Le responsable scientifique du NGCC Amundsen, Louis Fortier, indique que le vieillissant brise-glaces construit en 1979, bien que modernisé et bien équipé, ne peut plus fournir à lui seul à la demande des chercheurs canadiens et étrangers qui s’intéressent à l’Arctique.

Amundsen Science se tourne vers l'étranger pour un nouveau brise-glaces

Amundsen Science, entité qui représente les chercheurs des universités canadiennes et qui administre les travaux scientifiques sur le NGCC Amundsen, veut faire construire un nouveau brise-glaces de recherche à l’extérieur du pays. Les coûts en sol canadien seraient jusqu’à six fois plus élevés et les délais de construction risquent de placer le Canada en retard sur les autres nations du G20.

Le responsable scientifique du NGCC Amundsen, Louis Fortier, travaille à mobiliser ses partenaires universitaires, du secteur privé et gouvernementaux, afin d’obtenir du financement dans le but de construire «au moins un» nouveau navire de recherche, idéalement deux. 

Selon lui, le vieillissant brise-glaces construit en 1979, bien que modernisé et bien équipé, ne peut plus fournir à lui seul à la demande des chercheurs canadiens et étrangers qui s’intéressent à l’Arctique. «On a eu 230 jours de demande en 2017, on a réussi à fournir 130 jours», a-t-il expliqué en entrevue au Soleil

Le moment serait opportun puisque la recherche arctique connaît selon lui un boum. Et ce, même chez les pays non arctiques comme la Chine, la Corée du Sud, la France et même l’Australie. «À l’heure actuelle, tous les pays du G8 et du G20 sont en train de construire des brise-glaces de recherche vraiment modernes.» 

Le NGCC Amundsen appartient au gouvernement canadien et est sous la juridiction de la Garde côtière. Il partage son temps entre ses activités de recherche scientifique et celles de brise-glaces conventionnel.

«On a un très bon partenariat avec la Garde côtière», a précisé M. Fortier d’emblée. Mais la situation n’est pas idéale. À preuve, une mission de 15 millions $ impliquant une quarantaine de chercheurs a dû être interrompue cet été puisque le NGCC Amundsen a été réquisitionné pour aller briser de la glace au large de Terre-Neuve.

Six fois plus cher

La solution passe par un nouveau navire, selon M. Fortier. L’écueil majeur est que les délais et les coûts de construction en sol canadien sont quasi prohibitifs, selon lui. «Au Canada, on a des problèmes pour le renouvellement de la flotte. […] La capacité de nos chantiers navals est très faible», a-t-il exprimé, sans critiquer lesdits chantiers. «Le faire construire au Canada coûterait six fois plus cher que de le construire dans des pays plus compétitifs.»

Le futur brise-glaces Diefenbaker de la Garde côtière canadienne, par exemple, est évalué à plus d’un milliard de dollars, et devrait être prêt quelque part dans la décennie 2020, bien qu’il ait été annoncé en 2008 par l’ex-premier ministre Stephen Harper. 

M. Fortier croit pouvoir obtenir un navire moderne pour 160 millions $, à condition qu’il soit construit à l’extérieur du pays. «Si vous me donniez 160 millions $ aujourd’hui, dans un an le premier bateau est prêt», a-t-il avancé. «On aurait un navire de 120 mètres avec toutes les accommodations pour la recherche. Il resterait à l’équiper.» 

«Loin d’être fait»

Des pays comme la Finlande, la Norvège, le Japon ou la Corée du Sud pourraient obtenir le contrat du navire convoité. «Ce sont des pays qui ont des volumes de construction importants. La structure de la main-d’œuvre est différente», a souligné Louis Fortier.

La première étape serait d’obtenir le financement. «C’est loin d’être fait, mais c’est là-dessus qu’on travaille actuellement.» L’idée est d’allier les universités, le privé et les agences fédérales. 

