Annamie Paul, nouvelle cheffe des Verts.
Annamie Paul, nouvelle cheffe des Verts.

Annamie Paul: la cheffe des Verts ouvre des portes, mais pas pour le «mot en n»

Olivier Bossé
Olivier Bossé
Le Soleil
LA POLITIQUE EN QUESTIONS / Première personne noire et première femme juive élue à la tête d’un parti fédéral représenté au parlement d’Ottawa, il y a trois semaines, Annamie Paul tente d’entrer à la Chambre des communes dès lundi par l’élection partielle dans Toronto-Centre. Premier de nombreux défis qui attendent l’avocate de 47 ans et nouvelle cheffe du Parti vert du Canada.

Q Votre victoire s’avère symbolique pour la diversité. Quels sont vos espoirs d’ouvrir les portes de la politique aux minorités?

R Ma victoire va amener du changement. C’est dommage, parce qu’on est en 2020! Il aurait dû y avoir beaucoup d’autres femmes avant moi, mais je ne suis que la cinquième à diriger un parti fédéral majeur.

Chaque fois qu’une personne sous-représentée dans la vie politique réussit au plus haut niveau, c’est une réussite pour toutes les communautés marginales. Alors oui, aujourd’hui et demain, les gens de ces communautés se sentiront plus visibles et capables d’aspirer à ce type de fonction.

Q Après la CBC et l’Université Concordia, le «mot en n» a causé bien du remous à l’Université d’Ottawa. Ce mot peut-il être prononcé par des personnes qui ne sont pas noires?

R Non, je ne crois pas. Notre communauté n’est pas monolithique et on y trouve d’autres opinions. Mais pour plusieurs générations de notre diaspora, l’utilisation de ce mot n’est pas acceptable, même par des gens noirs.

D’autres ont décidé de s’approprier le mot et de le convertir en quelque chose d’autre. Mais ça reste dans notre communauté et ne constitue pas une approbation pour tout le monde d’utiliser ce mot.

Je ne considère pas qu’il est acceptable d’utiliser ce mot de manière générale, même dans le contexte d’une institution académique. Il est très important de protéger le droit d’expression et d’échange d’idées, mais ce n’est pas nécessaire d’utiliser ce mot dans un contexte d’éducation.

Q La démission de l’ex-ministre des Finances Bill Morneau a déclenché la partielle dans Toronto-Centre. Vous vous êtes présentée dans cette circonscription l’an dernier, terminant quatrième et récoltant 7 % des voix. Comment renverser la vapeur dans ce château fort libéral où les Verts n’ont jamais fait mieux que troisième?

R C’est un défi. Mais pour moi, il n’était pas question de ne pas me présenter.

Cette circonscription a un taux d’infection à la COVID-19 très élevé dans certains quartiers défavorisés. C’est le centre de l’épidémie de surdoses d’opioïdes au Canada. Un tiers de ses citoyens vivent dans la pauvreté.

Le Parti libéral a pris la décision cynique et opportuniste de provoquer une élection partielle en pleine pandémie, alors d’une manière où de l’autre, j’allais me présenter. J’ai pris la décision avant de gagner le poste de cheffe.

C’est peut-être le siège le plus sûr pour les libéraux et c’est dommage, parce que les gens méritent une vraie représentation. Les libéraux ont trouvé une manière de gagner même sans être présents dans la communauté. C’est difficile à changer, mais on essaie.

Q En plus de l’élection partielle, des élections générales se profilent à l’horizon. Avec la crise de la COVID-19, l’enjeu climatique semble moins urgent pour plusieurs. Le Parti vert reste-t-il pertinent?

R Le Parti vert sera toujours le parti qui luttera contre la crise climatique. Mais nous avons toujours été le parti qui propose des politiques les plus novatrices en général. Nous sommes le parti le plus progressiste et pour l’élection de 2019, nous avions tout un programme pour compléter le filet social et améliorer les grands programmes sociaux.

En ce moment, en pandémie, si on avait implanté ces politiques, on aurait été mieux préparés et plus résilients. Ça fait plusieurs années qu’on propose le revenu minimum garanti, nous étions les seuls à le faire aux élections de 2019. On propose aussi de décriminaliser les drogues, on voit qu’on a une énorme augmentation des décès par surdose. On parle aussi d’un programme universel de médicaments, etc.

Si les gens cherchent un parti progressiste dans tous les sens, y compris la crise climatique, c’est le Parti vert.

Q La présence aux Communes de votre prédécesseure, Elizabeth May, mine-t-elle votre crédibilité?

R Elizabeth reste une députée expérimentée et une leader très importante dans notre parti. Je serais fière d’être au parlement avec elle.

Au Parti vert, nous démontrons qu’il existe une autre forme de leadership que celui proposé par les autres partis, où tout est concentré sur le chef, son entourage et quelques conseillers. Je peux être une meneuse forte tout en amplifiant les voix des autres et laisser de la place à d’autres qui parlent pour notre parti.

Q Comment comptez-vous séduire les Québécois?

R Comme tout le monde, je suis coincée chez moi, en Ontario. Mais j’aimerais passer beaucoup de temps au Québec! Les gens au Québec ont toujours été parmi les plus progressistes au Canada.

Beaucoup de Québécois et de Québécoises cherchent un parti fédéral pour les représenter et ne se retrouvent ni dans le NPD, ni dans le Bloc, ni dans le Parti libéral. Ils sont bienvenus au Parti vert!

Pour moi, le Québec est une cible. Je vais aussi m’assurer que le Parti vert soit bien préparé à accueillir nos communautés francophones. Nous devons être complètement bilingues dans toutes nos communications et parler d’enjeux qui préoccupent les gens au Québec. C’est une priorité.

Q Vous parlez quatre langues. Où avez-vous appris le français et quelle est l’importance du bilinguisme au Canada?

R C’est très important. Nous avons d’autres nations avec leur langue au Canada, mais pour l’instant, le français et l’anglais sont les deux langues officielles.

Il faut avoir un système d’éducation bilingue qui fonctionne. Malheureusement, ça ne fonctionne pas. Beaucoup de gens hors Québec aimeraient apprendre le français, mais n’en ont pas la chance.

Je proviens d’une famille anglophone, dans une ville anglophone et j’ai étudié en immersion française. Ma mère a fait d’énormes sacrifices pour que mes frères, mes sœurs et moi puissions apprendre le français. J’ai ensuite travaillé en français et continué d’étudier en français. Mes enfants ont aussi étudié en français.

Q D’où vient votre prénom, Annamie? A-t-il une signification particulière?

R Mon père est né en Dominique, une île des Caraïbes qui a été une colonie française et une colonie anglaise. Ils parlent un patois mélange de français et d’anglais. Mon nom veut donc dire «une amie», de «an» en anglais et «amie» en français. Il y a aussi beaucoup de noms de famille francophones sur l’île, comme Paul.