Après le départ des bonnes soeurs, Saint-Damien aura besoin d'un petit miracle

À la campagne, ce n’est pas comme en ville. Lorsqu’une congrégation religieuse décide de se relocaliser à cause du manque de relève et du vieillissement de ses membres, comme c’est le cas pour les soeurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours, à Saint-Damien-de-Buckland, les promoteurs n’accourent pas pour acheter leurs propriétés afin d’y ériger de luxueux condos et transformer la chapelle en piscine. Un petit miracle doit se produire pour préserver les biens des religieuses et leur trouver de nouvelles vocations.

Le plastique et les «bonnes sœurs». «C’est très souvent ainsi que les gens décrivent et résument Saint-Damien», dit le maire Sébastien Bourget. 

L’industrie plastique ( IPL) et la Congrégation des soeurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours sont en effet intimement liées à la vitalité économique de cette municipalité de Bellechasse, située à une heure de route de Québec.

La communauté religieuse possède la moitié du périmètre «urbain» de Saint-Damien.

Qui plus est, elle emploie toujours 90 personnes pour l’entretien de ses bâtiments et terrains, pour prodiguer des soins de santé et dispenser divers services aux religieuses dont la moyenne d’âge est de 83 ans.

Au cours des vingt dernières années, la congrégation s’est peu à peu départie de certaines propriétés et responsabilités.

Le printemps 2021 marquera toutefois une étape fort importante, un grand changement, tant pour les quelque 150 religieuses qui vivent à Saint-Damien que pour les 1970 citoyens de la municipalité. 

Le siège social de la congrégation sera maintenu à St-Damien. Huit religieuses continueront d’habiter dans la maison blanche de la rue Commerciale, la maison généralice. Les autres membres de la congrégation déménageront toutefois à Québec, dans le quartier Saint-Sacrement.

«C’est un deuil pour tout le monde», témoigne sœur Monique Chabot, l’économe de la congrégation. «Des religieuses y ont passé une bonne partie de leur vie. Elles pensaient vieillir et mourir paisiblement ici». 

Les citoyens croyaient probablement aussi que ces femmes, dont certaines portent toujours le voile, seraient auprès d’eux jusqu’à leur dernier souffle. 

Serge Comeau, chargé de projet pour la communauté religieuse, constate que la situation est un peu insécurisante pour tout le monde. 

En ville, un tel déménagement aurait évidemment moins d’impact. Saint-Damien s’étant bâti et développé autour de la congrégation établie courageusement dans ce milieu rural en 1892, le départ des sœurs crée un vide qu’il faut combler.

Un comité de transition cherche une nouvelle vocation à la maison mère de la Congrégation des soeurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours.

Soeur Monique affirme que la congrégation veut éviter que la maison mère devienne un éléphant blanc dans le coeur du village qui a été animé pendant des décennies par les activités éducatives et sociales des religieuses. Le curé-colonisateur Joseph-Onésime Brousseau avait besoin de religieuses pour instruire les jeunes, pour prendre soins des malades, des orphelins, des personnes âgées ou abandonnées, et pour cultiver la terre, relate soeur Monique. Le cardinal Taschereau lui aurait conseillé de «s’en faire des sœurs». Comme si celles-ci pouvaient tomber du ciel.

L’histoire raconte que le curé Brousseau a éprouvé des difficultés à persuader l’institutrice Virginie Fournier de s’établir à Saint-Damien, mais que deux minutes de prière auraient finalement convaincu celle-ci de la mission à mener dans cette communauté rurale pauvre.

Des années plus tôt, Mlle Fournier avait été déclarée inapte à la vie religieuse par les Dames de Jésus-Marie qui craignaient qu’elle devienne aveugle. À Saint-Damien, elle deviendra mère Saint-Bernard.

Cent vingt-sept ans plus tard, la congrégation fondée par le curé Brousseau et mère Saint-Bernard se prépare à quitter ses terres, son village, son berceau.

Une décision qui entraîne des conséquences  pour la municipalité.

Soeur Monique Chabot indique que la congrégation souhaite éviter que la maison mère devienne un éléphant blanc dans le centre du village de Saint-Damien.

Le maire Bourget a été confronté à ce défi dès le début de son mandat. «Il faut préserver le milieu et les emplois». La communauté est en mode solution depuis 2018. Un comité de transition a été formé. La congrégation a embauché un chargé de projet.

