La science participative pour lutter contre la pollution de l’air

Révolv’Air s’est associé au Conseil de quartier du Vieux-Limoilou (CQVL) pour développer le projet Limoil’Air dont l’objectif vise à installer 75 capteurs à des endroits stratégiques.

«Lorsque j’habitais à Shanghaï, j’ai connu des épisodes extrêmes de pollution atmosphérique. À mon arrivée ici, j’ai tout de suite été préoccupé par l’odeur de soufre et l’épaisse fumée blanche qui émane de l’usine de pâtes et papier», raconte Ricky Ng-Adam, un citoyen de la Basse-Ville de Québec. C’est ce qui l’a amené à lancer un projet de «science citoyenne» sur la qualité de l’air dans les quartiers centraux, où les initiatives du même genre se multiplient ces temps-ci.


«À Shanghaï, l’ambassade américaine utilise un réseau de capteurs pour mesurer la qualité de l’air à proximité de leur bâtiment. Selon moi, on peut créer un réseau semblable ici», explique M. Ng-Adam en entrevue téléphonique avec Le Soleil. Pour y parvenir, il a obtenu l’appui des Fonds de recherche du Québec (FRQ). Par l’entremise du programme Engagement, qui vise à stimuler les projets de science citoyenne, M. Ng-Adam a été jumelé avec Patrick Hayes, professeur agrégé au sein du département de chimie de l’Université de Mont­réal. «Mes activités de recherche portent sur les particules atmosphériques qui nuisent à la santé publique. Quand j’ai vu la question de Ricky sur le site Web des FRQ, je sentais que je pouvais l’aider dans sa démarche alors je l’ai contacté», se souvient M. Hayes.

Depuis le début des années 70, le ministère de l’Environnement du Québec gère des stations pour mesurer la qualité de l’air ambiant, mais il n’y en a qu’une seule au centre-ville de Québec. «Cette station permet d’obtenir une mesure précise de la qualité de l’air à proximité de la station [au bout de la rue des Sables, NDLR]. Mais pour mieux comprendre la distribution spatiale de la pollution atmosphérique dans la Ville de Québec, il faut installer des capteurs à plusieurs endroits», explique M. Ng-Adam. À la fumée émise par l’usine de pâtes et papier s’ajoute celle des 312 000 tonnes de déchets incinérées annuellement. Sans compter le dioxyde de carbone émis par les milliers de véhicules qui circulent sur les autoroutes de la Capitale-Nationale. Ces activités génèrent des matières particulaires (PM) qui, en grande concentration, peuvent poser un danger pour la santé humaine.

Pour atteindre leur objectif, Patrick et Ricky ont élaboré ensemble une démarche scientifique. «D’abord, nous avons convenu de nous concentrer sur les matières particulaires dont le diamètre est inférieur à 2,5 microns (PM2,5). Puis, nous nous sommes procuré différents modèles de capteurs capables de mesurer la concentration des PM2,5. Actuellement, nous comparons les performances de ces capteurs. La prochaine étape consiste à comparer les mesures obtenues à l’aide des capteurs à celle de la station du ministère de l’Environnement», détaille M. Hayes. «Cette démarche va nous permettre d’identifier un modèle économique et durable que les gens pourront installer chez eux afin de collecter des données sur la qualité de l’air intérieure et extérieure», ajoute M. Ng-Adam.

«Laboratoire citoyen»

Pour favoriser l’implication des citoyennes et des citoyens de Québec, Ricky et Patrick travaillent actuellement sur la mise en place d’un «Laboratoire citoyen». «C’est un endroit où les gens de Québec pourront discuter avec des chercheurs d’enjeux relatifs à la qualité de vie. Outre la qualité de l’air, la qualité de l’eau et la pollution sonore pourraient faire l’objet d’une surveillance plus serrée. Le laboratoire sera un endroit qui favorise la science participative ainsi que et le développement d’une culture scientifique», selon M. Ng-Adam.

Mais Ricky et Patrick ne sont pas les seuls à vouloir documenter la qualité de l’air dans les quartiers centraux. Ingénieur de formation, Guillaume Simard a de son côté mis en ligne la plateforme Révolv’Air : «À partir de votre ordinateur, la plateforme permet de connaître, en temps réel, la concentration de PM2,5 dans l’air à différents endroits dans la Ville de Québec», explique M. Simard. Par exemple, on voit, dans l’image qui accompagne l’article, la concentration de PM2,5 en microgramme par mètre cube (µg/m³) mesurée par la station no PA147154 située à proximité de l’usine de pâtes et papier le jeudi 4 août 2022.

La concentration de PM2,5 en microgramme par mètre cube (µg/m³) mesurée par la station no PA147154 située à proximité de l’usine de pâtes et papier le jeudi 4 août 2022.

