Une vue de la place de l'indépendance, à Kiev, capitale de l'Ukraine

15 clés pour comprendre l'Ukraine

Pour la deuxième fois en 10 ans, une révolution a balayé le gouvernement en Ukraine. Officiellement, la révolte a commencé lorsque l'impopulaire président Viktor Ianoukovitch a refusé de signer un accord douanier avec l'Union européenne. Dans les faits, la corruption généralisée a mis le feu aux poudres. Trois mois plus tard, le président honni est en fuite. Mais les révolutionnaires ne sont pas au bout de leurs peines. La monnaie nationale est en chute libre. Le voisin russe effectue des manoeuvres militaires aux frontières. En Crimée, des manifestants prorusses défient le nouveau pouvoir. Et d'ici deux ans, le pays devra dénicher 35 milliards $ pour éviter la faillite technique. Perpétuellement déchirée entre la Russie et l'Europe, l'Ukraine se retrouve à l'heure des choix. Il est minuit moins cinq. Reste à savoir si le monde a cinq minutes à lui consacrer.
1. Qu'est devenue la révolution «orange» de 2004?
À Kiev, en 2004, des dizaines de milliers de manifestants vêtus d'orange réalisent l'impossible. Ils font annuler l'élection du président Viktor Ianoukovitch, jugé trop proche de la Russie et accusé de fraude électorale massive. Bref, ils font la révolution sans violence, ou presque.
Mais sitôt arrivés au pouvoir, les révolutionnaires se déchirent, au point de se neutraliser. Au final, la corruption ne diminue guère. La déprime économique s'accentue. Les rêves d'une adhésion rapide à l'Union européenne s'évanouissent.
Résultat? Viktor Ianoukovitch, le président prorusse renversé en 2004, finit par revenir au pouvoir en 2010.
2. À l'ombre du grand frère Russe
Pendant des siècles, les Russes ont surnommé l'Ukraine la «petite Russie». Encore aujourd'hui,
Moscou semble considérer l'indépendance de l'Ukraine comme une situation temporaire.
Il est vrai que le nouveau pays n'a jamais cessé d'accumuler les dettes auprès du grand frère russe. L'agence Moody's estime qu'elles s'élèvent encore à 20 milliards $. Peut-être plus.
Concrètement, le président Vladimir Poutine rêve d'une vaste zone de libre-échange eurasienne, qui rassemblerait plusieurs anciennes républiques de l'URSS. Sauf que, sans l'Ukraine, des farceurs comparent la viabilité de son projet à celle d'un éléphant à trois pattes.
Selon le professeur de sciences politiques Yann Breault, le président Poutine a confié à son homologue américain George W. Bush, en 2008 : «Ne réalises-tu pas, George, que l'Ukraine n'est pas vraiment un État?» Plus direct, le politicien russe ultranationaliste, Vladimir Jirinovski, répète souvent : «L'Ukraine n'existe pas.»
3. Bienvenue dans le Disneyland de la corruption!
Le 22 février, après la fuite de Viktor Ianoukovitch, la foule a découvert la fastueuse résidence privée  du président, à 40 kilomètres de Kiev.
Stupéfaction générale. Tout ce que racontaient les journaux d'opposition était donc vrai? Pendant que 40 % de la population vivotait sous le seuil de la pauvreté, le président s'entourait d'une opulence à mi-chemin entre la décadence romaine et le parc Neverland du défunt chanteur pop Michael Jackson.
Fausses ruines antiques. Réplique d'un navire espagnol du XVIIIe siècle. Terrain de golf. Zoo. Marina. Jardin botanique avec orangerie. Garages débordant de voitures de luxe. Station-service.
Des petits malins parlent déjà de transformer le complexe en musée de la corruption.
4. Le gaz, sujet brûlant
Avec le géant russe du gaz naturel Gazprom, le client n'a pas toujours raison. Au début de l'année 2013, le journal Izvestia a publié la grille tarifaire très secrète de la compagnie. La Pologne payait trois fois plus que la Biélorussie. Et la Macédoine déboursait presque deux fois plus que la Grande-Bretagne, située à plus de 2000 kilomètres.
L'Ukraine, qui achète 58 % de son gaz à la Russie, payait un prix se situant dans la moyenne.
Oubliez la géographie et la concurrence. Comme par hasard, la facture semble varier en fonction des sympathies politiques du Kremlin.
5. La Crimée, région explosive
La Crimée, c'est une péninsule un peu moins grande que la Belgique, où 60 % de la population s'identifie d'abord à la Russie (voir carte ci-contre). La région a été cédée par la Russie à l'Ukraine en 1954, pour... célébrer les 300 ans de la réunification des deux peuples (ça ne s'invente pas!).
À l'époque, la disparition de l'URSS semblait aussi improbable que la création d'une variété de poule possédant la dentition d'un alligator.
