Ariel Sharon (1928-2014): «Le Bulldozer» s'éteint

L'ancien premier ministre israélien Ariel Sharon est mort, samedi, à Tel-Aviv, à l'âge de 85 ans. Criminel de guerre pour les uns, meilleur espoir de la paix pour les autres, Sharon était plongé dans un coma profond depuis huit ans. Vie et mort de celui qu'on avait surnommé «Le Bulldozer».
Les ennemis d'Ariel Sharon disaient que même la mort ne voulait pas de lui. Depuis huit ans, l'ancien premier ministre était plongé dans le coma, sans espoir d'être réanimé. Excédé, le Comité des finances du Parlement israélien avait même fini par exiger que sa famille partage les frais d'hospitalisation, évalués à 450 000 $ par année.
Il est vrai qu'Ariel Sharon avait si souvent frôlé la mort que certains croyaient peut-être à un autre miracle. La première fois, c'était en mai 1948, à l'âge de 20 ans, quelques jours après la création de l'État d'Israël. Atteint d'une balle à l'abdomen, le soldat Sharon avait été laissé pour mort sur le champ de bataille. Il saignait abondamment. Il croyait qu'il allait mourir. Mais l'ennemi arrivait, et le jeune homme ne voulait pas être abattu comme chien. Ni subir les mutilations qu'il avait aperçues sur certains cadavres.
«Rassemblant mes dernières forces, je me suis mis à ramper, à me traîner à quatre pattes, sur le sol recouvert de cendres chaudes, expliquera-t-il. Comme je ne portais qu'un short, j'avais les genoux couverts de brûlures; les mains aussi. Un autre blessé rampait à côté de moi [...]. Il avait la mâchoire fracassée, un spectacle d'horreur. [...] Je ne parvenais pas à me rappeler son nom. Il ne pouvait pas parler, et moi, je n'en avais pas la force...»
L'Unité 101
Très vite, la hiérarchie militaire remarque la bravoure du soldat Sharon, tout en s'inquiétant de son habitude de n'en faire qu'à sa tête. Le jeune prodige se distingue bientôt à la tête de la sinistre «Unité 101», qui mène des opérations de représailles en territoire ennemi, pour venger les attentats commis en Israël.
L'officier Sharon aime jouer avec le feu. Il va se brûler. En 1954, l'Unité 101 est dissoute après le massacre d'une soixantaine de civils à Qibya, en Jordanie. Le commandant Sharon jure qu'ils ont péri dans l'effondrement accidentel de maisons. Mais un rapport commandé par le Conseil de sécurité des Nations Unies n'est pas du même avis. Pour la première fois, Monsieur est publiquement soupçonné d'avoir trempé dans un crime inavouable.
Ce ne sera pas la dernière...
Héros de la guerre
Il en faudrait davantage pour freiner l'ambition dévorante de Sharon. Ses ennemis se moquent en disant qu'il possède une très grande idée de lui-même, et que c'est peut-être la seule grande idée qu'il ait eue de sa vie. Mais il n'importe. Plus l'officier défie ses supérieurs, plus la chance semble lui sourire.
Son exploit le plus spectaculaire, Ariel Sharon le réalisera lors de la guerre israélo-arabe de 1973. Contre l'avis d'une partie de ses supérieurs, Sharon dirige une contre-offensive audacieuse sur les arrières de l'armée égyptienne. Succès total. L'état-major est furieux, mais le rebelle est aussitôt perçu comme un héros.
De son propre aveu, le Sharon glorieux entend profiter de sa réputation pour se tailler une carrière politique. Un journaliste lance même un avertissement prophétique à ceux qui veulent s'opposer à l'ascension de son «ami» Ariel Sharon. «Ceux qui n'ont pas voulu de Sharon comme chef d'état-major [de l'armée] l'auront comme ministre de la Défense. Ceux qui ne veulent pas de lui comme ministre de la Défense l'auront comme premier ministre.»
Difficile de dire plus vrai.
La disgrâce
En 1982, alors qu'il occupe le poste de ministre de la Défense, Ariel Sharon endosse avec enthousiasme une intervention militaire au Liban, pour «sécuriser» la frontière nord d'Israël. Le ministre promet à ses collègues que l'opération sera réglée en 48 heures. En fait, elle va durer 18 ans. Et Sharon y subira la pire disgrâce de sa carrière, après le massacre de milliers de réfugiés palestiniens dans les camps de Sabra et de Chatilla, près de Beyrouth, par des alliés de l'armée israélienne.
