Pour illustrer ce qui semble être de la «mauvaise gestion» de la part de l’Armée du Salut, une interlocutrice rencontrée par Le Soleil cite l’exemple du magasin d’occasions sur le boulevard Hamel, «qui paie un loyer hors de prix et dont le bail a pourtant été approuvé par la maison-mère de Toronto».
Pour illustrer ce qui semble être de la «mauvaise gestion» de la part de l’Armée du Salut, une interlocutrice rencontrée par Le Soleil cite l’exemple du magasin d’occasions sur le boulevard Hamel, «qui paie un loyer hors de prix et dont le bail a pourtant été approuvé par la maison-mère de Toronto».

Armée du Salut: le style de gestion du patron dénoncé

L’ambiance de travail à l’Hôtellerie de l’Armée du Salut et à la Maison Charlotte du Vieux-Québec se serait particulièrement dégradée depuis l’entrée en fonction du capitaine Andy Albert, en 2017. Plusieurs employés auraient démissionné ou seraient partis en congé de maladie devant le style de gestion de M. Albert, un homme «très contrôlant», aux dires d’ex-employés à qui nous avons parlé. L’officier convient que son style de gestion est «ferme» et que ses «compétences relationnelles pourraient être affinées».

Trois intervenants psychosociaux ayant travaillé dans l’un ou l’autre des deux centres d’hébergement de l’Armée du Salut, où la quarantaine d’employés se sont syndiqués environ un an après l’arrivée de M. Albert, se sont confiés au Soleil sous le couvert de l’anonymat, la semaine dernière. Ils jugeaient essentiel de nous partager des informations qui «méritent d’être dites publiquement» après la parution de nos reportages annonçant notamment la fermeture de l’Hôtellerie pour hommes et de la Maison Charlotte le 31 juillet. Les trois ex-employés, qui ont travaillé entre sept et neuf ans pour l’Armée du Salut à Québec, disent avoir «la cause des itinérants tatouée sur le cœur».

En un an et demi, une vingtaine d’employés auraient démissionné, et une dizaine seraient partis en maladie, calculent-ils. Le manque de personnel était tel que des usagers, qui paient 450 $ par mois pour une chambre simple et 350 $ pour une double, auraient été appelés à faire du travail non rémunéré pour l’Armée du Salut, comme «faire la plonge ou le ménage», certains jusqu’à 40 heures par semaine, affirme-t-on.

Nos trois interlocuteurs ont décrit une ambiance difficile sous Andy Albert, dépeignant celui-ci comme un homme qui «veut tout contrôler», qui «dénigre les employés» et qui «divise pour régner». «Ça fait un an que je suis parti, et ça me trouble encore», confie l’un d’eux, se disant «encore traumatisé» par ce qu’il aurait vécu à l’Hôtellerie pour hommes. 

Pas de plainte ni grief

Il n’a pas été possible de parler directement avec M. Albert pour obtenir sa version des faits dans le cadre de ce reportage. Le service des communications de l’Armée du Salut nous a dit toutefois que depuis l’entrée en fonction d’Andy Albert, «aucune plainte officielle ou grief n’a été formulé le visant directement, bien que nous avons été informés que ses méthodes étaient vues par les employés comme étant plutôt strictes, sans toutefois être abusives».

«Le changement de gestion, ainsi que la mise en place du syndicat durant la même période, ont certainement occasionné des ajustements et des mises au point. Mais tout s’est fait conformément à nos politiques de gestion des ressources humaines et conformément à la convention collective», écrit dans un courriel la responsable des communications de l’Armée du Salut au Québec, Brigitte St-Germain.

La porte-parole de l’Armée du Salut mentionne par ailleurs que les employés «disposent de ressources pour les soutenir en cas de harcèlement ou de détresse psychologique» et que «rien n’indique que le climat actuel aurait pour effet une intensification de l’utilisation de ces ressources depuis que M. Albert est en fonction».

«Comme n’importe quel gestionnaire, M. Albert peut susciter des réactions parmi certains employés, mais rien n’indique qu’il ait agi contre l’intérêt de notre organisation ou de celui de nos employés», ajoute Mme St-Germain.

