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Aux dernières nouvelles, huit cas du variant britannique, réputé plus contagieux, avaient été détectés au Québec, mais il est évident selon le virologue Benoit Barbeau qu’il y en a «beaucoup plus».
Aux dernières nouvelles, huit cas du variant britannique, réputé plus contagieux, avaient été détectés au Québec, mais il est évident selon le virologue Benoit Barbeau qu’il y en a «beaucoup plus».

Assouplissements et variants: prudence, disent des spécialistes

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
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Avec l’arrivée de variants plus contagieux du SRAS-CoV-2, la campagne de vaccination qui peine à prendre son élan, les assouplissements annoncés et le relâchement prévisible des mesures par la population, des experts en santé publique invitent le gouvernement Legault à la plus grande prudence et à anticiper la suite de la crise sanitaire.

Si c'est lui qui avait pris la décision, le spécialiste en virologie Benoit Barbeau, professeur au Département de sciences biologiques de l’UQAM, aurait attendu encore, «peut-être une semaine ou deux», avant d’annoncer des assouplissements. 

«Oui, les mesures ont ralenti la propagation, ce qui est une bonne nouvelle, il faut s’en réjouir», reconnaît le virologue. Sauf que l’arrivée de variants plus contagieux, conjuguée au ralentissement de la campagne de vaccination, vient «brouiller les cartes», dit-il. 

Sur les ondes de Radio-Canada, dimanche dernier, la scientifique en chef du Canada, Noma Nemer, a déclaré que la stratégie de retarder la deuxième dose du vaccin est une stratégie risquée parce qu’elle peut entraîner le développement de variants. 

«On se retrouve donc avec le virus qui circule dans des milieux où les gens ont une immunité partielle. C’est un peu comme ça qu’on a commencé à générer les variants britannique et d’Afrique du Sud», a souligné la spécialiste en entrevue aux Coulisses du pouvoir.

Benoit Barbeau fait la même lecture. «Ce n’est pas mauvais quand on a une pénurie de vaccins d’offrir une protection à 60 % au plus grand nombre possible plutôt qu’une protection à plus de 90 % à un plus petit nombre. Sauf qu’on ne sait pas ce qui passe sur le plan de la défense immunitaire avec une deuxième dose reçue au bout de 90 jours, et ça, c’est si ce délai n’est pas prolongé [en raison d’autres problèmes d’approvisionnement qui pourraient survenir]. C’est quand la défense immunitaire est non optimale que le virus peut se répliquer et produire un variant. Donc si vous êtes devant un vaccin qui n’offre pas une protection optimale, vous allez tout simplement favoriser une sélection pour les variants», craint le professeur Barbeau. 

Aux dernières nouvelles, huit cas du variant britannique, réputé plus contagieux, avaient été détectés au Québec, mais il est évident selon le virologue qu’il y en a «beaucoup plus». 

«On ne séquençait que 3 % des échantillons positifs. Là, on va augmenter la proportion [des échantillons séquencés] à 10 %, mais il reste que 90 % des cas positifs ne seront pas séquencés», d’où l’importance, dit-il, de faire preuve de la plus grande prudence avec les assouplissements. 

Sans compter qu’avec le virus qui circule, on crée aussi nos propres variants au Québec et au Canada, et qu’il risque de s’en développer «avec des propriétés plus transmissibles». 

«On joue dangereusement lorsqu’on parle d’allègements, ce ne sont peut-être pas les gestes les plus appropriés dans le contexte actuel. Je comprends l’écoeurement des gens, mais si les variants viennent à bout de circuler efficacement et causent des problèmes avec les vaccins, on va peut-être se retrouver dans une situation pire qu’au début de la crise», prévient Benoit Barbeau.

Attention au «relâchement collectif»

L’épidémiologiste Benoît Mâsse, professeur au Département de médecine sociale et préventive de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, craint pour sa part un autre «relâchement collectif», comme on en a vu depuis le début de la pandémie, notamment en décembre. 

«Le réveil au début de janvier a été très brutal, avec plus de 3000 cas détectés, une forte hausse des hospitalisations, les cris d’alarme de plusieurs médecins, le spectre du triage... Il y a eu un effet psychologique excessivement fort qui a contribué [à convaincre] les Québécois de réduire leurs contacts non essentiels et à risque. Dans les semaines à venir, je crains une érosion de cet effet et un certain relâchement. Ajoutons un ou des variant(s) dans le décor, et nous pourrions assister à une reprise» de la pandémie, anticipe l’épidémiologiste.


« On joue dangereusement lorsqu’on parle d’allègements, ce ne sont peut-être pas les gestes les plus appropriés dans le contexte actuel. Je comprends l’écoeurement des gens, mais si les variants viennent à bout de circuler efficacement et causent des problèmes avec les vaccins, on va peut-être se retrouver dans une situation pire qu’au début de la crise »
Le spécialiste en virologie, Benoit Barbeau

Selon lui, «ça fait plusieurs fois au Québec qu’on expérimente la même chose: on met des mesures, ça fonctionne, on se fait dire que ça va bien, on lève certaines mesures» et on assiste en même temps à un certain relâchement au sein de la population. 

«Chaque fois que ça va bien pendant une certaine période, c’est de plus en plus difficile de convaincre les gens de maintenir au minimum leurs contacts moins essentiels. On le sait que ça va arriver, il faut l’anticiper», dit Benoît Mâsse.

Pour sa consœur Roxane Borgès Da Silva, il est impératif que la population comprenne qu’on est «dans une crise perpétuelle». 

