Quand la pandémie nourrit l’anti-science

Contre toute attente, la pandémie de Coronavirus SARS-CoV-2 nous aura montré à quel point cette posture peut prendre des formes diverses et variées, jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir, y compris chez nous au Québec.

POINT DE VUE / Pour Gerald Holton, physicien, philosophe et historien des sciences, l’anti-science relève d’une posture de rejet de la science comme démarche objective, de la méthode scientifique et des connaissances qu’elle produit. 


Contre toute attente, la pandémie de Coronavirus SARS-CoV-2 nous aura montré à quel point cette posture peut prendre des formes diverses et variées, jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir, y compris chez nous au Québec. L’exemple récent, le plus éclairant, est sans nul doute celui du couvre-feu.

Il y a environ un an (Le Soleil, 16 janvier 2020), j’exprimais des réserves sur la pertinence de cette mesure; un collectif de treize universitaires publiait il y a quelques jours à peine une lettre intitulée «Le couvre-feu, inefficace et nuisible» dans laquelle ils développent un argumentaire solide. Je ne reviendrai pas là-dessus. Mon propos ici consiste davantage à «démonter» le procédé d’utilisation de la science, son dévoiement et son instrumentalisation par le gouvernement du Québec et ses proches conseillers et de constater qu’il s’agit là d’une position anti-scientifique peut-être plus dommageable encore que celle consistant à en nier la valeur. 

Dommageable parce que ce faisant, elle discrédite les faits scientifiques; populiste, car elle contribue à opposer une partie de la population à une certaine «élite» scientifique en brouillant la frontière entre l’ordre des recommandations scientifiques et celui de la décision politique; et dangereuse parce qu’elle nourrit indirectement le courant complotiste et les plus radicaux des anti-vax. 

La journaliste scientifique Roxanne Khamsi exprimait d’ailleurs récemment ses craintes de voir le mépris de la science freiner le combat du Québec contre la COVID-19 (Le Devoir, 31 décembre 2021).

Alors que le premier ministre Legault, lors de la conférence de presse du 30 décembre dernier, tentait de justifier la décision d’imposer une nouvelle fois un couvre-feu, sur la base du «gros bon sens», le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) publiait sur son site Web une page intitulée «Pandémie de la COVID-19 – Plusieurs études démontrent les effets et l’efficacité d’un couvre-feu» sur laquelle sont citées quatre publications. Le site immédiatement fut relayé sur les réseaux sociaux par l’attachée de presse du ministre SSS qui écrivait, je cite : «Plusieurs études démontrent les effets et l’efficacité d’un couvre-feu».

Je ne suis pas un spécialiste d’épidémiologie ou de santé publique, mais je sais lire un article scientifique. Les publications 1 et 3 réfèrent aux couvre-feux imposés en France en automne 2020 puis hiver 2021. La seule conclusion factuelle de ces deux études: l’ensemble des mesures sanitaires mises en œuvre ont eu un effet sur la limitation de la propagation du virus; difficile, voire impossible, de mesurer l’effet du couvre-feu. La publication 2 porte sur une étude comparative des régions métropolitaines de Montréal et de Toronto durant l’hiver 2021. Seule conclusion de l’article: le couvre-feu a limité les mobilités nocturnes, mais rien sur la transmission ou les hospitalisations. 

L’étude 4 porte sur la situation jordanienne. Là encore aucune donnée qui permettrait d’isoler les effets du couvre-feu, et par ailleurs les données comparatives n’y sont pas ajustées et la méthodologie est faible. Dans le paragraphe de discussion, l’auteur emploie systématiquement le conditionnel. La Jordanie a par ailleurs imposé un couvre-feu très tôt, alors qu’elle ne comptait que quelques dizaines de cas. Frédérik-Xavier Duhamel, journaliste à Radio-Canada, publiait d’ailleurs le 31 janvier 2021 un article intitulé «Québec cite des sources qui soulèvent des questions pour justifier le couvre-feu» dans lequel il relève d’autres faiblesses.