Selon un ex-intervenant, les employés de l’Armée du Salut «n’ont jamais cru que les supérieurs les défendraient face à un membre de leur église». «C’est ce climat de travail malsain et de peur qui nous a menés vers la syndicalisation. Nous n’avons jamais cru en la possibilité d’être entendus par la hiérarchie», dit cet ex-employé pour justifier l’absence de plaintes à la maison-mère. Quant aux ressources d’aide, «personne dans le climat de peur n’osait les utiliser parce que nous n’avons jamais senti de soutien de la part de l’Armée du Salut», ajoute-t-il. 

Des visions discordantes

Il semble que les dernières années aient aussi été marquées par des différends entre la vision des intervenants psychosociaux et celle de la haute direction de l’Armée du Salut. 

Selon ce qui nous a été rapporté, Andy Albert voulait que les employés de son organisation demandent aux nouveaux usagers s’ils croyaient en Dieu et qu’ils leur parlent des services d’aumônerie. Un usager particulièrement vulnérable aurait même demandé à un employé de le «protéger» de M. Albert et de sa femme aumônière, affirme un ex-employé. «Ils l’amenaient dans des activités religieuses. Le gars avait été hospitalisé pour des psychoses, il faisait des délires mystiques. Il me disait de l’aider, qu’il ne voulait plus qu’ils [M. Albert et sa conjointe] lui parlent», soutient-il.

Les croyances et les principes d’Andy Albert auraient amené celui-ci à refuser des usagers ou à en mettre à la porte parce qu’ils consommaient, affirme-t-on. Finie aussi la distribution de seringues après son arrivée. «Avec lui, l’Armée du Salut ne débordait pas, alors qu’on avait un taux d’occupation de 110 ou 115 % avant qu’il arrive. Il y avait toujours une quinzaine de lits de libres dans l’Hôtellerie», rapporte un ex-employé. 

«L’Armée du Salut recevait 1,2 million $ sur quatre ans du programme SPLI [Stratégie des partenariats de lutte contre l’itinérance, devenue SCLI, pour Stratégie canadienne de lutte à l’itinérance] du gouvernement fédéral. Son service d’hébergement devait être à bas seuil d’accessibilité», et il ne l’était pas sous la gouverne du capitaine Albert, ajoute-t-il. 

Les services de maintien en logement après le départ d’un usager seraient également déficients, selon lui. «Il y en a un qui est en logement depuis deux ans, qui n’a pas d’aide pour l’épicerie, qui n’a pas eu son panier de Noël et qui a perdu l’électricité. En deux ans, il dit avoir vu seulement une ou deux fois les gens de l’Armée du Salut.»

À l’Armée du Salut, un lit dans le refuge d’urgence coûte 8 $ par nuit, et un repas, 3,50 $. À titre de comparaison, Lauberivière demande 2 $ pour une nuit, et 75 ¢ pour un repas. Selon nos trois interlocuteurs, «il fallait toujours insister [auprès de M. Albert] pour ouvrir des lits de camp dans les périodes de grands froids». «Il ne voulait jamais en ouvrir», déplore-t-on. 

Fini le conseil consultatif 

Toujours selon nos sources, Andy Albert aurait mis fin au conseil consultatif de l’Armée du Salut, qui regroupait des gens d’affaires de Québec et d’autres issus du monde politique, entre autres. «Le conseil faisait des campagnes de financement qui rapportaient entre 200 000 $ et 250 000 $ par année. Il l’a fermé quand il est arrivé», affirment les trois ex-intervenants.

Il semble également, selon ces anciens employés, que l’Armée du Salut travaillait peu avec les autres organismes en itinérance de Québec, et que M. Albert n’était pas chaud à l’idée que ses intervenants participent à des activités de concertation.

Vérification faite auprès de responsables d’autres organismes, l’un d’eux nous a dit croire que la structure interne «complexe» de l’Armée du Salut faisait en sorte que l’organisation «s’excluait elle-même» des processus habituels de concertation. 

