Exode des femmes en construction

Selon les chiffres de la Commission de la construction du Québec, 22 % des travailleuses quittent la profession un an après leur arrivée et 54 % abandonnent après cinq ans.

La construction va-t-elle demeurer longtemps le dernier bastion masculin? Malgré de nombreuses campagnes de promotion et de sensibilisation, la proportion de femmes dans l’industrie reste minime. Selon deux organismes de défense des droits des femmes, il est venu le temps de changer les mentalités et la manière dont sont traitées les travailleuses.


D’après les chiffres transmis au Soleil par la Commission de la construction du Québec (CCQ), les femmes représentent 2,73 % des employés actifs dans le domaine.

En 2010, ce taux était de 1,24 %. Il s’agit donc d’une augmentation de près de 1,5 % en 11 ans.

Plusieurs efforts ont été faits ces dernières années pour promouvoir la place des femmes dans ce secteur. La CCQ a entre autres instauré le Programme d’accès à l’égalité des femmes dans l’industrie de la construction (PAEF) 2015-2024.

Depuis l’application du PAEF, le nombre de femmes a plus que triplé. De 363 nouvelles travailleuses en 2015, le nombre est passé à 904 en 2018 pour finalement atteindre le record de 1234 en 2019.

Malgré ces résultats, leur proportion totale demeure marginale. D’après les intervenantes consultées, leur nombre ne peut pas croître parce que les femmes ne restent pas longtemps dans le domaine.

Les chiffres de la CCQ, qui datent de 2019, pointent dans la même direction : 22 % des travailleuses quittent la construction un an après leur arrivée et 54 % abandonnent après cinq ans. 

«Ce n’est pas compliqué, les femmes qui sont encore là après dix ans, ce sont des vétéranes, des vraies combattantes», réagit Sophie Roy, qui est manœuvre depuis 15 ans dans l’industrie. 

Moins d’heures pour les femmes

«Le plus difficile pour une femme, c’est de se faire engager sur un chantier», soutient Mme Roy, qui est aussi présidente du Comité des travailleuses de la FTQ-Construction. 

«Les employeurs reçoivent une liste de nom, les femmes sont priorisées bien sûr, mais il n’y a aucune obligation de les appeler. Il n’y a aucune obligation une fois que le chantier est terminé de les ramener à l’emploi», affirme Myriam Saint-Pierre, directrice générale des Elles de la construction, un organisme qui défend les droits et l’égalité des femmes dans l’industrie.

Élise Dumont-Lagacé, chargée de projet pour l’organisme Action travail des femmes (ATF), est du même avis. De nouvelles règles, plus contraignantes, doivent être mises en place pour que les choses changent. 

«Le PAEF ne contient aucune mesure coercitive. Donc oui la sensibilisation et la promotion c’est bien […], mais ça ne peut pas être la seule et unique solution si l’on veut atteindre une égalité d’accès à l’emploi», explique-t-elle.

Les chiffres de la CCQ révèlent que les femmes ne réussissent qu’à décrocher 70 % du nombre d’heures moyen que les hommes obtiennent. 

«Pour te faire engager, il faut que tu ailles porter des CV à répétition et que tu appelles sans arrêt», explique Mme Roy. En 2019, seuls 12 % des entreprises de la construction embauchaient au moins une femme dans leur équipe.

Des conditions de travail déplorables 

«On a beau mettre des contraintes et des quotas, est-ce qu’elles vont être bien traitées? Tu peux embaucher plus de femmes, mais ça ne veut pas dire qu’elles auront de bonnes conditions de travail», soulève Mme Saint-Pierre. 

Sur certains chantiers, il n’y a simplement pas de toilettes et de vestiaires pour femmes, selon Mme Dumont-Lagacé. Parfois, les équipements personnels adaptés à leur morphologie, comme les harnais de sécurité, ne sont pas fournis.

S’ajoutent à cela les problèmes de discrimination et de harcèlement de toutes sortes. Selon un récent sondage de la CCQ, 35 % des travailleuses qui ont quitté l’industrie affirment avoir vécu des situations de discrimination reliées à leur sexe ou leur ethnie. 22 % disent avoir été victime d’intimidation ou de harcèlement.

«Du harcèlement, on ne se le cachera pas, il y en a sur les chantiers. Surtout du harcèlement sexuel», lâche Mme Roy, qui a travaillé sur nombre d’entre eux partout à travers le Québec. 

«Moi, en tant que tel, je n’en ai pas vécu. Je dis ça, mais en même temps je me suis confondue. Pendant longtemps, je me suis même masculinisé, je dirais… pour passer inaperçue», explique-t-elle. 

«À un moment donné, je me suis rendu compte que ce n’était plus viable pour moi […] Je reste une fille, avec ma féminité et mon écoute. En prenant ma place et en étant moi-même, j’ai réalisé que je pouvais rassembler les autres autour de moi», soutient la manœuvre.

Afin de mieux aider les travailleuses et travailleurs victimes de harcèlement ou de discrimination liés à leur sexe ou leur origine, la CCQ a centralisé son service d’aide en un seul numéro de téléphone. 

«Un professionnel dédié accompagne les victimes, les réfèrent aux bons recours et services et documente les situations pour en réaliser un état de situation», explique la CCQ dans un courriel.

«Ça va prendre un gros plan de match»

Afin que les femmes puissent prendre leur place dans cette industrie, Mme Roy et Mme Dumont-Lagacé soutiennent que le gouvernement doit étendre son Programme d’obligation contractuelle (POC) à l’industrie de la construction. 

Le POC oblige les entreprises qui veulent obtenir un contrat gouvernemental à engager une certaine proportion de femmes et de minorités visibles dans leur équipe. Le domaine est l’un des seuls secteurs où ce programme ne s’applique pas.

«Il y a comme une espèce de banalisation des phénomènes de discrimination à l’embauche […], l’heure est venue, selon nous, d’appliquer des mesures coercitives», soutient Mme Dumont-Lagacé.

«Les chantiers du gouvernement sont les plus gros, ceux qui durent le plus longtemps. Aucun autre chantier ne peut t’apporter autant d’heures et d’expérience», explique Mme Roy. Selon elle, si toutes les femmes avaient cette chance, elles pourraient acquérir plus de compétences et elles auraient plus de facilité à se faire engager ailleurs.

Pour la directrice des Elles, il faut surtout transformer les mentalités. «La culture de la construction doit changer. C’est un paquet de mesures que ça prend, un gros plan de match avec différentes actions», soutient Mme Saint-Pierre. 

Par exemple, des formations obligatoires pour éduquer les employeurs par rapport à l’inclusion des femmes et des minorités devraient être mises en place, selon elle.

À ce sujet, la CCQ souligne qu’elle octroie une formation sur la mixité en chantier aux compagnies qui s’inscrivent au Programme de formation des femmes en entreprise. L’adhésion à ce programme n’est toutefois pas obligatoire.

«Nous planchons actuellement à la production de nouveaux outils en collaboration pour assurer des climats de travail sains et inclusifs pour tous», ajoute la CCQ.