Le 30 janvier toujours, l’un des conseillers spéciaux du cabinet du premier ministre Legault écrivait sur Twitter «Il y a plein d’études qui démontrent l’efficacité d’un couvre-feu. Nature, c’est assez sérieux?» et citait une étude publiée en novembre 2020 dans la revue Nature Human Behaviour, intitulée «Ranking the effectiveness of worldwide COVID-19 government interventions». Il cite en extrait «The most effective NPIs (non-pharmaceutical interventions) include curfews» dans le but assez évident de démontrer qu’une étude très sérieuse viendrait justifier la décision du gouvernement. 

Le problème, c’est que cette citation est l’un des rares endroits de l’article où le couvre-feu est explicitement mentionné, que la citation est sortie de son contexte et qu’elle n’est pas complète. Dans la discussion qui suit, les auteurs précisent que «Governments may have to look towards less stringent measures, encompassing maximum effective prevention but enabling an acceptable balance between benefits and drawbacks». Cette étude, très solide sur le plan scientifique, évalue l’efficacité de plusieurs milliers de mesures «non pharmaceutiques» dans environ 70 pays et régions, sur la propagation du Coronavirus SARS-CoV-2. La méthode utilisée s’appuie sur des outils de modélisation numérique mixant inférence, statistiques et intelligence artificielle, puis sur une validation terrain. Le couvre-feu y est cité avec un certain nombre d’autres mesures secondaires, parmi un vaste ensemble de mesures contribuant à limiter les contacts et déplacements. Dans l’ensemble des tableaux et graphiques qui illustrent les résultats, le couvre-feu n’est pas classé comme une mesure explicitement évaluée. En revanche, dans le top du classement des mesures les plus efficaces, on retrouve: accroitre la disponibilité des équipements de protection individuelle, éduquer et communiquer activement avec le public, augmenter les fournitures et équipements médicaux, assainir et désinfecter l’environnement ou encore assurer la sécurité de l’approvisionnement, autant de mesures que le gouvernement du Québec a au mieux tardé à mettre en place, au pire totalement escamotées.

Au final, l’article conclut que les mesures les plus efficaces comprennent la fermeture totale ou partielle des lieux de rassemblement d’un nombre significatif de personnes pendant de longues périodes de temps (entreprises, bars, écoles, etc.). Mais il précise également qu’il n’y pas de solution à taille unique, que surtout ces mesures doivent être déployées selon une combinaison et une séquence optimale pour être les plus efficaces contre la propagation du SRAS-CoV-2 et permettre ainsi une réouverture plus rapide.

Cet exemple du couvre-feu met assez clairement en évidence comment, en pleine pandémie, le gouvernement du Québec et ses proches conseillers instrumentalisent la science et déforment les faits, de manière à justifier ses décisions (le débat ici n’étant pas de savoir si ces décisions sont pertinentes ou non). De nombreux autres exemples auraient pu appuyer mes propos: le port du masque, la prépondérance de la transmission aérosole et l’importance de la filtration, le débat sur le masque N95, la troisième dose et l’importance du rappel des doubles vaccinés… Mais la gestion de la pandémie n’est malheureusement pas le seul terrain: troisième lien, lutte aux changements climatiques, laïcité de l’État… autant de sujets autour desquels la position anti-science du gouvernement du Québec se révèle.

Le gouvernement du Québec est le seul au Canada et l’un des seuls parmi les démocraties occidentales à maintenir l’état d’urgence sanitaire depuis presque deux ans. Un état d’urgence qui lui donne les quasi pleins pouvoirs, lui permet de se défausser d’un nombre significatif d’obligations démocratiques et limite son devoir de transparence. Il est d’ailleurs symptomatique de constater que les ministres du gouvernement continuent d’entretenir l’ambiguïté entre état d’urgence sanitaire et mesures d’urgence, comme si la possibilité de mettre en œuvre les secondes dépendait du maintien du premier.

Hannah Arendt écrivait «Tout homme d’État raisonnable prend conseil auprès d’experts opposés, car il doit voir la question sous tous ses aspects. Il doit arriver à se faire une opinion et cette opinion est un phénomène mystérieux. En elle s’exprime l’esprit public.». Le moins que l’on puisse souhaiter aux membres du gouvernement du Québec pour 2022, c’est de retrouver le chemin de l’esprit public.