Un autre s’est dit d’avis que M. Albert semblait «dépassé» par l’ampleur de ses charges, qu’il semblait subir «beaucoup de pression» de la maison-mère à Toronto pour «arriver financièrement», et qu’il vivait en plus avec «la barrière de la langue». 

Pour rappel, l’Armée du Salut a évoqué des difficultés financières pour justifier la fermeture de l’Hôtellerie et de la Maison Charlotte, disant être «toujours dans le rouge», malgré que l’organisation au Canada ait déclaré l’an dernier des placements à long terme d’une valeur de plus de 1,1 milliard $.

Pour une autre ex-employée qui n’aura travaillé que quelques mois pour l’organisation à Québec, le problème de l’Armée du Salut en serait un de «mauvaise gestion». Vrai que les Québécois donnent peut-être moins à l’organisation, qui n’est de surcroît pas admissible aux subventions du Programme de soutien aux organismes communautaires parce qu’elle n’a pas de conseil d’administration au Québec. Mais il y a plus, selon elle. 

«Les décisions sont prises par des gens qui travaillent selon Dieu. […] Ils sont obnubilés par Dieu, ce qui les empêchent d’avoir une vision réaliste des choses», observe cette ex-employée.

Pour illustrer ce qu’elle dit être de la «mauvaise gestion» de la part de l’organisation, notre interlocutrice cite l’exemple du magasin d’occasions sur le boulevard Hamel, «qui paie un loyer hors de prix et dont le bail a pourtant été approuvé par la maison-mère de Toronto».

«Mon style de gestion est ferme»

Nous avons soumis par écrit l’ensemble des allégations de ces ex-employés au service des communications de l’Armée du Salut, qui nous a répondu qu’à la lecture de nos questions, «certains faits sont erronés et nous semblent teintés par des sentiments personnels et des perceptions parfois biaisées qui vous auraient été communiqués par vos sources», sans préciser quels faits seraient «erronés». 

«Bien que nous souhaitions vous soumettre les faits le plus exactement possible, nous ne voulons pas juger de la perception d’autrui ou prendre position pour ou contre un employé, incluant M. Albert et ses collègues», écrit Brigitte St-Germain. 

Mme St-Germain nous a ensuite partagé cette déclaration au nom d’Andy Albert : «Je reconnais avoir eu à prendre des décisions qui ont soulevé des préoccupations au sein de l’équipe, et avoir resserré les pratiques, ce qui fait partie de mon mandat confié par l’organisation il y a maintenant un peu plus de deux ans. Mon arrivée dans l’équipe ne fut pas sans heurt, d’autant plus que mon style de gestion est ferme, j’en conviens, puisque je tiens à appliquer et faire respecter les politiques de l’Armée du Salut. Ces échanges me font réaliser que mes “compétences relationnelles” pourraient être affinées, ce que je m’efforcerai d’améliorer.»

Fondée en 1958, l’Hôtellerie de l’Armée du Salut offre un service d’hébergement et de maintien en logement pour les hommes. Elle compte une cinquantaine de places d’hébergement et une douzaine de lits d’urgence. Quant à la Maison Charlotte, elle a ouvert ses portes en 1998 et compte 18 lits pour les femmes en difficulté. Selon l’Armée du Salut, les coûts d’opération des deux hôtelleries s’élèveraient à environ 650 000 $ par année. 

L’organisation travaille actuellement avec le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale, la Ville de Québec et la Société d’habitation du Québec pour trouver une solution afin que la ressource reste ouverte après le 31 juillet. Deux organismes se seraient montrés intéressés à reprendre le flambeau, selon Mme St-Germain. 

+

LA RÉMUNÉRATION DES OFFICIERS ET DES CADRES LAÏQUES 

À l’Armée du Salut, le régime de rémunération en place pour les officiers comme Andy Albert comprend l’hébergement, l’ameublement, les services publics, la location d’un véhicule ou une allocation pour véhicule, ainsi qu’une allocation en espèces calculée selon le nombre d’années de service. L’épouse aumonière de M. Albert a droit au même traitement. 