Si des subventions du fédéral étaient octroyées au consortium, il faudrait alors demander «une dérogation» ministérielle pour envoyer le contrat à l’étranger. Le Règlement sur les subventions à la construction de navires oblige celui qui obtient une subvention gouvernementale à faire construire au Canada. 

Même s’il croit «que ça peut aller très vite», M. Fortier a dit être «au tout début du processus». «On essaie d’offrir au gouvernement des solutions. On n’est pas là pour se battre avec eux. […] C’est sûr que si on se rend compte que ça prend 10 ans avoir une réponse, on va abandonner.»

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QUI A ENCORE PEUR DES RUSSES?

«Si les Russes devaient envahir l’Arctique, la première chose à faire serait d’aller les secourir.» La déclaration serait de l’ancien chef d’état-major des Forces armées canadiennes Walter Natynczyk. Si Le Soleil n’a pu la retracer, elle reflète néanmoins la pensée du professeur Michael Byers, spécialiste des questions politiques liées à l’Arctique.

Rencontré lors de la Conférence Arctic Change la semaine dernière à Québec, M. Byers, de l’Université de Colombie-Britannique, a expliqué que les Canadiens n’avaient pas à s’inquiéter d’une invasion russe par le nord. 

«La Russie possède déjà la moitié de l’Arctique grâce à son incroyablement longue frontière continentale. Elle n’a pas d’intérêt à acquérir plus de territoire. Elle n’a pas besoin de plus d’Arctique», a-t-il dit. Et même si le Canada a des conflits diplomatiques avec la Russie concernant l’Ukraine, par exemple, cela ne signifie pas «qu’il n’y a pas de diplomatie dans l’Arctique». 

L’autre «superpuissance dont plusieurs s’inquiètent», la Chine, n’est pas à craindre non plus, selon M. Byers. «La Chine a découvert qu’elle peut accéder aux ressources de l’Arctique et aux voies maritimes à travers la coopération avec les autres pays.» Cette coopération peut se traduire par des investissements à l’étranger ou des ententes commerciales. «Ces pays [la Chine et la Russie] sont gouvernés par des gens rationnels. La guerre coûte cher et l’Arctique est un endroit isolé, coûteux et dangereux.»

S’il n’y a pas de menace de conflit, M. Byers croit tout de même que le Canada «doit en faire plus». Il devra tôt ou tard s’entendre avec plusieurs États qui lorgneront les routes maritimes et les ressources de l’Arctique. Une entente avec les Américains existe «mais devra être renégociée». 

M. Byers a soulevé que l’ex-ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, avait amorcé des travaux en ce sens avant d’être évincé prématurément du cabinet de Justin Trudeau au début de cette année. «C’est en suspens. Toute l’attention de la ministre actuelle [Chrystia Freeland] est sur Donald Trump.» 

Deux choses à améliorer

En attendant, «le Canada doit améliorer deux choses», selon l’expert : sa surveillance ainsi que ses capacités de recherche et de sauvetage.

D’abord l’Agence spatiale canadienne (ASC) doit selon lui accoucher au plus vite de son prochain satellite, le Radarsat Constellation, qui doit remplacer l’actuel Radarsat-2. «Il en faut six pour avoir une surveillance permanente.» L’ASC prévoit un lancement en 2018. 

Puis, il y a la question de la sécurité des communautés et de tous ceux qui transitent dans ces régions. L’hélicoptère Cormoran demeure le meilleur outil à la disposition du Canada en matière de sauvetage, selon Michael Byers. Sauf qu’ils sont basés bien loin de l’Arctique. «Certains sont basés à 2000 kilomètres du coeur du passage Nord-Ouest.»

Quant aux navires, «la flotte de brise-glaces a en moyenne 35 ans et il n’y a qu’un seul plan de remplacement [le Diefenbaker]», a-t-il déploré. Il faut agir tôt, selon M. Byers, «puisqu’il faut 15 ans au Canada pour construire un brise-glaces».