Le directeur général de l’organisme de dépannage alimentaire La Bouchée généreuse, Pierre Gravel, et ses bénévoles accueillent depuis maintenant cinq semaines les plus démunis au Centre de foires d’ExpoCité.
Le directeur général de l’organisme de dépannage alimentaire La Bouchée généreuse, Pierre Gravel, et ses bénévoles accueillent depuis maintenant cinq semaines les plus démunis au Centre de foires d’ExpoCité.

Affluence à La Bouchée généreuse

Tous les jeudis matins, depuis maintenant cinq semaines, Mario Pineault accueille au Centre de foires d’ExpoCité des centaines de gens démunis venus chercher de quoi remplir leur frigo et leurs armoires en ces temps difficiles. Le bénévole de La Bouchée généreuse répète comme un mantra les règles de distanciation et donne à chacun un coupon où figure un numéro. Ceux qui le peuvent déposent la somme symbolique d’un dollar dans son gobelet rouge.

Des parents avec leurs gamins, des jeunes et des vieux, des travailleurs au salaires minimum et des chômeurs, des étudiants, des immigrants, des gens atteints de handicaps physiques ou mentaux, la clientèle de l’organisme embrasse tous les profils sociaux. Les temps sont durs pour beaucoup de monde en ville.

À 7h, près d’une heure et demie avant l’ouverture des portes, ils étaient près d’une centaine de à attendre en file pour entrer dans l’édifice, prêté gracieusement par la Ville. Tout un changement avec le local habituel de l’organisme caritatif, situé de l’autre du boulevard Hamel, qui peinait à desservir efficacement tous ses visiteurs. Là-bas, on pouvait servir seulement trois ou quatre personnes à la fois. Ici, c’est trois fois plus. 


« Ces gens ont droit à un équipement de qualité pour les prochaines semaines. Ils rentrent et disent wow! Ils sont au chaud, à l’abri de la pluie. Ils aimeraient bien que (la distribution alimentaire) se déroule toujours ici, mais ce ne sera pas possible. »
Marc De Koninck, organisateur communautaire au CIUSS de la Capitale nationale

Devant lui, la majorité des sièges sont occupés par des gens qui attendent d’entendre leur numéro. M. Dekoninck est chargé de l’appel. «176… 177… 178.» «Avant, je prenais un micro, mais ça faisait trop écho. J’ai quand même une grosse voix...», lance-t-il, pince-sans-rire.

Pénurie de tomates et de carottes

À tour de rôle, chaque visiteur se rend à la longue table derrière laquelle s’activent plus d’une trentaine de bénévoles. Fruits et légumes, boîtes de conserves, pain, œufs, lait , fromage, le bénévole fait la nomenclature du contenu de sa boîte. Voulez-vous çi, voulez-vous ça. Libre à chacun de prendre ce qu’il désire et de le mettre dans les sacs qu’il a pris soin d’apporter. De la viande, congelée, est aussi disponible, sauf qu’il faut avoir de quoi la garder au froid, comme une petite glacière ou un «ice pack», règle gouvernementale oblige.

«On manque des carottes et des tomates, indique le directeur général de La Bouchée généreuse, Pierre Gravel. Les cultivateurs peuvent m’appeler, je suis prêt à aller les chercher. Les cultivateurs, ce n’est pas toute du monde jeune. Ils ont peut-être peurs du coronavirus.»

Pour ce qui est de la viande, elle est disponible pour le moment, mais rien ne dit que ce sera le cas dans deux semaines. La fermeture de plusieurs abattoirs, frappés par la COVID, fait craindre le pire. «Là, je n’en manque pas vraiment, mais il y en a de moins en moins dans notre congélateur.»

Beaucoup d’immigrants

Autour de lui, un bataillon de bénévoles s’activent, sortent la viande du camion réfrigérée, trient les victuailles pour remplir les boîtes. La ruche fonctionne à plein régime, dans un esprit d’entraide et de camaraderie. Cette semaine, quelques enseignants et des employés de Postes Canada sont de la partie.

Parmi eux, Karine Brochu, enseignante de français à l’école secondaire De Rochebelle, qui a trouvé moyen de donner de son temps entre deux séances de télétravail avec ses étudiants. «Ça me permet de pratiquer mon espagnol», glisse-t-elle, tout sourire, en référence à la présence nombreuse d’immigrants latinos.

«On reçoit beaucoup d’immigrants», confirme Marc De Koninck. D’Afrique, du Mexique, d’Amérique du Sud. Un coup d’oeil dans la zone d’attente permet de confirmer que la pandémie frappe plusieurs communautés ethniques.

Accueil inconditionnel

Benoît, 50 ans, est un camionneur qui ne travaille plus depuis la perte de son permis de conduire en raison d’un problème cardiaque. Il ne saurait se passer de l’aide de La Bouchée généreuse. «Je peux faire la semaine avec ce que j’ai. J’ai quand même bon appétit. Je ne gaspille rien. Ce que je ne mange pas, je le donne à ma chum de fille qui habite en haut. C’est l’fun venir ici parce que ça me fait essayer des choses que je n’achèterais pas à l’épicerie, comme des cretons à la volaille et le p’tit fromage Boursin.»

Avec des denrées alimentaires évaluées à 80$, Paul, un résident de Vanier, confie que «ce n’est pas glamour» de se pointer dans une banque de dépannage alimentaire. «Mais à un moment donné, il faut mettre son orgueil de côté», explique le père de trois enfants, étudiant au doctorat en anthropologie environnementale.

L’accueil inconditionnel a toujours été le credo de Pierre Gravel. «Ici, on ne pose pas de questions. Les gens rentrent la tête basse. Il faut pas se le cacher, c’est un peu humiliant. Si je leur pose trop de questions, ils ne reviendront plus et leurs enfants ne mangeront pas. Je suis qui, moi, Pierre Gravel, pour juger les autres?»

Du jamais vu

Les gens se font de plus en plus nombreux en milieu d’avant-midi. Les entrées sont régulières, mais on a déjà vu pire, ou mieux, c’est selon. C’est le premier jeudi du mois. Le chèque d’assistance-sociale est venu en dépanner plusieurs. N’empêche, près de 250 personnes sont déjà passées. «Les gens savent que c’est ouvert jusqu’à 15h, alors ils ont tendance venir tout au long de la journée. La semaine passée, on en a eu 505, et 515 la semaine d’avant», mentionne Marc De Koninck.

Pour Pierre Gravel, cette pandémie demeure du jamais vu. L’impact financier est tangible chez les plus démunis. «Quand on était au sous-sol de l’église Stadacona, quand on passait 150 personnes dans la semaine, c’était gros. Si on n’existait pas, je ne sais pas ce que les gens feraient. Peut-être qu’ils voleraient dans les dépanneurs.»

Chose certaine, pandémie oblige, ce n’est pas demain la veille que La Bouchée généreuse quittera le Centre de foires. «We’re here for a long time. On est là pour un boutte...», termine Marc De Koninck.