«J’ai appris à mes dépens que malgré les avancées du féminisme, bien des hommes sont mal à l’aise lorsqu’ils doivent attendre qu’on les approche», indique l'auteure Treena Orchard.

Amour et désir sur Internet: les hommes ne sont pas prêts à se faire draguer par les femmes!

De nos jours, quand survient l’appel de l’amour, du désir et tout ce qu’on y trouve entre les deux, les applications de rencontre paraissent être le seul moyen de rencontrer de nouveaux partenaires et de nouer une idylle.

Ce n’est pas le cas, bien entendu, mais les réseaux sociaux et la culture de masse nous submergent de messages sur l’importance de cette approche en apparence facile et efficace. En me basant sur ma propre expérience ainsi que sur une perspective académique de la sexualité, du genre et du pouvoir, cet article examine ce qui se passe lorsque les applications de rencontre échouent à remplir leurs promesses.

De nature technophobe, je n’avais jamais envisagé l’usage d’une application de rencontre. Mais ayant épuisé toutes les autres avenues, je me suis surprise à choisir des photos et à écrire mon profil d’usagère. J’ai choisi l'application Bumble car la rumeur courait qu’on y trouvait davantage d'hommes que sur les autres plateformes, et par son design emblématique mettant en avant des femmes qui initient les rencontres. Se définissant comme «100 % féministe», l’approche singulière de Bumble a attiré plus de 50 millions d’usagers, créant un gros buzz.

En tant qu’anthropologue dans le domaine médical, je m’intéresse à la sexualité, au genre, et à l’historique médical des travailleurs du sexe, des communautés autochtones, et de gens atteints du virus du SIDA. Ce n’était aucunement dans mes intentions d’écrire au sujet de mes expériences socio-sexuelles, mais dès que j’ai débuté mon voyage exploratoire au pays de Bumble, les mots sont venus tout seuls. L’écriture m’a aidée à gérer des événements bizarres, et mes connaissances en anthropologie m’ont suggéré que mes observations étaient à la fois uniques et opportunes.

Mais qu’est-ce que Bumble? Qu’est-ce que ça nous apprend sur le féminisme et le genre dans la culture de rencontres contemporaine?

C’est l’abeille qui fait tout le boulot

Fondée en 2014, Bumble se démarque par sa signature féministe, qui donne le contrôle aux femmes et soulage les hommes de la pression de devoir initier la conversation. Dans l’entrevue publiée dans Esquire en 2015, la pdg et cofondatrice de Bumble, Whitney Wolfe Herd, a expliqué qu'elle s'était inspirée du syndrome de la reine des abeilles :

«Chez les abeilles, il y a une reine. C’est la femme qui décide et c’est une communauté réellement respectueuse. Tout fonctionne autour de la reine et des autres abeilles travaillant ensemble. C’est très fortuit.»

Mais une ruche, c’est moins une sororité qu’un système injuste basé sur le genre. De la même façon que les abeilles travailleuses se tapent le gros du travail en prenant soin des larves et de leur ruche, les femmes «Bumble» décident de l’approche initiale en lançant invitation après invitation aux candidats potentiels. Les hommes «Bumble», tout comme les faux bourdons, attendent patiemment qu’on les contacte.

Au cours des cinq mois que j’ai passés sur Bumble, j’ai écrit 113 introductions distinctes, chacune d’entre elles impliquant non seulement du travail mais bien un saut dans l’inconnu. En voici deux exemples :

«Salut X! J’aime vos photos, elles sont séduisantes et intéressantes. Ça doit être gratifiant d’être un coach personnel et d’aider les gens à atteindre leurs objectifs…»

«Hé! X. Tes photos sont sexy… Veux-tu qu’on entre en contact?»

Va-t-il répondre? Vais-je lui plaire? Le fait de me mettre ainsi en avant ne m’a pas donné le sentiment de maîtriser la situation. Je me suis plutôt sentie fragilisée.

