Accorder le numérique au féminin

Catherine Desgagnés-Belzil est vice-présidente chez Beneva depuis 2020.

Elles aiment naviguer, numériser et analyser. Les TI n’ont plus de secrets pour elles. Surtout, elles occupent aujourd’hui des postes stratégiques au sein de leur organisation.


L’avenir du numérique est-il féminin? Si l’on en juge par le nombre de femmes qui accèdent à des postes stratégiques depuis quelques années, il pourrait bien l’être. Mais attention, disent les principales concernées. «Les écarts sont encore présents. Il reste encore plusieurs enjeux de taille», prévient Marie-Pier St-Hilaire, présidente d’Edgenda et l’une des leaders les plus influentes dans ce domaine au Québec.

Une variété de métiers

Le numérique est partout. Autrefois confiné aux spécialités de l’informatique et des technologies de l’information (les fameuses TI!), le numérique est aujourd’hui présent dans toutes les industries et sphères d’activités, que ce soit pour optimiser les opérations à l’interne, effectuer des transactions ou encore automatiser la chaîne de production.



Sa diversification a engendré, dans la foulée, de nouveaux postes et spécialisations, intéressant de plus en plus de femmes à ces nouveaux domaines de pointe. Même si les femmes sont encore largement minoritaires, le numérique s’accorde désormais au féminin dans plusieurs organisations.

Des organisations plus performantes

Séverine Clairet occupe un poste qui n’existait pas il y a cinq ans. Elle est aussi la première femme à détenir le titre de vice-présidente Stratégie marketing, Expérience membre et client et Numérique chez Desjardins. Un long titre qui lui permet de coordonner une équipe de 300 experts en numérique au sein de la coopérative. Environ la moitié de ceux-ci (54% des professionnels et 49% des gestionnaires) sont des femmes. Elles occupent les postes de designer UX, rédactrice, agente de soutien TI, etc.

Chez Desjardins, Séverine Clairet coordonne une équipe de 300 experts en numérique.

«J’ai le souci de valoriser les femmes, mais surtout de favoriser l’égalité des chances. Nos équipes sont diversifiées, et ça nous permet d’offrir une expérience client plus inclusive, qui tient compte de la réalité des femmes», soutient la vice-présidente, qui évolue chez Desjardins depuis 2013.

C’est également ce que constate Isabelle Pascot, cheffe de la Stratégie et du Développement des affaires chez GFT Canada. «Il est reconnu que les organisations qui font une plus grande place aux femmes dans le numérique augmentent leur performance de 10 à 15%», affirme-t-elle.



Isabelle Pascot fait de la représentativité son cheval de bataille depuis plusieurs années chez GFT Canada.

La représentativité, elle en fait son cheval de bataille depuis plusieurs années. «Je veux qu’on montre que le numérique, c’est accessible et diversifié. Plusieurs jeunes femmes croient, à tort, qu’elles doivent être des geeks de programmation. Le numérique, c’est aussi des services-conseils, de la gestion et de la bonne gouvernance.»

C’est aussi pour accroître la performance numérique d’une nouvelle organisation que Catherine Desgagnés-Belzil a fait le saut chez Beneva en 2020. Elle avait alors causé la surprise en quittant son prestigieux poste de dirigeante principale de l’information et de la transformation numérique au gouvernement du Québec.

«L’opportunité était belle de créer un nouvel écosystème technologique. On partait à neuf et ça m’a interpellée», raconte la vice-présidente exécutive, Performance d’affaires et Technologies de l’information chez Beneva.

Son défi était alors d’intégrer deux cultures informatiques au sein de Beneva, né de la fusion de La Capitale et de SSQ Assurance.

«Après l’intégration, il fallait aussi accélérer la transformation numérique, et on poursuit la tâche», ajoute-t-elle. Dans les assurances comme dans d’autres secteurs, les TI sont utilisées pour optimiser les processus et s’assurer que les employés s’occupent de tâches à valeur ajoutée.

À chacune son parcours

Il n’y a pas qu’une seule façon d’accéder à un poste de leader en numérique. Si elles ont toutes gravi les échelons, ces femmes gestionnaires n’ont pas suivi le même parcours.



Attirée par l’informatique, Catherine Desgagnés-Belzil a d’abord été analyste-programmeuse en sortant de l’université (l’une des deux seules femmes de sa cohorte), pour ensuite cumuler les postes de gestionnaire au sein de la fonction publique. Jusqu’à devenir la «cheffe» de l’information au Conseil du trésor, après avoir été responsable du Centre québécois d’excellence numérique et vice-présidente aux Solutions d’affaires au Centre de services partagés du Québec.

De son côté, Séverine Clairet a fait des études en management. Ce qui ne l’a pas empêchée de développer ses compétences numériques au cours de ses mandats. «J’ai toujours été bien accompagnée chez Desjardins et j’ai aussi fait mon propre apprentissage. Il faut être capable de s’adapter rapidement, tant comme personne que comme organisation. Les technologies se développent à très grande vitesse ces dernières années», constate-t-elle.

Cultiver sa curiosité

S’adapter. Apprendre. C’est aussi le conseil que formule Catherine Desgagnés-Belzil lorsqu’elle donne des conférences devant des étudiants.

«Avant, nous apprenions l’informatique et nous devenions un spécialiste dans une technologie. Aujourd’hui, tout bouge tout le temps. C’est étourdissant», témoigne-t-elle.

«Pour être bons dans notre domaine, il faut être capables d’apprendre à apprendre»

—  Catherine Desgagnés-Belzil

Ce qu’elle appelle devenir une personne apprenante.