Cette fois, le général téflon ne s'en tire pas indemne. En Israël, une commission d'enquête pointe sa responsabilité «indirecte» dans le carnage. «Il est impossible de justifier l'indifférence du ministre de la Défense devant l'imminence du massacre», peut-on lire dans son rapport. Au passage, on recommande même que Sharon ne soit plus jamais nommé à un poste ministériel.
Peine perdue. Ariel Sharon va continuer à collectionner les ministères, malgré sa mauvaise réputation. À l'époque, même le président des États-Unis Ronald Reagan le décrit comme «le méchant qui aime faire la guerre». Avec le temps, on ne s'étonne même plus de l'apercevoir aux manifestations de l'extrême droite israélienne, qui condamne de manière hystérique la moindre initiative de paix.
Pas mort, mais pas fort. À la fin des années 90, l'ancien héros de la guerre de 1973 n'est plus qu'un has been politique. Un vieux monsieur qui mange tout seul, à la cafétéria du parlement. Un ministre dont la compagnie est jugée aussi désirable que celle d'un sac de poussières radioactives.
L'incendiaire pour la paix
Patience. Les négociations «de la dernière chance» entre Israéliens et Palestiniens vont échouer. Et la résurrection politique d'Ariel Sharon va bientôt commencer. Le 28 septembre 2000, Monsieur va se promener sur l'esplanade des Mosquées, à Jérusalem, entouré de gardes du corps. Une vraie provocation, que tout le monde lui a déconseillée.
Peu importe. Sharon n'en fait qu'à sa tête. Et il gagne. Les territoires palestiniens s'embrasent. Les attentats se multiplient. L'opinion se polarise. Et quelques mois plus tard, contre toute attente, il est élu premier ministre, en promettant de garder la ligne dure.
À l'étranger, c'est la consternation. En Belgique, des survivants du massacre de Sabra et de Chatilla rêvent d'inculper le nouveau premier ministre de crime de guerre. En France, le président Jacques Chirac explose : «Il est brutal, et l'image négative d'Israël, au sein de notre opinion publique, découle de sa politique brutale.»
Les années passent. Mais le plus étonnant reste à venir. Car derrière ses allures de chouchou de l'extrême droite, Ariel Sharon prépare un virage spectaculaire : le retrait des colonies israéliennes de la bande de Gaza.
Au début, Sharon tente de calmer le jeu. Il ne parle pas «d'évacuation». Plutôt de «redéploiement». Mais personne n'est dupe. Les colons israéliens sont déboussolés. N'est-ce pas lui qui les encourageait à s'établir en territoire palestinien? N'avait-il pas invité les Israéliens à «saisir chaque colline»?
Plusieurs anciens alliés se déchaînent. On accuse Sharon de trahison. On le soupçonne d'avoir planifié le retrait de Gaza pour détourner l'attention des scandales qui éclaboussent son administration. Le plus sérieux concerne le versement possible de pots-de-vin à des membres de sa famille.
À l'été 2005, la crise prend de l'ampleur. Les colons promettent une tempête. Des députés et des ministres se rebellent. Des rabbins le menacent de malédictions diverses. Au sein de l'armée, les appels à la désertion se multiplient.
Encore une fois, Ariel Sharon réagit aux critiques avec toute la délicatesse d'un bulldozer lâché dans une fabrique de verre soufflé. En quelques jours, la bande de Gaza est évacuée. L'apocalypse annoncée par les religieux n'a pas eu lieu. Mais sitôt l'épisode terminé, Sharon suggère qu'il n'ira pas plus loin. «Je laisserai à une autre génération le soin de faire une paix définitive avec les Palestiniens.»
La fin
Reste qu'à la fin de 2005, le premier ministre triomphe. Les sondages indiquent que son nouveau parti Kadima va tout rafler, aux élections générales du printemps. Les plus optimistes le présentent déjà comme De Gaulle israélien. Le seul politicien ayant l'envergure pour négocier la paix. N'a-t-il pas déclaré que l'apparition d'un État palestinien lui apparaissait «inéluctable»?
Même son vieil ennemi, le président égyptien Hosni Moubarak, commence à y croire. «Le seul qui reste [pour faire la paix], c'est Sharon», aurait murmuré l'Égyptien devant des conseillers stupéfaits.
On ne connaîtra pas la suite. Au soir du 18 décembre 2005, le premier ministre présente de graves troubles d'élocution. Les médecins diagnostiquent une attaque cérébrale. Ils préconisent le repos. Encore une fois, Sharon n'en fait qu'à sa tête. Il reprend ses activités au bout de 36 heures. Jusqu'à ce que le 4 janvier, il s'effondre à nouveau.
Ce jour-là, Ariel Sharon sombre dans un coma. Il n'en est jamais ressorti. Le processus de paix non plus.