Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Dr Jean-François Chicoine, pédiatre à l’Hôpital Sainte-Justine, spécialiste de l’adoption internationale, explique la réalité de parents adoptants pour qui la date prévue de rencontre avec leur enfant a été reportée indéfiniment en raison de la pandémie. 
Dr Jean-François Chicoine, pédiatre à l’Hôpital Sainte-Justine, spécialiste de l’adoption internationale, explique la réalité de parents adoptants pour qui la date prévue de rencontre avec leur enfant a été reportée indéfiniment en raison de la pandémie. 

Adoption internationale: des parents séparés de leur enfant depuis des mois

Valérie Marcoux
Valérie Marcoux
Le Soleil
Article réservé aux abonnés
Quand l’urgence sanitaire a été déclarée, le Secrétariat à l’adoption internationale du Québec (SAI) a suspendu toutes ses activités, retardant à une date indéfinie la réunion des parents adoptants avec leur enfant. «Il y en a qui pensaient partir en mars pour aller le chercher, et maintenant on est en décembre et ils n’ont pas de promesse de pouvoir retrouver cet enfant», témoigne le Dr Jean-François Chicoine, pédiatre au CHU Sainte-Justine, spécialiste de l’adoption internationale.

«Lorsqu’on a déjà perdu un peu de temps avec un enfant qui nous est proposé en adoption, avec lequel on n’a pas pu partager les premiers mois, voire les premières années de sa vie, quand se rajoute une année à ça, c’est extrêmement éprouvant pour les parents», partage le Dr Chicoine, qui a pu s’entretenir avec ces parents dans le cadre de rencontres virtuelles organisées avec la collaboration du personnel de la clinique d’adoption et de santé internationale du CHU Sainte-Justine et le SAI.

Rassemblés en groupes d’une vingtaine de personnes, les parents ont pu partager leurs inquiétudes et leurs expériences lors de séances virtuelles d’une durée de 2h30 encadrées par le docteur Chicoine et son équipe.

«Lorsqu’on a déjà perdu un peu de temps avec un enfant qui nous est proposé en adoption, avec lequel on n’a pas pu partager les premiers mois, voire les premières années de sa vie, quand se rajoute une année à ça, c’est extrêmement éprouvant pour les parents», partage le Dr Chicoine.

Cette initiative est née au début de l’automne alors que le SAI avait déjà entamé la reprise graduelle de ses activités. «Nous avons compris, de par la demande du Secrétariat à l’adoption internationale, qu’il y avait de plus en plus d’anxiété, de stress, un peu de petites dépressions aussi, comme ailleurs dans la population, mais soulignés par le processus d’adoption», explique le DChicoine. 

«Nous étions au courant des délais qui commençaient à s’inscrire pour plusieurs raisons, soit parce que les propositions d’enfant venaient moins facilement — on imagine que les pays d’origine des enfants sont aussi pris avec les contraintes liées à la COVID, notamment au niveau administratif — soit les parents à qui on avait déjà proposé des enfants ne pouvaient pas se rendre dans le pays. Ou, quand ils pouvaient se rendre, les contraintes devenaient importantes.»

Loin des yeux, près du cœur

Être loin de son enfant implique ne pas savoir s’il est bien nourri, s’il reçoit assez d’affection et s’il est bien protégé des maladies, surtout dans le contexte actuel de pandémie. «C’est très particulier de se faire du souci pour un enfant qu’on n’a jamais pris dans ses bras. Cela peut paraître abstrait, mais c’est leur enfant à partir du moment qu’ils ont vu son dossier. Ils peuvent vivre physiologiquement la même détresse que s’ils en étaient séparés après avoir passé du temps avec lui», affirme le pédiatre. 

Depuis le 13 mars, 23 enfants sont arrivés aux Québec pour rejoindre leurs parents adoptants, et 47 parents ayant reçu une proposition d’enfant sont en attente pour aller le chercher ou être réunies, informe le SAI. Parmi ceux-ci, 26 ont reçu leur proposition d’enfant avant le 13 mars et sont donc en attente depuis neuf mois pour le rencontrer.