«Il faut maintenant développer une nouvelle économie et écrire un autre chapitre de notre histoire», affirme M. Bourget, tout en prenant soin de préciser que la transformation doit se faire en complémentarité avec les commerces et les autres activités sur le territoire.

«On passe du perpétuel secours au perpétuel renouveau», résume Serge Comeau.

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ANIMER LES LIEUX AUTREMENT

On fait quoi dans l’imposante maison mère d’une congrégation religieuse établie en milieu rural lorsque ses membres décident de la quitter?

Des logements pour les travailleurs étrangers et des activités de francisation pour ceux-ci? De l’hébergement pour les touristes? Des ateliers sur la permaculture et l’agroécologie? À Saint-Damien-de-Buckland, ces projets pourraient bien coexister. L’odeur du pain frais de la boulangerie des sœurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours pourrait même à nouveau embaumer le village.

Mardi soir, le comité de transition chargé d’explorer ce que pourrait être l’avenir de la maison mère et des propriétés de la Congrégation des sœurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours, exposera à la population de Saint-Damien et de Bellechasse les divers projets sur la table. 

Des projets qui s’inscrivent dans les valeurs et les actions portées par les religieuses pendant plus d’un siècle.

Le transfert est déjà amorcé. 

L’an dernier, la congrégation a vendu le tiers de ses terres à la coopérative  de solidarité sociale Les Choux gras.

Les activités de celle-ci ne se limitent pas à semer, à récolter et à vendre fruits, légumes et arbustes au kiosque aménagé sur le bord de la route. Ses membres donnent de la formation sur la permaculture, l’agroécologie, l’agroforesterie, le développement local et durable. Ils font du design et de l’aménagement.

«On poursuit une partie de la mission des religieuses. On cultive la terre et on transfère un savoir», explique la directrice générale, Manon Camphyn.

Les valeurs humanistes, le respect de la terre et du vivant et la souveraineté alimentaire que prône la coopérative Les Choux gras rejoignent les valeurs qui ont animé et animent toujours les membres de la congrégation. 

Il n’est pas exclu que des ateliers de transformation alimentaire soient offerts un jour dans les cuisines de la maison mère. 

Les portes d’une autre partie de ce vaste bâtiment pourraient également s’ouvrir pour accueillir des travailleurs étrangers.

L’entreprise Olymel de Vallée-Jonction est en pourparlers avec les gens de Saint-Damien pour y loger ses employés provenant de l’extérieur. Le transport des travailleurs entre les deux municipalités serait assuré. Des activités de francisation, de «conversation québécoise», pourraient se dérouler à Saint-Damien, avance le maire Sébastien Bourget.

Sébastien Bourget, maire de Saint-Damien, souhaite que les propriétés des religieuses et les emplois soient préservés

L’espace laissé vacant par les religieuses pourrait aussi permettre d’élargir l’offre régionale de services pour les personnes âgées en perte de mobilité ou d’autonomie,  ou atteintes d’Alzheimer, suggère par ailleurs le chargé de projet, Serge Comeau.  «Une aile de la maison mère est déjà aménagée à cette fin pour les religieuses».

Le comité de transition juge de plus possible de donner une vocation hôtelière à une section de la maison mère. Il table sur le développement récréotouristique dans Bellechasse.

Les amateurs de nature, de golf, de vélo, de sentiers de marche et de ski – le parc du Massif du sud est tout près-  pourraient dormir et relaxer à la maison mère. 

Dans l’objectif d’enrichir l’offre de services, tant pour les gens de la place que pour ceux de passage, le comité de transition a aussi dans ses cartons la réouverture de la boulangerie pour en faire un lieu de rassemblement. Et ce, dès le printemps prochain.

Les religieuses ont fermé leur four à pain il y a vingt ans. Soeur Monique Chabot rappelle que la boulangerie fournissait du pain aux 500 personnes qu’accueillait la congrégation sur ses différents sites.

L’aménagement des terrains entourant le lac «des soeurs» est aussi inscrit dans la liste de projets. 

Le comité souhaite de plus faire connaître davantage le Centre historique des sœurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours, inauguré en 1991. Un lieu qui révèle l’autonomie et l’ingéniosité dont ont fait preuve les centaines de femmes qui ont poursuivi la mission du curé Brousseau et de mère Saint-Bernard depuis 1892.

Une même créativité et une même détermination sont exigées aujourd’hui pour maintenir vivant leur patrimoine.

Le Centre historique de la Congrégation des soeurs de Notre-Dame du Perpétuel Secours, à Saint-Damien.