Des étudiants du lycée public de Muduru dansent après leur cours de sciences.

À la recherche du Einstein africain... dans un laboratoire roulant

MUDURU - Une douzaine d’élèves suit attentivement Umar Amadu extraire une solution liquide d’une fiole à l’aide d’une pipette en verre pour une expérience de chimie.

La scène pourrait se dérouler dans n’importe quel laboratoire scolaire du monde, mais, pour Amadu et ses camarades, c’est une petite révolution: jusqu’à il y a deux mois, les apprentis scientifiques n’avaient aucun matériel.

Dans son lycée rural de la région de Katsina, dans le nord du Nigeria, les matières scientifiques étaient enseignées seulement en théorie.

Quelque 7.500 élèves de 15 écoles publiques peuvent désormais passer à la pratique grâce à un laboratoire scientifique mobile, un camion entièrement équipé qui fait le tour de l’Etat de Katsina à leur rencontre.

«C’est une expérience passionnante, on nous enseignait seulement l’aspect théorique des matières scientifiques», explique à l’AFP le jeune Umar, qui veut devenir médecin. «Avec ce projet, nous avons maintenant une meilleure compréhension de ce qu’on nous enseigne».

Le projet «Science on Wheels» (La science sur roues) est une idée de l’ONG internationale d’aide au développement Voluntary Service Overseas (VSO).

Il vise notamment à hisser le Nigeria à un meilleur niveau d’enseignement des sciences et des mathématiques, après une étude du Forum économique mondial qui classait le pays au 131e rang sur 139.

Le gouvernement local paye le carburant et le chauffeur pour conduire le camion dans chaque école deux fois par semaine.

Pénurie d’enseignants

La région de Katsina, d’où est originaire le président Muhammadu Buhari, a été la première dans le nord majoritairement musulman à introduire dans les années 1940 des matières dites «occidentales» - par opposition aux enseignements des écoles coraniques.

Mais l’éducation a souffert d’années de négligence et de sous-investissement dans le nord du pays, où plus de 10 millions d’enfants ne sont pas scolarisés.

Quelque 16 milliards de nairas (38 millions d’euros) ont été alloués à ce secteur cette année au Katsina, sur un budget de 140 milliards de nairas.

Selon le gouverneur de l’État, Aminu Bello Masari, il manque aujourd’hui 13.000 enseignants - ils ne sont que 5.200 pour 432 établissements secondaires, parmi lesquels 123 possèdent des laboratoires scientifiques.

Pour améliorer la situation, le gouvernement local réemploie des enseignants à la retraite et a déployé des fonctionnaires dans les salles de classe pour les aider.

Il tente également d’attirer des diplômés universitaires du sud, au système éducatif plus développé, à Katsina dans le cadre de leur service national obligatoire d’un an.

L’organisation VSO a l’ambition de recruter 60 professeurs de sciences et de mathématiques pour se rendre dans les 15 écoles sélectionnées.

Le lycée public de Muduru, où étudie Amadu, compte 734 élèves, mais n’a qu’un seul professeur pour ses 157 élèves scientifiques.

-Selon son directeur, Sagir Ladan, le projet «Science on Wheels» a permis d’en embaucher trois autres, en plus de pallier l’absence de financement pour les locaux et le matériel de laboratoire.

Einstein africain?

Ici, la plupart des salles de classe n’ont ni bureaux ni chaises pour les élèves, qui étudient assis par terre ou perchés sur des rebords de fenêtre brisées.

«Les défis sont énormes et notre démarche est une goutte d’eau dans l’océan, qui, nous l’espérons, aura un impact sur la qualité de l’éducation dans l’État de Katsina», explique la directrice de VSO au Nigeria, Lucia Balonwu.

Le professeur de chimie de Muduru, Oduigue Chidera, dit avoir déjà constaté «une nette amélioration» dans la motivation des étudiants et leur compréhension pratique.

«Ils ont pris l’assurance de diriger eux-mêmes les exercices, contrairement au début».

Après l’expérience-pilote de Katsina, le projet pourrait s’étendre ailleurs en Afrique, où de nombreux pays font face à des défis similaires avec un sous-équipement chronique dans les établissements scolaires.

L’ONG espère inspirer les jeunes étudiants en sciences et leur donner envie de devenir les «Albert Einstein de demain», en référence au physicien légendaire qui a développé la théorie de la relativité.

«C’est la première pierre d’une révolution scientifique panafricaine», dit avec enthousiasme Balonwu, une élève, en pleine séance de travaux pratiques.

Et de regretter: «Bien qu’il y ait eu plus de 400 prix Nobel de physique, de chimie, de physiologie ou de médecine décernés depuis 1901, aucun Africain subsaharien indigène n’a encore reçu de prix Nobel dans l’une de ces disciplines scientifiques».