Près de trois mois après la divulgation de pourparlers sérieux d’achat de Ciment McInnis par l’entreprise brésilienne Votorantim Cimentos, le mystère demeure quant à la concrétisation éventuelle de cette transaction.
Près de trois mois après la divulgation de pourparlers sérieux d’achat de Ciment McInnis par l’entreprise brésilienne Votorantim Cimentos, le mystère demeure quant à la concrétisation éventuelle de cette transaction.

Acquisition possible de Ciment McInnis par Votorantim: le mystère perdure à Port-Daniel

Gilles Gagné
Gilles Gagné
Collaboration spéciale
PORT-DANIEL — Près de trois mois après la divulgation de pourparlers sérieux d’achat de Ciment McInnis par l’entreprise brésilienne Votorantim Cimentos, le mystère demeure quant à la concrétisation éventuelle de cette transaction. Les parties concernées ont jusqu’ici démontré une étanchéité sans faille.

La direction de l’acheteur présumé, Votorantim, ne commente pas «des rumeurs et des spéculations», répond-on au Soleil. La firme, le huitième producteur mondial de ciment avec une capacité annuelle de 32 millions de tonnes par an, est déjà bien établie au Canada, notamment par le biais de sa filiale ontarienne, Saint Mary’s Cement, de Bowmanville, petite ville située à 75 kilomètres de Toronto.

Une production de 32 millions de tonnes, c’est 15 fois le volume de ciment qui sortira de la cimenterie de Port-Daniel quand elle aura atteint son rythme optimal de 2,2 à 2,3 millions de tonnes annuellement.

La discrétion démontrée par la Caisse de dépôt et placement du Québec, l’actionnaire de contrôle de Ciment McInnis, atteint également un seuil élevé.

«Comme vous le savez, la Caisse ne commente pas les rumeurs et les spéculations. Cela fait un certain temps que nous soulignons que la Caisse n’est pas un opérateur de cimenterie à long terme et que nous pourrions considérer les occasions intéressantes qui pourraient se présenter», note simplement Serge Vallières, porte-parole de l’organisme gérant plusieurs des fonds de retraite des Québécois.

Le «bas de laine des Québécois» a injecté des fonds dans Ciment McInnis à au moins quatre reprises depuis l’annonce officielle du projet, le 31 janvier 2014 en Gaspésie. Serge Vallières ne donne qu’une «fourchette de valeur» pour préciser l’ampleur des sommes investies dans la cimenterie.

«Puisqu’il s’agit d’un placement privé et comme nous l’avons déjà mentionné par le passé, l’investissement de la Caisse se situe dans une fourchette de valeur entre 300 et 500 millions au 31 décembre 2019», dit-il.

Il est permis de penser que cette participation de la Caisse de dépôt et placement s’approche davantage de 500 millions (M) $ que de 300 M$. L’organisme a investi 100 M$ dans le capital-actions du projet en janvier 2014, puis 40 M$ en juin 2016 pour permettre au projet de maintenir le cap, quand un dépassement de coût de 444 M$ a été dévoilé par le Globe and Mail.

En août 2016, la Caisse a réinjecté 125 M$ dans le projet, pour en prendre le contrôle, alors qu’il était jusque-là mené par le conglomérat Beaudier, des familles Beaudoin et Bombardier.

En juillet 2019, la Caisse de dépôt et placement a prêté 150 M$ à Ciment McInnis, alors que Beaudier allongeait 50 M$, en prêt également. Ces sommes faisaient partie d’un refinancement de 500 M$ comprenant l’ajout d’installations et d’équipements d’une valeur de 200 M$.

Le total consacré par la Caisse à Ciment McInnis s’établit à 415 M$, à savoir 265 M$ en capital-actions et 150 M$ en prêt, en excluant la valeur comptable que peut représenter sa part dans les prêts consentis depuis 2014 par un syndicat de 11 banques canadiennes et internationales.

Comme les chiffres de ventes de Ciment McInnis demeurent confidentiels, comme sa marge bénéficiaire, s’il y en a une, de même que le rythme de remboursement de prêts sur des investissements totalisant 1,6 milliard à 1,7 milliard $ depuis juillet 2019, la valeur de l’intérêt de la Caisse de dépôt et placement demeure inconnue, ou difficile à établir.

Données confidentielles

Une autre donnée pourrait avoir une influence sur la valeur de Ciment McInnis, soit sa capacité d’atteindre le volume de production optimal de 2,3 millions de tonnes, moins de trois ans et demi après son entrée en production commerciale. La porte-parole de Ciment McInnis, Maryse Tremblay, reste vague sur l’atteinte de l’objectif.