Bien sûr, il y a bien eu des moments d’excitation passagère, mais la plupart de temps, je l’ai passé à me demander s’ils allaient me répondre. Le taux de réponse a été de l’ordre de 60 %, et je n’ai rencontré que 10 hommes en cinq mois, avec un taux de «réussite» de 9 %…

De ces 10 rencontres, j’en ai noté quatre de très bonnes à excellentes, trois d’assez mauvaises, et trois quelque part entre les deux, genre pas terrible, mais pas envie de récidiver. Comme ce mec séduisant dont les bras me piquaient (car il se les rasait) et qui m’a fait valser dans ma salle à manger, tout en étant incapable de lacer ses souliers à cause de ses pantalons trop serrés! Ou celui qui me jurait mesurer 5’6", alors qu’il ne faisait pas, mais alors vraiment pas cette taille là…

La bulle du pouvoir au féminin

Mon voyage en amours numériques n’a pas été cette expérience libératrice et efficace à laquelle je m’attendais. L’écart entre le récit ensoleillé de Bumble et mes rencontres orageuses découle du caractère démodé du féminisme promu par l’application.

Le modèle de la-femme-qui-se-prend-en-main présuppose que nous vivons dans une bulle de pouvoir au féminin. Elle ne prend pas en compte le ressenti des hommes lorsqu’il s’agit d’adopter un mode passif en matière de rencontre. Cela crée des tensions entre les usagers. J’ai appris à mes dépens que malgré les avancées du féminisme, bien des hommes sont mal à l’aise lorsqu’ils doivent attendre qu’on les approche.

Certains hommes membres de Bumble envisagent le parti pris de l’application tel un hold-up qui permet aux femmes de s’arroger un droit qui leur appartient. Beaucoup d’entre eux ont émis des critiques nous accusant de nous comporter «comme des hommes», et j’ai été harcelée, sujette à des propos sexuels dégradants, ainsi qu’exposée à un langage violent par des hommes qui m’en voulaient, ou qui détestaient ce que je représente en tant que féministe.

J’en ai eu la confirmation par plusieurs des hommes rencontrés, qui voulaient discuter de leur malaise par rapport au pouvoir socio-économique et à l’initiative des femmes en matière de sexualité. Cela ne m’a pas seulement choquée, mais a nui à ma capacité d’établir des rapports significatifs par l’intermédiaire de Bumble.

Les mouvement #MeToo et Time’s Up continuent de souligner le chemin qu’il nous reste à parcourir avant d’atteindre l’égalité des genres. Mon parcours sur Bumble confirme hélas cette triste vérité, comme le font d’autres études traitant de la complexité des relations et des jeux de pouvoir entre les genres sur les applications de rencontre.

Faire usage d’une application de rencontre féministe dans un monde patriarcal, c’est compliqué et fascinant à la fois, en ce que cela révèle sur la sexualité, le genre, et le pouvoir à l’âge numérique. L’application Bumble doit faire une sérieuse mise à jour si elle veut vraiment encourager les femmes tout en faisant une place aux hommes, afin d’aboutir à des rencontres plus riches.

Je voudrais suggérer que l’on enlève les mentions «elle cherche» et «il attend» afin que les deux parties puissent se contacter dès qu’il y a compatibilité. On pourrait également proposer un questionnaire sur l’égalité des genres et le féminisme avant de mettre les participants en contact. Les rencontres numériques se feraient dans un fouillis équitable au lieu d’une cloche de verre.

Autre idée : Bumble devrait rafraîchir son récit afin de soutenir les désirs des femmes et une diversité de rôles, de façon à susciter plus d’acceptation chez les hommes. L’ajout d’un forum d’usagers pourrait permettre aux participants de partager leurs expériences de rencontres de façon sécuritaire et engageante.

Personnellement, je pense que plutôt que de dépendre exclusivement d’applications de rencontre, il vaut mieux combiner plusieurs méthodes. Cela signifie d’avoir le courage de suivre nos élans, que ce soit à l’épicerie, dans une exposition, ou dans le métro. C’est peut-être terrifiant, mais tellement plus excitant que de faire défiler un écran. Tentez votre chance!

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«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

Ce texte est d'abord paru sur le site du Science Media Centre britannique. Reproduit avec permission.

The Conversation