Sur le site Web de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), on peut lire qu’il est recommandé que l’exposition moyenne soit inférieure à 15 µ g/m3 sur une période de 24 heures. Il arrive que la plateforme Revolv’Air affiche des valeurs nettement supérieures au seuil de l’OMS. Mais M. Simard avertit que les données doivent faire l’objet d’une réflexion. En effet, contrairement à la station du ministère de l’Environnement qui est calibrée sur une base régulière pour assurer la précision des données, les données de M. Simard proviennent de capteurs installés dans des ménages qui, avec le temps, peuvent s’encrasser et perdre de la précision, faute d’entretien. 

C’est pourquoi M. Simard invite les utilisateurs à commenter, directement sur la plateforme, toutes les perturbations observées.

Limoil’Air

Cette année, Révolv’Air s’est associé au Conseil de quartier du Vieux-Limoilou (CQVL) pour développer un projet commun : Limoil’Air. «La qualité de l’air est un enjeu qui figure à l’ordre du jour de nos rencontres depuis plusieurs années. […] Lorsque nous avons entendu parler de l’initiative de Guillaume, on voulait lui donner un coup de main. Cet été, notre objectif consiste à installer 75 capteurs à des endroits stratégiques dans la Cité-Limoilou», souligne Raymond Poirier, président du CQVL.

Historiquement, le quartier Limoilou a connu plusieurs épisodes de pollution atmosphérique. Tout récemment, la présence anormalement élevée de nickel dans l’air n’a fait que rappeler l’épisode des «poussières rouges» d’il y a dix ans. Plus des deux tiers des capteurs sont déjà en fonction et permettent de collecter les données qui alimentent la plateforme Révolv’Air. M. Poirier insiste sur l’importance d’adopter une démarche scientifique reposant sur une collecte de données étendues pour documenter la situation. «Non seulement pour prendre action, mais aussi pour développer une culture scientifique. On préconise une approche de science participative. De cette façon, les citoyennes et les citoyens de Limoilou vont pouvoir comprendre ce qui est mesuré», souligne-t-il.

Dans un échange de courriel avec Le Soleil, Marie-Pierre Cossette, directrice aux grands défis de société des FRQ salue les initiatives de science participative menées dans la Capitale-Nationale par Patrick, Ricky, Guillaume et Raymond. «Ce sont des exemples du fait que les citoyennes et les citoyens, en adoptant une démarche scientifique, sont capables d’avoir un impact sur leur communauté. […] Et c’est inspirant pour les chercheuses et les chercheurs d’intégrer des idées et des points de vue citoyens dans leur façon de faire.»

Mme Cossette encourage d’ailleurs celles et ceux qui souhaitent s’engager de ne pas hésiter à soumettre une question au programme Engagement pour l’édition 2022-2023.

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MISER SUR L'INGÉNIOSITÉ CITOYENNE 

Le programme Engagement permet de mettre à profit l’expertise, l’ingéniosité et l’expérience citoyenne pour innover dans les façons de faire en recherche. À partir de leurs préoccupations et de leurs intérêts personnels, les Fonds de recherche du Québec (FRQ) invitent les citoyens et citoyennes à soumettre une question de nature scientifique. En plus d’être associés avec une chercheuse ou un chercheur, les participants sélectionnés bénéficieront d’un support financier pour explorer leur question et concevoir un projet de science participative. Vous pouvez soumettre une question aux FRQ avant le 15 septembre prochain. Voici deux autres exemples de projets ailleurs au Québec :

› L’hypnose peut-elle réduire les douleurs chroniques? C’est la question que se pose Maryse Aubin, une citoyenne de la région de Lanaudière qui vit avec de la douleur chronique depuis plusieurs années. «J’ai essayé plusieurs médicaments et plusieurs traitements différents, mais les effets secondaires de ceux-ci affectent ma qualité de vie», déplore-t-elle. La question soumise par Maryse amène l’équipe de David Ogez, professeur au département d’anesthésiologie et de médecine de la douleur de l’Université de Montréal à s’intéresser aux effets physiologiques de l’hypnose. Questionnée au sujet de sa relation avec l’équipe du Pr Ogez, Maryse répond sans hésiter que jamais elle n’a senti ne pas faire partie du groupe. «Au début, j’étais un peu intimidée, mais les chercheurs portaient beaucoup d’attention à mon point de vue ce qui m’a donné confiance.»

› Pour éviter que le Lac-Drolet ne se transforme en une sorte de potage au brocoli géant, Sylvie Marcotte mène un projet de recherche sur la prolifération des cyanobactéries. Par l’entremise du programme Engagement, Sylvie a fait la rencontre de Sébastien Faucher, professeur-chercheur au sein de la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’environnement de l’Université McGill. Tout au long de l’été, Sylvie et une dizaine de bénévoles prélèveront des échantillons à différents endroits sur le lac. «L’implication des citoyens dans ce projet permet d’obtenir une quantité de données beaucoup plus élevée qu’à l’habitude. On peut donc réaliser des analyses plus précises» se réjouit Zineb Bazza, l’étudiante au doctorat dont les travaux de recherche permettront d’identifier les causes probables de proliférations des cyanobactéries dans le lac