La consommation d’essence des automobilistes québécois a continué d’augmenter depuis 2016 sans que les pétrolières achètent davantage de crédits carbone. Or, en novembre 2018, les entreprises devront pour la première fois rendre des comptes au gouvernement.

Année charnière pour le marché du carbone

La quatrième année du marché du carbone en sera une de test, et pas seulement parce que l’Ontario s’est joint, le 1er janvier, au Québec et à la Californie. C’est qu’en novembre 2018, les entreprises québécoises et californiennes devront pour la première fois rendre des comptes, explique le professeur de HEC, Pierre-Olivier Pineau.

Si le marché du carbone est toujours «une excellente politique», selon le détenteur de la chaire de gestion du secteur de l’énergie, force est d’admettre qu’elle n’a toujours pas créé de changement dans les habitudes de consommation des automobilistes québécois, trois ans après sa mise en place. C’est un travail de longue haleine.

L’année 2018 mènera toutefois à un premier moment de vérité pour le système. «En novembre, tous les émetteurs devront se rapporter au gouvernement. Les entreprises qui n’ont pas suffisamment couvert leurs émissions des dernières années devront acheter des crédits carbone en conséquence d’ici-là, sans quoi elles s’exposeront à des sanctions», explique M. Pineau. 

Reste à voir, maintenant, si le gouvernement appliquera véritablement lesdites sanctions. Ces dernières peuvent aller d’exiger que l’entreprise fautive paye le double des crédits carbone manquants jusqu’à un retrait du droit de faire du commerce, dans un cas extrême. 

Or, les pétrolières sont nombreuses à n’avoir toujours pas acheté suffisamment de crédits carbone pour leurs émissions de GES des dernières années, estime Pierre-Olivier Pineau. Il se fie à la consommation d’essence des automobilistes québécois, qui a continué d’augmenter en 2016 et durant les six premiers mois de 2017 sans que les pétrolières achètent davantage de crédits. 

Effet à la pompe

L’hiver dernier, un spectre légal planait au-dessus du marché du carbone en Californie, mais au printemps, l’État américain a confirmé le maintien de système québéco-californien jusqu’en 2030. 

Depuis, les entreprises sont en mode rattrapage lors des enchères conjointes de crédits carbone trois fois par année. La tonne de carbone s’est finalement écoulée au-dessus du prix plancher à l’enchère de l’automne, atteignant 19 $. L’équivalent d’environ 4,5 ¢ le litre d’essence, selon Pierre-Olivier Pineau. Un montant refilé aux automobilistes sur leur facture d’essence. Comme la demande en crédits carbone sera forte d’ici l’échéance de novembre 2018, le prix de la tonne devrait continuer de monter lors des deux prochaines enchères. 

D’autant plus que l’Ontario vient de se joindre au marché du carbone. «Comme le Québec, l’Ontario est une province assez ambitieuse dans la réduction de ses GES, mais qui n’a pas beaucoup de marge de manœuvre pour baisser rapidement ses émissions. Cela va donc créer une pression à la hausse sur le prix des crédits, parce que la demande des émetteurs ontariens sera plus haute que l’offre initiale du gouvernement.»

N’empêche, même si le crédit carbone s’écoulait au double du prix de l’automne, en 2018, est-ce que les 9 ¢ le litre de plus sur la facture des automobilistes aura un effet sur leur consommation?

Sûrement pas, affirme Pierre-Olivier Pineau. D’abord parce que les automobilistes ont l’habitude que le litre d’essence fluctue d’environ 20 ¢ durant l’année. Ensuite, parce que le montant payé en surplus en raison du marché du carbone, l’équivalent d’une taxe, n’est pas sur leur facture. 

Une politique pas assez assumée

«Malheureusement, le gouvernement québécois ne fait pas assez connaître le marché du carbone. Toutes les études à ce sujet démontrent que plus on rend visible le prix payé en surplus par les automobilistes, plus la politique est efficace.»

Mais en année électorale, il serait étonnant que le gouvernement québécois tente de rappeler aux automobilistes qu’ils payent leur essence plus cher en raison du marché du carbone, avoue le professeur de HEC. C’est pourtant la clé pour que la politique environnementale atteigne son but initial.

«Si l’on ne sait pas que l’on paie une taxe carbone, la taxe n’aura jamais l’effet escompté.»