Alerte COVID utilise la technologie Bluetooth intégrée aux téléphones intelligents relativement récents (ou fabriqués au cours des cinq dernières années) afin de déterminer à quelle distance on se trouve d’autres personnes qui ont aussi téléchargé et mis en fonction l’application.
Alerte COVID utilise la technologie Bluetooth intégrée aux téléphones intelligents relativement récents (ou fabriqués au cours des cinq dernières années) afin de déterminer à quelle distance on se trouve d’autres personnes qui ont aussi téléchargé et mis en fonction l’application.

Alerte COVID, une application fiable et efficace?

Élisabeth Fleury
Élisabeth Fleury
Le Soleil
Les Québécois ont été invités début octobre à télécharger l’application fédérale de traçage Alerte COVID. Le gouvernement Legault n’a toutefois encore rien mis en œuvre pour en mesurer la fiabilité et l’efficacité.

Pour rappel, Alerte COVID utilise la technologie Bluetooth intégrée aux téléphones intelligents relativement récents (ou fabriqués au cours des cinq dernières années) afin de déterminer à quelle distance on se trouve d’autres personnes qui ont aussi téléchargé et mis en fonction l’application. 

Plus particulièrement, l’application échange toutes les cinq minutes des codes aléatoires avec d’autres utilisateurs situés à proximité, codes qui ne peuvent pas servir à nous identifier ni à déterminer où nous nous trouvons. Ceux-ci sont conservés sur notre téléphone pendant 14 jours.

Lorsqu’une personne reçoit un résultat positif à un test de dépistage, elle peut (c’est entièrement volontaire) en avertir les autres utilisateurs en entrant un code à usage unique dans l’application. La déclaration, là encore, est faite de façon totalement anonyme. Dans les 24 heures, l’application enverra une notification à ceux qui ont été à proximité de cette personne, soit à moins de deux mètres, pendant plus de 15 minutes au cours des 14 derniers jours. 

Ces utilisateurs sont dès lors invités à s’isoler pendant 14 jours, à surveiller étroitement leurs symptômes et à se faire dépister. Impossible pour eux de savoir où et à quand exactement ils ont pu être en contact avec ce cas positif. L’application Alerte COVID fonctionne sans géolocalisation, sans traçage et sans collecte de renseignements personnels médicaux. Et elle ne mesure pas le risque réel d’infection puisqu’elle ne tient (évidemment) pas compte de paramètres comme le port du masque et la présence de plexiglas, par exemple. 

Pour qu’une telle application soit minimalement efficace, il faut non seulement qu’il y ait une forte adhésion de la population (il ne suffit pas de la télécharger, il faut aussi la mettre en fonction), mais aussi que les utilisateurs pensent à y signaler leur diagnostic de COVID-19. Et encore là, il en faudrait plus pour démontrer sa fiabilité et son efficacité.

«L’estimation de la distance mesurée [par la technologie Bluetooth] n’est pas précise. L’application pourrait par exemple estimer que vous avez été à proximité du voisin parce que son Bluetooth a capté votre téléphone à travers le mur. La technologie peut fonctionner jusqu’à cinq mètres je pense, donc du coup, ça peut entraîner des faux positifs», explique le professeur du Département d’informatique de l’UQAM Sébastien Gambs, spécialiste en cybersécurité, enjeux éthiques et respect de la vie privée. 

«Si trop de gens vont se faire dépister parce qu’on les a notifiés comme étant à risque alors qu’en fait ils ne l’étaient pas, le risque, c’est qu’on engorge le système de dépistage, et je pense que ça risque d’arriver au fur et à mesure où il y aura plus de gens qui utiliseront l’application», observe le professeur Gambs.

En revanche, note-t-il, l’application pourrait «manquer» des personnes qui se seraient retrouvées plus près d’un cas positif parce que la force du signal n’est pas la même sur tous les appareils ou que le Bluetooth d’un téléphone peut être plus difficilement détectable. 

«Si le téléphone est dans un sac à dos, par exemple, le Bluetooth va passer, mais il peut y avoir une atténuation du signal qui fait qu’en fonction des conditions, on ne le détectera pas forcément», explique Sébastien Gambs. 


« Si trop de gens vont se faire dépister parce qu’on les a notifiés comme étant à risque alors qu’en fait ils ne l’étaient pas, le risque, c’est qu’on engorge le système de dépistage, et je pense que ça risque d’arriver au fur et à mesure où il y aura plus de gens qui utiliseront l’application »
Le professeur du Département d’informatique de l’UQAM, Sébastien Gambs

Partisan de ce genre d’application de traçage, le Dr Quoc Dinh Nguyen, médecin gériatre-interniste et épidémiologiste spécialisé en vieillissement au CHUM, convient que celle développée par le gouvernement fédéral n’est pas la plus «sophistiquée».