« C’est très particulier de se faire du souci pour un enfant qu’on n’a jamais pris dans ses bras. Cela peut paraître abstrait, mais c’est leur enfant à partir du moment qu’ils ont vu son dossier »
Dr Jean-François Chicoine, pédiatre au CHU Sainte-Justine, spécialiste de l’adoption internationale

Au printemps, un arrangement a été pris afin d’évacuer quelques enfants haïtiens et africains qui avaient été adoptés pour qu’ils puissent être réunis avec les parents adoptants au Canada. «Ces enfants ont été accompagnés par une escorte identifiée et choisie», rapporte Josée-Anne Goupil, directrice du SAI du Québec. De tels arrangements sont rares, mais avaient déjà été organisés par le passé, notamment lors du tremblement de terre à Haïti en 2010. Le Dr Chicoine avait d’ailleurs examiné les 130 orphelins raccompagnés au pays cette année-là. 

Éventuellement, d’autres parents adoptants ont pu se rendre à la rencontre de leur enfant afin de le ramener au pays en observant strictement les mesures sanitaires du pays d’origine de l’enfant et du Canada, ce qui impliquait bien souvent deux confinements de 14 jours consécutifs. «C’est donc un mois d’exclusion de ces parents du circuit habituel dans un processus d’adoption qui nécessite beaucoup d’énergie et qui est extrêmement stressant et challengeant à toutes sortes de niveaux», souligne le docteur.

L’isolement constructif

Cela impliquait également qu’ils ne pouvaient pas être accompagnés pendant le voyage ni accueillis au retour. Bien que décevante pour certains, cette situation aurait de grands avantages à long terme, estime le Dr Chicoine.

«Beaucoup de parents savent qu’il ne faut pas présenter l’enfant à la famille élargie tout de suite, mais il y a beaucoup de parents qui sont mal à l’aise de priver leur famille de ce qu’ils attendent avec eux, car c’est pratiquement une attente collective, l’arrivée d’un enfant», explique le docteur, qui a pu insister auprès des parents adoptants sur les points positifs de l’isolement pour le processus de mise en famille de l’enfant. «La socialisation d’un enfant vient après le développement de sa confiance en lui et de sa confiance en ses parents», rappelle-t-il.

Selon Mme Goupil, qui prévoit l’élargissement de ces mesures de soutien au cours de l’hiver, les rencontres virtuelles ont été très appréciées.

Josée-Anne Goupil, directrice du SAI du Québec

Reprise graduelle

Le SAI et ses partenaires ont recommencé à accepter de nouveaux dossiers de parents depuis la fin de l’été, mais en nombre limité. «L’ouverture des nouveaux dossiers est autorisée, mais doit respecter le rythme actuel des pays d’origine des enfants. On ne veut pas mettre des adoptants en attente sans savoir combien de temps ils vont attendre», explique la directrice du SAI, consciente du stress causé par cette attente. «Nous avons travaillé très fort en collaboration avec l’ensemble des acteurs d’ici et d’ailleurs pour favoriser la rencontre entre l’enfant adopté et son parent dans les délais les plus raisonnables possible. Aujourd’hui, nous sommes très contents parce que nous sommes en mesure d’identifier des solutions avec la majorité des pays», partage-t-elle.

Les processus d’adoption avec la Corée du Sud et Taiwan ont repris à la fin de l’été dans le respect des mesures sanitaires. Les démarches avec Madagascar ont repris plus récemment et d’autres reprendront au début de 2021. «Les personnes qui sont en processus d’adoption avec la Thaïlande se déplaceront en janvier et février prochains», prévoit Mme Goupil. 

Les processus d’adoption avec la Chine et le Vietnam n’ont toujours pas recommencé. «Le Vietnam a repris avec les pays européens et en deuxième phase, ce sera l’Amérique du Nord», indique la directrice du SAI.