Pour compliquer les choses, la Crimée sert de quartier général à la flotte russe de la mer Noire. En vertu de l'accord «base contre gaz», signé en 2010, la Russie paye un loyer dérisoire pour demeurer sur les lieux jusqu'en 2042. En échange, l'Ukraine reçoit une ristourne sur le gaz naturel.
En Crimée, des voix s'élèvent pour réclamer la protection russe contre le nouveau pouvoir ukrainien. Les télévisions locales ont repris les accusations de la télé russe, qui considèrent les manifestants de Kiev comme des «extrémistes» et des «fascistes». Des miliciens se sont emparés du Parlement régional et de deux aéroports.
Personne n'a oublié qu'en 2008, la Russie a mené une brève guerre contre la Géorgie, pour «protéger» la population russe de l'Ossétie du Sud.
6. Paroles, Paroles: les promesses faites à l'Ukraine
En 2004, au moment de la révolution orange, l'Ukraine rêvait d'une intégration rapide à l'Union européenne. Au même moment, les États-Unis envisageaient déjà son adhésion à l'OTAN.
Cette fois, l'Occident se montre plus prudent. Les États-Unis ont offert une garantie de prêt de 1 milliard $. L'Europe attendra peut-être le résultat de l'élection présidentielle du 25 mai avant de délier les cordons de la bourse.
Peu importe la méthode de calcul, on aboutit loin des 15 milliards $ et du rabais sur le gaz naturel promis par la Russie, en novembre, pour inciter l'Ukraine à repousser un accord douanier avec l'Europe.
7. L'étrange Mme Timochenko
Libérée de prison après la fuite du président, la célèbre opposante Ioula Timochenko n'a pas reçu un accueil délirant de la part des révolutionnaires. Peut-être que l'étoile de cette héroïne de la révolution orange a pâli? Au fil des ans, Mme Timochenko a été successivement propriétaire de club vidéo, patronne d'un monopole du gaz naturel, ministre de l'Énergie, détenue de droit commun, révolutionnaire, première ministre, candidate à la présidence, prisonnière politique, gréviste de la faim, et j'en passe, sinon vous allez conclure que Madame n'a plus qu'à être pilote de course pour compléter le tableau. 
Pour ses ennemis, elle n'est qu'une vaste imposture. À commencer par son look de paysanne ukrainienne aux cheveux blonds, adopté au début des années 2000, afin de se réinventer en nationaliste. Mais pour ses fidèles, Madame demeure une sorte de Jeanne d'Arc ukrainienne, persécutée par un pouvoir corrompu. 
Minée par plusieurs hernies discales, Mme Timochenko assure qu'elle ne convoite pas le poste de premier ministre. «Pour mieux viser la présidence?» demandent ses critiques.
8. Quelques chiffres en vrac
> 5,9 millions
Diminution de la population de l'Ukraine depuis 1991
> 144e
Rang occupé par l'Ukraine sur l'Indice de perception de la corruption, établi par Transparency International, à partir d'une liste de 175 pays 
> 22 % 
Proportion des terres arables de l'Europe qui sont situées en Ukraine.
> 3 milliards $ 
Somme retirée des banques par les citoyens ukrainiens, durant les trois jours d'affrontements ayant conduit à la destitution du président. Environ 7 % des dépôts
> 230 milliards $ 
Coût estimé de l'adaptation de l'économie ukrainienne aux normes européennes, selon le gouvernement russe. Le chiffre est contesté par l'Union européenne, qui n'a pas fourni sa propre évaluation. 
> 15 %
Pourcentage de la population qui se déclare de langue maternelle russe, mais qui s'identifie au nationalisme ukrainien. Il existe même une très officielle Association des nationalistes ukrainiens russophones.
9. Touche pas à ma langue!
En 2012, le gouvernement ukrainien a adopté une loi controversée, qui octroyait au russe le statut de langue régionale dans les territoires où les russophones représentent plus de 10 % de la population. Cela concernait 13 provinces sur 27, dont la ville de Kiev. 
L'adoption de ce bilinguisme régional avait provoqué une bagarre à coups de poing entre les députés, en plein Parlement! Mais il ne constituait qu'un épisode de plus dans la cohabitation mouvementée entre le russe et l'ukrainien.
Périodiquement, les nationalistes s'indignent que la télévision d'État ne diffuse pas les trois quarts de ses émissions en ukrainien, comme le voudrait la loi. D'autres dressent une liste noire des entreprises qui ne possèdent pas de site Internet ou de page Facebook en ukrainien.
Son nom? «Ils finiront par comprendre!»
10. L'histoire, un champ de bataille (1)
Les écoliers d'Ukraine apprennent que Moscou a provoqué une gigantesque famine en 1932 et 1933, pour mater la paysannerie de leur pays. On leur raconte que Staline voulait imposer la collectivisation des campagnes à n'importe quel prix, dans une Ukraine qui faisait partie de l'URSS. Bilan : au moins trois millions de morts.
