Deux semaines après les tristes évènements du 31 octobre, les citoyens ont marché pour se réapproprier l’espace.  
Deux semaines après les tristes évènements du 31 octobre, les citoyens ont marché pour se réapproprier l’espace.  

Après la tragédie, la lumière revient dans le Vieux-Québec

Judith Desmeules
Judith Desmeules
Le Soleil
Samedi soir, les rues du Vieux-Québec étaient de nouveau remplies de gens. Et pas des policiers, cette fois. Deux semaines après les tristes évènements du 31 octobre, les citoyens ont marché pour se réapproprier l’espace.  

La marche silencieuse servait de thérapie, en quelque sorte. Plusieurs citoyens se voyaient craintifs de se promener dans le quartier seuls le soir. Le très révérend Christian Schreiner, doyen de la Cathédrale Holy Trinity, voulait que sa communauté se rassemble de manière sécuritaire, afin de «guérir» ensemble.

«J’ai écouté une entrevue après le drame, on expliquait qu’il fallait se réapproprier l’espace, reprendre possession de l’endroit… ça a raisonné beaucoup. Je savais que j’avais besoin de marcher dans la ville. C’était intense, difficile et beau, tout un mélange. Je voulais inviter les autres à le faire», explique-t-il.

M. Schreiner a vu le Vieux-Québec se transformer, devenir un quartier fantôme avec la pandémie. Les évènements tragiques du 31 octobre sont venus empirer les choses. La cathédrale, son lieu de travail, se trouve tout près du lieu où la première victime, François Duchesne, a été tuée.  

«Depuis, la ville semble encore plus déserte, plus hantée. En raison des mesures de distanciation physique, nous étions déjà isolés les uns des autres. Aujourd’hui, quand je marche dans les rues que je croyais connaître, j’entends l’écho de mes propres pas. Je ne vois personne. Mes amis, mes voisins, mes concitoyens ont peur. Nous sommes encore sous le choc. [...] En marchant ensemble dans le silence, nous reprendrons possession de notre ville paisible et nous en chasserons les fantômes. Nous témoignerons que nous sommes le cœur battant de cette ville» avait-il écrit, pour se libérer, mais aussi pour lancer l’invitation. 

Finalement, de nombreux citoyens se sont déplacés pour marcher samedi, lampions et lumières à la main. Certains étaient dans les rues le soir des meurtres, et ils n’étaient pas ressortis depuis pour se balader. D’autres voulaient prouver que le drame ne les avait pas arrêtés. Et plusieurs sont venus une fois de plus rendre hommage aux victimes.  

«On voulait absolument ouvrir l’église dimanche, le lendemain du drame. Il y avait des rubans de police un peu partout autour de la cathédrale. C’est l’endroit que j’aime tellement, de voir ça et de comprendre ce qui s’est passé, c’était difficile. On a fait notre service religieux, et la Toussaint, le moment de l’année où on se souvient des morts. Les gens en avaient besoin. C’était intense», confie aussi M. Schreiner 

Les citoyens ont donc marché dans leur quartier en revisitant les lieux où les sept victimes ont été attaquées. Avant l’évènement, le révérend avait demandé au Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) de les encadrer, mais sans gyrophare, sans présence policière évidente. 

Samedi, dans le Vieux-Québec, il y avait donc seulement les lumières des lampions, celles des quelques décorations de Noël et celle des quelques commerces encore ouverts.  

«La lumière aura le dernier mot»

Le Cardinal Gérald Cyprien Lacroix de l’Église catholique de Québec, lui aussi voisin du drame, a rapidement salué l’idée du très révérend Christian Schreiner. Les premières sorties à l’extérieur ont été tout aussi difficiles pour l’archevêque, à la vue d’un Vieux-Québec transformé, bondé de policiers.  

«Je ne pouvais qu’être d’accord avec Christian, on vit dans le même quartier, on était au cœur de tout ça. Sortir en pleine nuit avec la lumière, c’est comme dire “on ne cède pas aux ténèbres, au mal et la violence”», insiste-t-il.

«La lumière, la fraternité, le respect, c’est ce qui va gagner. C’est ce qu’on se dit ce soir, le dire en pensée par notre présence. On circule sur le territoire où une certaine nuit du 31 octobre, les ténèbres sont passées parmi nous. Ce soir c’est la lumière qui reprend le contrôle», ajoute le Cardinal Lacroix.

Il souligne que le silence est plus puissant que des discours. Les gens de Québec ont besoin de se réapproprier leur quartier, afin d’oublier la crainte et la peur de s’y promener, le soir comme le jour.  

«C’est un lieu pleinement paisible et sécuritaire, c’est un évènement isolé, mais ça laisse des marques. On doit se réapproprier cet espace. Le fait de marcher ensemble, il y a quelque chose de rassembleur, ça guérit.»  

Cardinal Lacroix habite le quartier depuis 11 ans. Il emprunte les mêmes rues, marche devant les mêmes commerces, les mêmes décors depuis tout ce temps. Suzanne Clermont, tuée le 31 octobre, était sa voisine de quelques maisons. 

«C’est d’une énorme tristesse de penser qu’à quelques dizaines de mètres de chez moi, des gens ont été attaqués. Que ce soit arrivé dans notre environnement. On ne peut s’empêcher de regarder un peu plus quand on sort dehors. Mais on revient tranquillement à la normale, même si on n’est pas sans y penser, on pense aux familles qui sont touchées par ce drame. Il faut toutefois regarder en avant, ne pas se laisser prendre en otage par un évènement isolé comme celui-ci.» 

Dans les dernières semaines, les églises sont demeurées ouvertes. L’archevêque souligne que les gens avaient besoin de parler, d’être écoutés ou de voir des visages familiers. Les portes ouvertes des églises ont fait du bien, tout comme la marche de samedi soir.  

«En temps normal, sans pandémie, on a des pèlerins et beaucoup de visiteurs. Par les temps qui courent, ce sont surtout les gens d’ici. On aurait eu le goût de se serrer dans nos bras, mais on moins on se voit, on se sourit sous le masque. On se salue, on prend plus de nouvelles, on se serre les coudes», termine le Cardinal Lacroix.