C'est la rentrée des classes pour de nombreux élèves du primaire sous le signe de la distanciation sociale. 
C'est la rentrée des classes pour de nombreux élèves du primaire sous le signe de la distanciation sociale. 

À chacun sa pastille et son deux mètres [PHOTOS]

En ce jour de rentrée scolaire pas comme les autres, lundi, il flottait dans la cour de l’école Saint-Michel, dans le quartier Sillery, un curieux mélange de fébrilité, d’excitation et d’inquiétude. Enseignants, élèves et parents cherchaient un peu leurs repères dans un univers qui ne ressemblait pas tout à fait à celui qu’ils avaient laissé derrière eux à la mi-mars.

Arrivée dès 6h, après une fin de semaine où «le hamster n’a pas arrêté de tourner», la directrice Marie-Andrée Couillard ne cachait pas son enthousiasme à la perspective de redonner vie à son école, après deux mois.

«Il y a beaucoup d’appréhension et d’inquiétude, mais il faut que les parents et la population sachent qu’on est préparés», explique-t-elle. Le mot d’ordre, c’est d’accueillir les enfants, de s’assurer que les consignes soient rappelées et respectées. On a envoyé la semaine dernière une vidéo aux jeunes pour leur dire comment ça allait se passer.»

Des visières pour les brigadiers scolaires 

Soixante-six pour cent des 459 élèves se sont présentés à l’école Saint-Michel en cette journée qui marquera à coup sûr les esprits. Tous les professeurs, sauf un qui a demandé à poursuivre le télétravail pour des raisons personnelles, sont au poste.

Dans la cour, des pastilles de couleur ont été peintes au sol. Verte pour les jeunes de maternelle; orange pour les autres. À deux mètres de distance, bien sûr. 

Léonard et son frère Henri sont les premiers à se pointer, à 7h20. Ils ont attendu un moment sur leur pastille respective, un peu transis par le froid, avant de se faire dire de rentrer puisqu’ils étaient inscrits au service de garde.

«Puis, Léonard, content de revenir à l’école?» demande l’enseignante Line Grimard, qui garde un oeil sur son petit monde.

«Plus ou moins, répond le gamin du tac au tac. On avait l’habitude de rester à la maison, pis là, ça change. On se réveille plus de bonne heure. On a moins de temps pour se préparer.

«As-tu hâte de revoir tes amis, même si vous serez pas proches?

«Wouain… Une chance que je pouvais contacter mon ami par FaceTime.»

Revenir dans l’action

À la première heure, le concierge de l’établissement, Jacques Côté, était à pied d’oeuvre. «C’est sûr qu’on ne sait pas trop à quoi s’attendre. C’est la première fois que ça arrive, faire une rentrée à la fin d’une année scolaire, mais ça va bien. La moitié du gymnase a été transformé en salle pour le dîner des employés, l’autre moitié pour le service de garde.»

Lukas Turgeon, un enseignant de deuxième année, était content de revenir devant sa classe. «Je pense que le monde avait vraiment hâte de revoir les élèves. La journée va surtout consister à rétablir le contact et à enseigner les nouvelles règles de vie dans l’école.»

Christian Perron-Girard, éducateur au service de garde, est du même avis. Le confinement avait fait son temps. «Fallait sortir de chez nous. C’est une question de santé mentale. Il fallait que les enfants reviennent dans l’action et reprennent une vie normale, tranquillement pas vite.»

Tout le personnel de l’école avait à sa disposition masques et visières depuis vendredi. Leur usage a été laissé à la discrétion de chacun. Lundi, quelques professeurs avaient décidé de porter le masque dans la cour, deux ou trois élèves aussi.

Plus loin, rue Sheppard, Francis Brault gère l’arrivée des parents et des gamins à vélo. Il lance quelques phrases d’encouragement dans les deux langues officielles. «Bon matin! Have a nice day. Nous sommes prêts, nous sommes les Chevaliers. We are the Knights», glisse-t-il aux arrivants, en référence au nom de l’équipe sportive de l’école.


« Fallait sortir de chez nous. C’est une question de santé mentale. Il fallait que les enfants reviennent dans l’action et reprennent une vie normale, tranquillement pas vite »
Christian Perron-Girard, éducateur au service de garde

Deux autobus scolaires se stationnement à proximité. Les chauffeurs portent le masque. Une dizaine d’enfants en descendent sans dire un mot.

Au coin de l’avenue Chanoine-Morel, Chloé Émond, 16 ans, a pris la relève, jusqu’à la fin de l’année scolaire, de la brigadière habituelle «qui ne pouvait pas venir parce qu’elle est trop âgée». L’adolescente porte une visière protectrice. «C’est pas mon choix, ça fait partie de l’équipement.»

Un peu ridicule

Venu reconduire à pied ses deux enfants de maternelle et de 3année, un parent qui habite le quartier avoue ne pas être un partisan de la réouverture des écoles, du moins pas avec cette approche. «Personnellement, je trouve ça un peu ridicule, avoue-t-il, en réclamant l’anonymat. Tant qu’à ouvrir les écoles, on devrait les ouvrir pour vrai. On a reçu l’horaire et il y a à peine deux heures d’enseignement le matin. Les élèves doivent luncher dans leur classe, de 11h à 12h45, sans rien faire. Il n’est pas permis de jouer ensemble au service de garde. Soit on rentre pas parce qu’on ne veut pas prendre de risques, soit on rentre et on fait l’école comme il se doit, avec de vrais horaires et du plaisir pour les élèves. Mais on va s’adapter, on verra ce que ça va donner.»

À l’inverse, Mylène Grondin, mère de la petite Zarah, en maternelle, fait parfaitement confiance au plan de match. «Ça va bien, je ne crains rien. Tout est clair. Les enfants sont bien préparés.»

Un peu à l’écart, Louise Perron, une résidente du quartier et professeure «fraîchement retraitée» de l’école de la Fourmilière de Charlesbourg, observe avec intérêt la marche des choses. Son fils, aujourd’hui âgé de 28 ans, a déjà fréquenté l’école Saint-Michel.

«Ce matin, ça s’appelait : je dois aller voir ce qui se passe. Que voulez-vous, enseignante un jour, enseignante toujours. Je suis très impressionnée, wow! Tout le monde fait super bien ça. Une fois rendus en dedans, je sais pas ce que ça va donner, mais bon… Je dois avouer que je ne suis pas mécontente d’être à la retraite. J’aurais pas aimé ça, j’aurais été nerveuse.»

Accueil personnalisé

Lentement, la file d’élèves qui serpente dans la cour se fait plus courte. Il est presque 8h30. Postée à la porte, une enseignante, Marie, pulvérise dans les petites mains un liquide désinfectant, une tâche qu’elle accomplit dans la bonne humeur, entre un petit mot d’accueil personnalisé et un doux avertissement

«Ah! Ma belle Sophie. Coucou, comment ça va mon coeur? Je suis contente de te voir, mon coco, ça fait longtemps qu’on s’est pas vus. Donne tes mains à madame Marie et frotte. Gardez votre deux mètres.»

La cour est presque vide. Plus que quelques mains à désinfecter. La petite Avena, qui avait intégré l’école trois jours avant le début de la pandémie, est la dernière de la file.

«Saviez-vous ça que les derniers seront les premiers? lance madame Marie.

Un moment de silence. «Euh… non.»