«Ce n’est pas parce qu’on se sort un peu la tête de l’eau que c’est fini, loin de là. Il faut faire très attention, parce que ça pourrait repartir en fou», avertit la spécialiste en épidémiologie, qui croit néanmoins que les régions qui n’ont presque plus de cas ont droit à des assouplissements. 

«On ne peut pas leur imposer des mesures contraignantes parce que ça va mal à Montréal», estime la professeure au Département de gestion, d’évaluation et de politique de santé de l’École de santé publique de l’Université de Montréal. 

Séquencer, séquencer, séquencer...

Selon Benoit Barbeau, le gouvernement Legault devra garder un œil averti sur les signes avant-coureurs d’une nouvelle vague: une hausse des nouveaux cas et une présence accrue de variants. «Il devra aussi regarder ce qui se passe ailleurs au Canada. On n’est pas loin de l’Ontario, qui est plus touchée par le variant britannique», rappelle le virologue.

«Je comprends qu’on veuille donner de l’oxygène à nos entreprises, c’est très louable, mais ce qui sera extrêmement important, c’est d’être vraiment à l’écoute des données pour ne pas se retrouver avec une soudaine hausse dans une région ou dans certaines tranches de la population, et une situation hors de contrôle», insiste Benoit Barbeau, qui souhaite qu’on concentre nos énergies sur l’identification des variants qui circulent au Québec «pour qu’on sache où ils sont et comment ils sont distribués».

«Si on se rend compte qu’une région a des indices que ça commence à circuler, le gouvernement devra faire volte-face pour cette région-là et même pour les régions avoisinantes», croit le professeur Barbeau. Et si les variants se mettent à circuler activement au Québec, il faudra retourner à «des mesures plus agressives, à des fermetures, y compris des écoles», estime le spécialiste, selon qui le port du masque à l’extérieur pourrait alors aussi être envisagé.


« Ce n’est pas parce qu’on se sort un peu la tête de l’eau que c’est fini, loin de là. Il faut faire très attention, parce que ça pourrait repartir en fou »
La spécialiste en épidémiologie, Roxane Borgès Da Silva

À l’instar de Benoit Barbeau, Benoît Mâsse estime qu’un effort particulier doit être mis sur le séquençage. 

«Dans les régions qui n’ont pas beaucoup de cas présentement, je séquencerais tous les échantillons positifs. [...] Ce ne serait pas très lourd, ce n’est pas comme si on séquençait tout Montréal», expose l’épidémiologiste.

Benoît Mâsse rappelle que «le variant britannique est présent dans plus de 70 pays, en Ontario, aux États-Unis». «On n’y échappera pas au Québec. Tout ce qu’on peut faire, c’est le ralentir en ayant le moins de transmission communautaire possible pour permettre à la campagne de vaccination de prendre son élan.»

Tests rapides

L’utilisation à plus grande échelle des tests rapides pourrait contribuer à ralentir la transmission dans les écoles ou certains milieux de travail à risque, selon l’épidémiologiste, qui a du mal à comprendre pourquoi ils ne sont pas davantage déployés au Québec. 

«On a un contexte qui est assez difficile actuellement. On n’est pas assez avancé dans la vaccination, on a les variants… Il faudrait utiliser tout ce qu’on a de disponible dans les prochaines semaines pour se donner toutes les chances de réduire au maximum la transmission communautaire. Quitte à tout épuiser les tests rapides. C’est là qu’on en a besoin», plaide Benoît Mâsse.

C’est aussi ce que croit Roxane Borgès Da Silva. Selon elle, les tests rapides antigéniques, qui permettent de détecter les «superpropagateurs», doivent être déployés plus massivement dans les milieux clos qu’on veut ouvrir ou garder ouverts, que ce soit les restaurants, les industries manufacturières, les écoles, «les cégeps aussi, où les jeunes sont en détresse», souligne la spécialiste en santé publique.

«Ces tests rapides détectent aussi les personnes asymptomatiques, qui n’ont aucune idée qu’elles sont en train de propager le virus», rappelle-t-elle.

Aérosols et ventilation

Roxane Borgès Da Silva voudrait par ailleurs voir l’INSPQ «changer sa façon de fonctionner» et se mettre davantage en mode «gestion de crise». La spécialiste déplore que l’organisme ait tardé avant de reconnaître la transmission aérienne du SRAS-CoV-2. «Plusieurs pays n’ont pas attendu l’unanimité parmi les études et ont appliqué le principe de précaution, et c’est ce qu’il faut faire en gestion de crise. Au Québec, on est à la traîne», dit-elle.

Même son de cloche du côté de la physicienne Nancy Delagrave, membre du collectif COVID-STOP, qui ne comprend pas que chaque classe ne soit pas encore munie d’un capteur de CO2 et que des purificateurs d’air avec filtres HEPA ne soient pas encore installés là où il est difficile d’avoir une bonne ventilation.

«On avait estimé que ça coûterait en tout 86 millions $ [80 M$ pour les purificateurs d’air et 6 M$ pour les capteurs de C02]. Les trois partis d’opposition étaient d’accord», rappelle Nancy Delagrave, qui se demande où sont les 432 M$ du gouvernement fédéral destinés à soutenir les écoles du Québec dans le contexte de la rentrée scolaire en temps de pandémie. 

Citant la professeure Cath Noakes, une ingénieure mécanique qui fait partie du SAGE (le groupe qui conseille le gouvernement britannique sur la gestion de la pandémie du coronavirus), Mme Delagrave souligne qu’«un virus qui est 50 % plus transmissible pourrait avoir besoin de 50 % plus de ventilation pour aider à le contrôler». 

La physicienne déplore que l’INSPQ et la Santé publique soient «encore dans le paradigme de la gouttelette» alors qu’ils devraient davantage se soucier des aérosols.