Flagrant délit d'accommodement déraisonnable

Il peut être utile, voire nécessaire, de revenir sur l'épisode de la fillette musulmane en classe maternelle à qui on a permis de porter un casque d'écoute antibruit pour qu'elle n'ait pas à entendre la musique et les chansons de sa classe. Sauf l'exception de deux ou trois éditoriaux, les médias ont en effet traité la décision des autorités locales et la réaction de la ministre de l'Éducation comme un événement isolé, sans antécédent, ni lendemain. On a dénoncé ou on a approuvé, puis on a tourné la page et on est passé à un autre appel. Un des problèmes de l'indignation contemporaine est qu'elle est souvent mollassonne, sans objet et sans continuité. Elle ne fait pas peur. Pour cette raison, j'aimais mieux l'époque où nous contestions. Contester est un verbe transitif, qui a un objet, tandis que s'indigner n'est qu'un verbe pronominal.


Il peut être utile, voire nécessaire, de revenir sur l'épisode de la fillette musulmane en classe maternelle à qui on a permis de porter un casque d'écoute antibruit pour qu'elle n'ait pas à entendre la musique et les chansons de sa classe. Sauf l'exception de deux ou trois éditoriaux, les médias ont en effet traité la décision des autorités locales et la réaction de la ministre de l'Éducation comme un événement isolé, sans antécédent, ni lendemain. On a dénoncé ou on a approuvé, puis on a tourné la page et on est passé à un autre appel. Un des problèmes de l'indignation contemporaine est qu'elle est souvent mollassonne, sans objet et sans continuité. Elle ne fait pas peur. Pour cette raison, j'aimais mieux l'époque où nous contestions. Contester est un verbe transitif, qui a un objet, tandis que s'indigner n'est qu'un verbe pronominal.

Dans le cas présent, il ne s'agit pas d'un événement isolé; il s'agit d'un événement qui s'inscrit dans une continuité québécoise troublante et inquiétante. Il faut donc y revenir et l'insérer dans un urgent débat de société. Il faudra faire plus que s'en indigner; il faudra aussi s'insurger. Je n'hésite pas à dire que la réaction la ministre Beauchamp témoigne d'une gouvernance myope totalement incapable de dégager la portée réelle d'un événement et de l'insérer dans une conjoncture qui, au demeurant, semble lui échapper complètement. Elle carbure au cas par cas. Une ministre en flagrant délit d'accotement déraisonnable. Madame Beauchamp prétend qu'il serait impossible d'en arriver à baliser «afin d'obtenir une logique pour chacun des cas qui se présentent» (Le Devoir, 20 décembre). Pourtant, madame, vous le savez qu'on ne peut invoquer sa propre turpitude. Vous et vos pareils vous êtes vous-même bouché les oreilles, avec ou sans casque, aux appels de plus en plus nombreux en faveur d'une laïcité totale de l'État, une laïcité affirmée, assumée et conséquente qui est précisément cette «logique» que vous cherchez, seule capable d'assurer, à l'échelle d'un pays, un pluralisme en santé.

Plus grave encore, cette réaction fait preuve de ce qui ne peut être autre chose qu'un mépris ou une ignorance des dispositions de la Loi de l'instruction en ce qui concerne la mission de l'école québécoise. La ministre prétend en effet que la décision de l'école en question ne contrevient pas au programme. C'est incroyable, inconcevable, inimaginable et irresponsable ! Et c'est notre ministre de l'éducation, précisément gardienne du programme de l'école québécoise, qui tient de tels propos !

Mais il y a pire! La ministre Beauchamp semble ignorer, ou feint d'ignorer pour mieux asseoir cette tolérance invertébrée typiquement québécoise, les dispositions de l'article 36 de cette loi qui assigne à l'école la triple mission d'instruire, de qualifier et, dans le cas qui nous intéresse plus particulièrement, de socialiser l'élève. Au niveau de la maternelle, la musique, les chansons et les comptines font donc partie du programme (instruire) et elles sont un puissant outil d'apprentissage du savoir vivre ensemble (socialiser). Toute personne qui prétend le contraire n'est pas digne d'être ministre de l'éducation.

Toute personne qui prétend qu'en isolant de la sorte une enfant de maternelle et en approuvant la décision en haut lieu, on convient d'un accommodement «raisonnable», n'a rien compris ni aux problèmes de construction d'une identité québécoise moderne, ni à celui d'une intégration bénéfique des nouveaux arrivants. Au train où vont les choses, nos décideurs ont tellement honte de ce que le Québec essaie de devenir depuis la Révolution tranquille et ils ont fait tellement de concessions ridicules au nom d'une liberté religieuse dont on ne sait même plus ce qu'elle veut dire, qu'il sera bientôt trop tard pour faire marche arrière et pouvoir présenter aux gens de l'extérieur dont nous avons tant besoin, un Québec consistant et attrayant. La navrante farce des accommodements raisonnables me pousse à donner raison à Trudeau, ce que je n'ai jamais fait de ma vie. Peut-être ne sommes-nous en fin de compte que des «pleutres»? En ce qui me concerne, ça ne peut plus durer. J'ai choisi le camp des insurgés! Nous devons signifier à madame Beauchamp qu'elle n'a plus la confiance de la population.

Antoine Baby, sociologue, chercheur en éducation

St-Antoine-de-Tilly