En Russie, l'histoire se montre plus clémente envers le pouvoir soviétique. On rappelle notamment que d'autres républiques soviétiques ont été durement touchées par les famines. 
Cela n'a pas empêché un échantillon d'humour noir à l'ukrainienne de parvenir jusqu'à nos jours. «Comment fait-on pour se débarrasser des coquerelles et des rongeurs? 
Simple. Obligez-les à entrer dans une ferme collective à la soviétique. La moitié prendra aussitôt la fuite. Le reste ne tardera pas à mourir de faim.»
11. L'histoire, un champ de bataille (suite)
La Seconde Guerre mondiale a pris des allures d'apocalypse sur le front de l'est. Vingt-sept millions de morts en URSS. Sept millions pour la seule Ukraine, dont 700 000 Juifs. Une personne sur cinq!
Sauf qu'en Ukraine, la fin de l'Allemagne nazie n'a pas signifié l'arrêt du carnage. Une guérilla nationaliste, l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (OuPA), a combattu les Soviétiques jusque dans les années 50. 
Soixante années plus tard, les historiens russes et ukrainiens ne s'entendent pas sur la nature de cette guérilla, où l'on remarque des patriotes, des criminels de guerre, des collaborateurs nazis et de simples paysans prêts à mourir pour ne pas revivre le joug soviétique.
La seule certitude, c'est la cruauté inouïe des combats, avec des prisonniers crucifiés, empalés ou éviscérés vivants.
12. Corruption à l'ukrainienne, mode d'emploi
Une partie du gaz naturel acheminé par pipeline jusqu'en Ukraine depuis la Russie disparaît mystérieusement. Il est ensuite revendu à vil prix, par des intermédiaires rapaces. Les appels d'offres gouvernementaux sont devenus de vraies farces. L'administration des douanes et du fisc se sert dans les caisses de l'état.
Jusqu'à 37 milliards $ empruntés par le pays auraient disparu sans laisser de trace. Plusieurs proches du président déchu s'enrichissaient à vue d'oeil. Selon le magazine Forbes, le fils aîné du président a pu amasser en trois ans une fortune de plus de 500 millions $. 
Un homme d'affaires français, Clément Chenaux a raconté à L'Express un épisode au cours duquel des hommes armés de kalachnikovs sont débarqués dans un commerce. Ces Messieurs voulaient «amicalement» inciter le propriétaire à vendre son entreprise, qui commençait à bien fonctionner, après deux ans de travail.
13. Corruption à l'ukrainienne, mode d'emploi (suite)
Il était une fois un politicien ukrainien qui rend visite à un politicien européen.
L'Européen invite l'Ukrainien dans sa jolie maison, avec une belle voiture devant l'entrée.
- Comment avez-vous réussi à ce point? interroge l'Ukrainien, les yeux pleins d'envie.
- Vous voyez ce pont, sur la rivière, là-bas? demande l'Européen. Lors de la construction, je me suis réservé quelques dessous-de-table.
Le temps passe. Quelques années plus tard, le politicien ukrainien invite l'Européen chez lui. Sur place, ce dernier est estomaqué par le palace que s'est bâti l'Ukrainien. Sans compter les nombreuses voitures sport.
- Comment avez-vous fait? demande-t-il.
- Moi aussi, j'ai construit un pont, explique l'Ukrainien, en pointant une rivière toute proche. Au passage, j'ai pris quelques dessous-de-table.
- Mais je ne vois rien, s'étonne l'Européen. Où est le pont?
Et l'Ukrainien pointe sa maison en disant : «Il est là.»
14. La situation vue par le nouveau premier ministre 
Arseni Iatseniouk, le nouveau premier ministre ukrainien, a décrit l'action future de son gouvernement comme une mission suicide, tellement il faudra prendre des décisions impopulaires. 
«Les comptes publics sont vides. Tout a été volé. Je ne promets pas d'amélioration, ni aujourd'hui, ni demain. Notre objectif est [seulement] de stabiliser la situation.»
15. La Crimée, région explosive (suite)
En Crimée, le pouvoir ukrainien peut toujours compter sur les Tatars, une minorité qui représente 12 % de la population.
Accusé d'avoir sympathisé avec l'envahisseur allemand, durant la Seconde Guerre mondiale, le peuple tatar a été dispersé en Sibérie et en Asie centrale, sur ordre de Staline. Depuis les années 1991, des dizaines de milliers seraient revenus en Crimée, avec une allergie prononcée envers tout ce qui provient de Moscou.
Mercredi, quelques milliers de Tatars ont brièvement affronté des manifestants prorusses à Simferopol, le siège du Parlement régional de Crimée.