«Est-ce que c’est la meilleure application qu’on aurait pu avoir en termes d’évaluation du risque réel, la réponse c’est non. On est limité par le souci de la confidentialité et de la vie privée», dit le Dr Nguyen, qui déplore qu’on ne se soit pas donné le temps de développer une application «plus performante». 

«Je trouve dommage que le gouvernement n’ait pas encouragé ce type d’application au moment où les cas étaient bas, où ça aurait pu avoir une bonne acceptabilité. Les gens auraient eu le temps de l’apprivoiser davantage, de connaître ses forces et ses faiblesses, mais on a lancé ça tard», se désole le Dr Nguyen. 

Ce genre d’application est utile selon lui quand la capacité de traçage est outrepassée, comme elle l’est depuis un certain temps dans plusieurs régions, «parce qu’on a juste trop de cas, donc on a besoin potentiellement d’un support technologique supplémentaire». 

Mais est-elle vraiment utile en zone rouge, où plusieurs commerces et activités considérés à risque ne sont plus accessibles et où les gens sont en «semi-confinement», se limitant (en principe) à l’essentiel, soit travailler, aller à l’école et faire des courses, masqués de surcroît? 

«C’est sûr que cette application-là a son utilité quand les gens ont plus de contacts à risque. C’est moins utile quand les gens sont chez eux ou font très attention. Dans le temps où les restaurants et les bars étaient ouverts et qu’il n’était pas obligatoire de donner nos informations personnelles [dans un registre], il n’est pas dit que la Santé publique aurait été capable de nous retracer en cas d’éclosion. Mais l’application, elle, aurait probablement été capable», note le Dr Quoc Dinh Nguyen. 

Mais il est clair, selon lui, que le «flou» de l’application pourrait décourager les gens de l’utiliser. «Est-ce qu’on a des gens isolés pour rien? Combien de gens on isole pour rien pour un vrai cas qu’on trouve? Et quel est le ratio qu’on trouve acceptable? L’application pourrait en effet générer plus de gens isolés pour rien, mais elle permettra aussi, enfin je l’espère, d’isoler plus de vrais cas et de sauver des éclosions», dit le DNguyen. 

«Si ça permet vraiment d’isoler un, deux, 10, 100 ou 200 cas de plus, je pense que c’est déjà ça de gagné», estime le médecin.


« C’est sûr que cette application-là a son utilité quand les gens ont plus de contacts à risque. C’est moins utile quand les gens sont chez eux ou font très attention »
Dr Quoc Dinh Nguyen, médecin gériatre-interniste au CHUM

Selon Sébastien Gambs, la façon la plus simple et la moins intrusive de mesurer la fiabilité et l’efficacité d’Alerte COVID serait de demander aux personnes qui vont se faire dépister si elles ont été notifiées par l’application.

«Et comme les gens passent le test, on pourrait savoir quel est le taux de positivité des tests des gens qui viennent à cause de l’application. Le ministère n’aurait qu’à ajouter une question simple parmi les autres questions, puis à colliger les données pendant plusieurs semaines, ce qui lui permettrait d’avoir des statistiques sur combien de personnes viennent à cause de la notification et combien sont vraiment positives», suggère M. Gambs, ajoutant qu’il faudrait un taux de positivité assez haut pour que l’application soit considérée efficace.

«Je ne comprends pas que le gouvernement n’ait pas cherché à mettre ça en place, ne serait-ce que pour des questions de reddition de compte à la population. Ce serait quand même bien après quelques semaines de pouvoir dire aux gens si c’est efficace ou si ça ne sert à rien», fait valoir Sébastien Gambs.

Pas de données sur les personnes «notifiées»

Le ministère de la Santé a confirmé au Soleil mardi qu’il ne recevait pas les données sur les personnes «notifiées». 

«Ces personnes reçoivent un message et doivent consulter les consignes à suivre. Lorsqu’elles font un test de dépistage, elles n’ont pas à déclarer qu’elles ont été avisées par l’application Alerte COVID», nous a écrit une porte-parole du ministère, Marie-Claude Lacasse.

Le ministère de la Santé ne sait pas non plus combien de Québécois ont jusqu’à maintenant signalé un résultat positif à la COVID-19 sur l’application. 

En date du 20 octobre, un million de Québécois avaient téléchargé l’alerte COVID, selon le premier ministre François Legault.