Il n’a pas été possible de savoir à combien équivaut la rémunération du couple et ce qu’il reçoit à titre d’allocation. Les états financiers 2017-2018 de l’Armée du Salut du Canada indiquent toutefois que le revenu imposable des cinq officiers de l’organisation occupant les postes les plus élevés variait entre 41 861$ et 66 335$.

Sur le site internet de l’Armée du Salut, il est mentionné que l’organisation au Canada compte au total 915 officiers.

Les officiers reçoivent par ailleurs des avantages dans le cadre de deux régimes de retraite, un à prestations déterminées enregistré auprès de la Commission des services financiers de l’Ontario qui garantie des prestations de retraite de base, et un autre complémentaire qui procure aux officiers des prestations de retraite supplémentaires, une assurance maladie lors de la retraite et certaines sommes forfaitaires.

Dans les états financiers 2017-2018, on souligne également que le volume et l’étendue des activités de l’Armée du Salut au Canada «créent un niveau de complexité qui l’oblige à embaucher des spécialistes ainsi que du personnel technique afin de compléter l’ensemble des compétences de ses officiers». 

L’organisation explique que la concurrence est grande entre les organismes de bienfaisance en ce qui a trait au personnel spécialisé et que, par conséquent, le salaire des cadres de ces organismes a augmenté au cours des dernières années afin d’attirer et de retenir le personnel qualifié.

En 2017, l’Armée du Salut au Canada employait 101 employés laïques dont le revenu imposable dépassait les 100 000$ (64 ont touché entre 100 000$ et 120 000$, 27, entre 120 000$ et 150 000$, sept, entre 150 000$ et 200 000$, deux, entre 200 000$ et 250 000$, et un, entre 300 000$ et 350 000$). 

+

L’ARMÉE DU SALUT EN BREF

  • Dans ses rapports annuels, l’Armée du Salut se définit comme une église chrétienne (protestante) internationale inspirée par «l’amour de Dieu et les besoins de l’humanité».
  • L’organisation, présente dans 131 pays, offre du soutien aux personnes les plus vulnérables de 400 collectivités canadiennes.
  • Elle compte environ 311 églises et plus de 330 établissements de services sociaux de divers types au Canada.
  • Sa structure hiérarchique s’inspire du modèle militaire : général, officiers d’état-major (commissaire, colonel, lieutenant-colonel), officiers (major, capitaine, lieutenant, cadet), officiers locaux (sergent-major, sergent), soldats et jeunes soldats.
  • En plus de ses 915 officiers (membres du clergé), l’Armée du Salut au Canada compte plus de 23 000 soldats (membres de la congrégation) et près de 48 000 adhérents (des personnes qui reconnaissent l’Armée comme leur confession, mais qui ne sont pas membres officiels).
  • L’organisation compte également des milliers de bénévoles et près de 9000 employés dans le territoire du Canada et des Bermudes (les deux territoires ont été jumelés).
  • La surveillance de la gestion de toutes les ressources financières et immobilières de l’Armée du Salut du Canada et des Bermudes est confiée à un Conseil territorial des finances, situé à Toronto.
  • Selon les états financiers détaillés de l’Armée du Canada et des Bermudes, au cours de l’exercice terminé le 31 mars 2018, les dons provenant du grand public ont totalisé 201,9 millions $, en hausse de 7,7 % par rapport à l’année précédente. 
  • En 2017-2018, les revenus de l’Armée du Salut du Canada et des Bermudes s’élevaient à 807,7 millions $ (dont 31 % viennent du financement public, 25 %, des dons de charité, 20 %, des recettes des magasins d’occasion et 12 %, des revenus de placement).
  • Les dépenses de l’organisation s’élevaient quant à elles à 726,8 millions $ pour l’année financière 2017-2018 (91,3 % pour les programmes et services directs et indirects, et 8,7 % pour les campagnes de financement et l’exploitation du siège social).
  • Au 31 mars 2019, les actifs de l’Armée du Salut au Canada s’élevaient à plus de 1,2 milliard $ et ses passifs, à 704 millions $.