand le thermomètre tombe sous 4°C, ce métal réagit au courant électrique et chauffe. Tout seul, sans intervention. Finie la glace.

Mais encore faut-il aller les installer au-dessus des boulevards et autoroutes ces «spirales antiaccumulations».


Les monteurs de lignes d'Hydro-Québec s'affairent sur les lignes à haute tension qui traversent le fleuve en bordure du pont Pierre-Laporte et du pont de Québec.

À 65 mètres du sol

Cette nuit-là, les «gars» étaient à 210 pieds du sol, évalue à vue de nez le coordonnateur du projet, Jean-Philippe Bédard. C’est près de 65 mètres. Rien d’inusité pour eux. À la mi-mai, au-dessus du boulevard Sainte-Anne de Boischatel, ils étaient à 80 mètres!

La hauteur, l’outillage à monter avec des grues, le vent, le froid, parfois la pluie… On comprend que ce travail prenne du temps. Simplement traverser le boulevard Champlain aura pris deux nuits, à raison de 18 à 20 mètres de câble «spiralé» chaque nuit. À raison de 10 à 16 heures d’ouvrage chaque fois.

Ce printemps, Hydro-Québec prévoit couvrir 11 croisements, 11 endroits où les lignes survolent une route. Sur la liste, il reste le boulevard Robert-Bourassa, l’autoroute Henri-IV et la route de Fossambault.

Vous ne verrez toutefois probablement pas les ouvriers! Le matin venu, ils remballent. Jean-­Philippe Bédard est d’ailleurs le dernier parti. C’est lui qui, après avoir vérifié qu’aucun débris et outil ne traînent, annonce aux contrôleurs routiers qu’ils peuvent rouvrir le passage. 

Quand les travaux avancent rondement, tout le monde est parti à 6h. Parfois ça s’étire jusqu’à 9h. Pas plus tard, toutefois. Sinon Jean-Philippe Bédard se fera mettre à l’amende par le ministère des Transports pour chaque tranche de 15 minutes de blocage!

Des grues installées sur le boulevard Champlain livrent l’outillage le plus volumineux aux monteurs de lignes accrochés dans le vide. Dont les «spiraleuses», utilisées pour enrouler un fil anti glace autour des câbles.

«Have fun les boys!»

Samuel Robichaud est chef de l’équipe des monteurs de lignes. Avant de les laisser partir en l’air, il se poste devant eux pour faire une ultime inspection de leurs bagages. Disons qu’il serait fâcheux de manquer d’outils une fois suspendu dans le vide, loin du ravitaillement.

Il est environ 21h20. La contre-vérification est concluante. «Prenez votre temps. Amusez-vous», les enjoint-il. Puis, le panier de la grue, dans lequel ont pris place deux monteurs de lignes, s’élève pour les déposer dans les nacelles en suspension. 

Peu de temps après, le manège se répète avec un second duo. «Attention à vous autres. Have fun les boys!»

Ce soir-là, il y a 13 monteurs de lignes présents. Mais seulement quatre à la fois démontrent leurs talents d’équilibristes. Il y a rotation. Question de logistique avec les grues au sol. Question de stress, de fatigue, aussi.

Disons que ça prend des nerfs solides. La nacelle motorisée est ainsi conçue que c’est vide au centre. Oui, vide, pour laisser passer les fils. Le monteur de lignes marche sur deux petites plateformes d’un demi-mètre de largeur situées de chaque côté; c’est son espace de travail. Parfois, il marche carrément sur les câbles, notamment pour passer le bout du ruban à mesurer à son collègue dans l’autre nacelle... Pas de place au vertige ici!

Pas de place à l’erreur non plus, jugeons-nous en entendant les communications radio entre les cieux et les grutiers au sol. Ceux-ci effectuent la livraison des «spiraleuses» depuis le boulevard Champlain. «Un peu plus à gauche, non à droite, OK descend, descend, c’est bon…»

Samuel Robichaud, posté sur le cap rocheux, surveillait la scène. Pas d’inquiétudes à avoir, dit-il. «C’est pas nos premières nuits; les gars sont bien rodés.»

Ce soir-là, il y a 13 monteurs de lignes présents. Mais seulement quatre à la fois démontrent leurs talents d’équilibristes. Il y a rotation. Question de logistique avec les grues au sol. Question de stress, de fatigue, aussi.