COVID: nouvelle piste pour comprendre ce qui «protège» les enfants

BLOGUE / Très intéressante étude qu'a publiée aujourd'hui la revue savante Interface au sujet des quantités d'aérosols émises par les adultes et les enfants. À l'heure où Québec s'apprête à lever l'obligation de porter le masque en classe au primaire, elle vaut le détour — même si ce n'est rien de plus qu'un morceau dans un vaste casse-tête, j'y reviens.


Comme on le sait, les «aérosols», soit des micro-gouttelettes si fines qu'elles peuvent rester suspendues dans les airs pendant plusieurs minutes, voire plus, sont le mode de transmission principal de la COVID-19. (Je laisse ici de côté le débat sur la définition des aérosols, à partir de quelle taille on a affaire à de «vrais» aérosols et quand il s'agit de simples gouttelettes.) Quand on respire, parle, chante ou crie, l'air que l'on fait passer de force dans les poumons vient toujours arracher quelques micro-gouttelettes du liquide qui tapisse nos voies respiratoires. Et ces aérosols peuvent contenir le SRAS-CoV-2.

Maintenant, à quel rythme produit-on de ces micro-gouttelettes ? Assez peu quand on ne fait que respirer, mais plus quand on parle et encore davantage quand on crie, avait trouvé une étude parue en 2019 dans Scientific Reports. Et les personnes âgées, de même que celles qui font de l'obésité, ont tendance à en produire plus que les autres, avaient trouvé d'autres travaux publiés l'an dernier dans les PNAS. Les deux articles avaient par ailleurs constaté des variations énormes d'un individu à l'autre : de l'ordre de 1 pour 1000 quand on considérait les extrêmes.

Maintenant, l'étude parue aujourd'hui dans Interfacedisponible en libre accès pour ceux qui veulent la lire au complet — s'est penchée sur la même question, mais en comparant les quantités d'aérosols émises par les adultes et les enfants. Essentiellement, ses auteurs (une équipe de l'Hôpital universitaire de la Charité de Berlin) ont pris des mesures sur 15 enfants de 8 à 10 ans et autant d'adultes de 23 à 64 ans alors qu'ils respiraient (au repos), qu'ils parlaient, qu'ils chantaient ou qu'ils criaient. Et dans la plupart des conditions testées, les écarts enfants-adultes étaient considérables. Pendant la respiration normale, les 8-10 ans exhalaient autour de 8 particules aérosol par seconde (P/s) — il s'agissait d'une médiane, donc la moitié émettaient plus et l'autre moitié, moins —, alors que c'était 20 P/s chez les adultes. En parlant, les écarts étaient encore plus grands : 24 vs 204 P/s en «faveur» des adultes. Et c'étaient même 118 vs 1640 P/s pour le chant. Il n'y avait que pendant les cris que les enfants produisaient presque autant d'aérosols que les adultes, à 1083 vs 1295 P/s.

Bref, les enfants rejettent beaucoup, beaucoup moins de particules potentiellement infectieuses dans les airs que les adultes : 2,5 fois moins pendant la respiration, 8,5 fois moins quand ils parlent et presque 14 fois moins en chantant — mais pratiquement autant quand ils crient.

Il y a sans doute là une clef potentielle pour comprendre pourquoi les enfants ont semblé continuellement sous-représentés dans les «cas confirmés» tout au long de la pandémie. Certains scientifiques arguaient que c'était parce que les gamins font la COVID en moyenne moins fortes et qu'ils étaient simplement moins souvent testés. Et entendons-nous sur ce point : c'est une certitude absolue que ce facteur-là a joué un rôle. Mais il y avait quand même un certain nombre de travaux qui suggéraient que, même si les enfants peuvent évidemment attraper et transmettre la COVID, les écoles n'étaient pas un moteur de transmission particulièrement important pour la pandémie, contrairement à beaucoup d'autres virus respiratoires. Et certains d'entre eux avaient même testé leurs participants indépendamment de la présence de symptômes, ce qui invalidait l'argument de la détection plus faible chez les enfants.

Maintenant, qu'est-ce que cette nouvelle étude allemande veut dire pour la disparition des masques en classe à partir du 7 mars (ou le 14, selon la région) ? C'est sûr que c'est plutôt encourageant mais, comme je l'ai dit, cette étude n'est rien de plus qu'un morceau du casse-tête. Plusieurs experts ont vivement réagi à l'annonce du gouvernement, disant qu'elle était trop hâtive. Le virus circule encore beaucoup, la pression (bien que réduite) est encore forte sur le système hospitalier, et l'on devrait attendre d'avoir une meilleure couverture vaccinale chez les élèves avant de retirer les masques, disaient-ils. Ce sont tous d'excellents points.

En outre, il faut souligner que si l'étude dont on parle ici a regardé la production d'aérosols selon le type de vocalisation, elle n'a pas tenu compte de la fréquence de chaque type de vocalisation selon l'âge. Or c'est une évidence que n'importe quel parent vous confirmera sans mal (ou, au contraire, avec un terrible mal aux tympans) que les enfants crient bien davantage que les adultes — ce qui est justement la sorte de vocalisation où la différence entre les deux est minime. Alors dans la «vraie vie», l'écart dans le risque de transmission serait donc plus faible que ce que ce qu'on pourrait croire en se basant uniquement sur l'article d'Interface, ce qui pourrait être un argument pour garder le masque en classe.

Mais d'un autre côté, on pourrait sans doute répondre à cela que, justement, «dans la vraie vie» les enfants crient surtout quand ils sont à l'extérieur, où le risque d'infection est beaucoup moindre, et que lorsqu'ils sont en classe, ils sont surtout en «mode respiration au repos», émettant peu d'aérosols, ce qui rendrait le masque relativement peu utile. Ça se défendrait aussi.

Je vais vous laisser discuter de ce qu'il faut faire, je n'ai honnêtement pas d'opinion forte sur cette question. En ce qui me concerne, je pense surtout que cette étude, bien que manifestement rassurante du point de vue de l'abandon du masque en classe, montre à quel point des résultats qui semblent à première vue imposer des conclusions très claires pour les politiques publiques (jusqu'à 14 fois moins d'aérosols que les adultes !!) peuvent devenir plus équivoques quand on essaie d'intégrer plus qu'une couple de chiffres à l'analyse — mode de vocalisation, circulation actuelle du virus, hospitalisations toujours en cours, etc. Bref, un exemple de plus que la science peut éclairer les décisions de santé publique, mais pas les prendre à sa place.

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