Cultiver sa curiosité, c’est aussi mieux comprendre les technologies. Pas seulement pour l’analyse de données ou le développement de technologies, mais aussi (et surtout) dans l’utilisation du numérique.

«Près de 90% des emplois actuels demandent d’utiliser des compétences numériques, argumente Isabelle Pascot. La nouvelle génération de travailleurs et travailleuses a grandi avec le numérique. Elle l’utilise de façon instinctive. Notre objectif est de l’intéresser à développer ses compétences et à en faire une carrière», poursuit celle qui s’implique dans la communauté afin de promouvoir les métiers en technologies de l’information. Elle siège au conseil d’administration de Mon avenir TI (qui regroupe plus de 60 sociétés membres) et au comité organisateur de Numérique au féminin.

Si elle est d’avis qu’on doit collectivement encourager l’ascension des femmes, elle croit aussi qu’on doit miser sur l’accessibilité.



«Ce ne sont pas toutes les jeunes femmes qui rêvent de devenir cadres ou gestionnaires, et c’est bien correct. Il y a une foule d’emplois enrichissants et motivants pour celles qui veulent un emploi à leur image. Il faut simplement les rendre plus accessibles.»

+++

RAMENER L’HUMAIN DANS LE JEU VIDÉO

L’industrie du jeu vidéo est pratiquement un monde à part. Le milieu est hautement compétitif. Les développeurs et artisans peuvent parfois subir une forte pression.

C’est pour «ramener» l’humain au coeur du studio d’Ubisoft Québec que Nathalie Bouchard a accepté le poste de directrice générale, il y a deux ans. Son mandat était double. «Il fallait aussi [penser à] ramener les employés au studio, après la pandémie, et recréer le sentiment d’appartenance et la belle ambiance qui font qu’on se sent bien ici», dit-elle.

C’est pour «ramener» l’humain au coeur du studio d’Ubisoft Québec que Nathalie Bouchard a accepté le poste de directrice générale, il y a deux ans.

Bien que le télétravail soit toujours possible (et très bien accepté), force est de constater que le pari a été gagné. «Près de 85% des employés viennent travailler ici à l’occasion ou au moins une fois par semaine.» Pourquoi? «Pour retrouver les collègues.» Ils retrouvent aussi des lieux animés, avec l’ouverture d’un café et les 5 à 7 où le jeu est, bien sûr, à l’honneur.

L’arrivée de la nouvelle directrice générale a changé certaines habitudes de travail. Pas parce qu’elle est une femme, assure-t-elle, mais par son bagage. Gestionnaire d’expérience, Nathalie Bouchard arrivait «de l’extérieur», plus précisément du Cirque du Soleil. «Dans la vie, les choses s’alignent, et j’étais prête pour un retour à Québec», dit la gestionnaire, qui a pu constater plusieurs similitudes entre les deux organisations axées sur le divertissement.

En deux ans, elle a pu mobiliser les équipes et rebâtir la collaboration qui fait la force du studio de Québec, avec ses 600 employés.

De son côté, elle s’est découvert une nouvelle passion pour les jeux de console. «Je suis encore une novice, mais je me plais à naviguer dans ce monde fascinant, où le jeu est sain et encouragé. On travaille fort, les gens sont passionnés, mais c’est important que ce soit toujours dans le plaisir et dans un climat positif.»

+++

LA FORMATRICE, C’EST ELLE

Ça ne date pas d’hier que Corinne Chabot parle du virage numérique. Depuis plus de 20 ans, l’agente de recherche pour Investissement Québec-CRIQ accompagne des centaines d’entreprises manufacturières et industrielles de la région de Québec dans leurs démarches de transformation technologique.

Selon Corinne Chabot, d’Investissement Québec-CRIQ, plusieurs organisations ont dépassé leurs propres attentes en ce qui concerne la transformation numérique.

Le personnel de ces entreprises suit une formation à l’usine-école 4.0, la première usine cyberphysique du genre au pays, qui intègre des technologies de production et des systèmes interconnectés.

À ses débuts, Mme Chabot se souvient qu’il était plutôt question de développement de logiciels, convient-elle. Il lui fallait même convaincre à l’occasion les dirigeants de l’importance de «se connecter». Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.



Où en sommes-nous, en 2023, dans ce «fameux» virage? Corinne Chabot constate que non seulement la plupart des organisations ont amorcé leur transformation, mais beaucoup ont même dépassé leurs propres attentes.

«En entreprise manufacturière, le numérique est très vaste; il peut être directement lié à l’automatisation des opérations, voire à la robotisation. On peut aller très loin dans les processus numériques.»

Bien que la formation ne soit pas la mission première du CRIQ, elle permet aux entreprises de propulser leur productivité et de demeurer compétitives, insiste Mme Chabot. Récemment, elle a notamment accompagné Pélican et Produits Gilbert dans leur implantation de procédés numériques.

«Nos contenus de formation ont changé avec le temps et on essaie de devancer les nouvelles technologies. Mais au final, on est toujours dans l’application de logiciels et dans l’analyse de données. C’est la base du numérique», dit la spécialiste.

Si elle dit avoir entendu quelques blagues sur le fait qu’elle était une femme dans un monde d’hommes, elle n’a jamais senti qu’elle manquait de crédibilité. Même à ses débuts, lorsqu’elle était affectée aux manufacturiers de l’industrie du bois.

«J’avais un mandat: j’étais la fille de l’informatique et j’étais là pour les aider. Ça a toujours bien passé», assure-t-elle.