«Notre progression se poursuit, et nous sommes très satisfaits de la production actuelle, malgré l’arrêt de mai causé par la pandémie. Nos données de production demeurent confidentielles pour des raisons de compétitivité», dit Mme Tremblay. Elle ne commente pas les «questions hypothétiques» touchant Votorantim.

Invoquant l’indépendance de la Caisse, le gouvernement du Québec donne peu d’indices sur les pourparlers entre Votorantim et la Caisse de dépôt et placement concernant un transfert total ou partiel de l’actif de Ciment McInnis. Beaudier demeure un important joueur dans ces négociations, si elles sont encore menées.

Le 12 novembre, le ministre des Finances Éric Girard a quand même donné, quelques semaines après le premier ministre François Legault, une idée des pertes importantes que pourrait encaisser dans l’aventure le bras financier de l’État, Investissement Québec. Il avait avancé un prêt de 250 M$ et une injection de 100 M$ dans le capital-actions de l’usine gaspésienne en 2014.

M. Girard parle d’une perte estimée de 378 M$, plus que les 350 M$ injectés par Investissement Québec. Une radiation des gains anticipés avec le prêt et de la valeur des actions pourrait-elle expliquer le montant évoqué? Le ministre n’a pas ventilé cette perte.

Enfin, il sera intéressant de vérifier si l’acheteur éventuel maintiendra l’intérêt pour le projet d’utilisation de biomasse forestière afin de réduire l’empreinte écologique de la cimenterie, 1,75 million de tonnes de gaz à effet de serre par an en production optimale, ce qui en fera le plus gros émetteur industriel du Québec.

«Nous sommes sur le dernier chapitre de l’étude de faisabilité, le projet avance bien et l’intérêt est encore là», souligne Maryse Tremblay, à propos d’une initiative qui nécessitera des dizaines de millions de dollars en investissement pour couper 150 000 tonnes de GES par an.

La trace de l'argent en 10 dates

Décembre 2012 : Ciment McInnis présente le projet de cimenterie à la population de Port-Daniel. Il est question alors d’un investissement de 750 millions (M) $. Le gisement calcaire est connu depuis 30 ans et le projet mijote depuis 1992.

31 janvier 2014 : Annonce officielle du projet en présence de Laurent Beaudoin, président du conglomérat Beaudier, alors actionnaire de contrôle de Ciment McInnis, et de la première ministre du Québec Pauline Marois. Le bras financier de l’État, Investissement Québec, accorde un prêt de 250 M$ et injecte 100 M$ en capital-actions. La Caisse de dépôt et placement du Québec y consacre 100 M$ en actions.

Mai 2014 : La construction débute. L’investissement total est de 1,025 milliard (G) $. La facture monte parce que la firme y inclut dorénavant la construction de terminaux de réception du ciment dans l’ouest du Québec, en Ontario et aux États-Unis.

Novembre 2014 : Première visite de chantier : le coût du projet s’établit à 1,055 G$. Le nombre d’emplois directs est de 153, moins que les 400 annoncés 10 mois plus tôt.

29 juin 2016 : La ministre de l’Économie d’alors, Dominique Anglade, annonce un dépassement de coût de 444 M$. Le projet atteint 1,5 G$. La Caisse de dépôt et placement ajoute 40 M$ en capital-actions.

11 août 2016 : La Caisse de dépôt et placement du Québec remplace Beaudier comme actionnaire de contrôle en ajoutant 125 M$ en capital-actions. Elle possède 55 % du projet et Beaudier, 45 %. La participation de la Caisse s’élève à 265 M$ et elle garantit une débenture de 125 M$ de la firme financière BlackRock.

Fin de juin 2017 : Début de la production commerciale à la cimenterie.

Janvier 2018 : La publication financière Bloomberg annonce que la Caisse de dépôt et de placement tâte le marché pour vendre Ciment McInnis, en tout en en partie, puisque la Caisse ne garde que rarement le contrôle d’une firme.

17 juillet 2019 : Ciment McInnis confirme la clôture d’un refinancement de 500 M$. De cette somme, 300 M$ proviennent d’un autre prêt consenti par un syndicat de onze banques canadiennes et internationales et 200 M$ sous forme de prêt de la Caisse de dépôt et placement du Québec et Beaudier Inc. La part de la Caisse s’établit à 150 M$ et celle de Beaudier à 50 M$. Ce refinancement permet de rembourser le prêt de BlackRock et d’ajouter des silos à Port-Daniel et d’autre terminaux de réception de ciment ailleurs.

12 novembre 2020 : Dans sa mise à jour, le ministre des Finances du Québec, Éric Girard, évoque une «perte estimée» de 378 millions $ pour les capitaux injectés par Investissement Québec dans Ciment McInnis. Ciment McInnis emploie 225 personnes, dont 150 à l’usine.